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À Nantes, une Journée de la laïcité empêchée par l’institution

© Jean-Charles Léon
Le mercredi 10 décembre 2025, des associations membres du CAPE (Collectif des associations partenaires de l’école) devaient animer la Journée de la laïcité à l’Inspé de Nantes université, sur le site de Nantes.
Depuis une dizaine d’années, ces associations (plus spécifiquement l’Aroeven, les Ceméa, le CRAP-Cahiers pédagogiques, l’ICEM-Pédagogie Freinet, la Ligue de l’enseignement, l’OCCE et l’USEP) participent à cette journée qui concerne les étudiants de master MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) premier degré. L’objectif est de leur faire rencontrer ces associations avec lesquelles ils seront amenés à travailler dans les écoles, de découvrir leurs compétences, leur complémentarité, leurs formations et leurs outils.
Ce jour-là, le collectif avait prévu un quiz sur la laïcité, une table ronde qui devait permettre de confronter différents points de vue : les municipalités, la DSDEN (Direction des services départementaux de l’Éducation nationale), la FCPE, la formation initiale, les enseignants et enseignantes, le droit.
Les étudiants devaient ensuite être répartis en ateliers avec deux animateurs de deux associations différentes. Il était prévu de leur présenter deux outils pour faire vivre les valeurs de la République, puis un travail en groupes autour d’études de cas, dans l’idée de chercher des réponses immédiates, dans un temps court et à long terme. Le tout orchestré, comme savent le faire les associations, avec des outils d’animation, de coopération, de débat.
Mais cette année, la journée laïcité n’a pas eu lieu. L’ICEM devait participer, mais cette association ne compte que des personnes qui sont en classe le mercredi matin. Il était donc prévu de demander un échange de service entre la DSDEN et l’Inspé, afin que ces collègues soient autorisés à s’absenter de leur école le matin, sachant qu’ils devaient intervenir aussi l’après-midi sur du temps personnel. Ces enseignants, qui ont participé bénévolement à toutes les réunions, à la préparation des supports, à l’animation de cette journée chaque année, n’ont pas été autorisés à s’absenter. De fait, la journée ne pouvait pas se tenir sans eux.
En effet, en début d’année scolaire, le Groupe départemental de pédagogie Freinet de Loire-Atlantique a appelé au refus de faire passer les évaluations nationales ou de faire remonter les résultats, demandant l’arrêt de ces évaluations dans les plus brefs délais.
Le courrier envoyé dans les écoles était suivi de sept arguments et se terminait par ces mots : « Nous défendons la liberté de suivre une autre voie. Nous revendiquons l’usage de nos propres dispositifs d’évaluations, conçus pour aider nos élèves à apprendre, à l’aune de leurs vécus et de nos expériences professionnelles. Nous exigeons une école accueillante, bienveillante et qui permet l’émancipation de chacun et de chacune. »
La DSDEN a refusé l’échange de service en ces termes : « L’intervention devant les étudiants MEEF nécessite de porter et parfois défendre les politiques institutionnelles. Au regard du courrier diffusé dans les écoles le 5 septembre 2025 à propos des évaluations nationales en pièce jointe, je vous informe qu’un avis défavorable a été porté à la demande. »
Elle n’a pas pris la peine de regarder le contenu de la journée, de mesurer l’impact de cette décision sur l’organisation, sur le ressenti des enseignants qui se voient empêchés d’intervenir, alors que leur but est d’échanger sur leurs pratiques, de motiver au travail collaboratif, de réfléchir sur de nouvelles formes scolaires, ni l’impact sur la formation des étudiants MEEF.
Cet épisode ne fait que confirmer ce que dénonçait Dominique Bucheton, professeure honoraire des universités, dans le Café pédagogique : le déficit de démocratie qui s’est installé dans le fonctionnement du système éducatif. Les enseignants souffrent de ces injonctions contradictoires venant d’une administration de plus en plus autoritaire.
Comment alerter sur la discrimination sociale de l’école tout en œuvrant à sa mise en place par une normativité de plus en plus sélective ? Comment appeler à une école bienveillante, quand des évaluations nationales maltraitent les élèves et par là même leurs enseignants ? Comment soutenir l’enseignement de fondamentaux en niant toute la richesse d’un apprentissage par la mise en projet, le sens porté par l’interdisciplinarité, la motivation de la découverte de son environnement ? Comment déplorer le manque de culture des élèves lorsqu’on supprime la possibilité de vivre cette culture ? Comment envisager former les enseignants du XXIe siècle en niant l’évolution de notre société ?
Certes les personnels ont un devoir de loyauté vis-à-vis de l’institution, mais où et comment des questions aussi importantes que celles de l’évaluation peuvent-elles être débattues ? Comment espérer développer l’esprit critique quand on n’écoute aucune critique ? Que faire face à des gouvernements qui entendent mais n’écoutent pas ? Pire, qui agissent sans jamais tirer de leçons des erreurs commises, voire qui stoppent les initiatives qui semblent fonctionner ?
Cet épisode doit aussi nous alerter à un moment où se décident les maquettes de la formation initiale des futurs enseignants. Cette formation est-elle encore aux mains des universitaires ou dans celles des politiques ? Soyons tous vigilants. Notre école mérite mieux. Notre société exige mieux. Soyons collectivement à la hauteur des enjeux.
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