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Des évaluations qui ne font pas avancer les apprentissages

Peu de temps après la rentrée, une discussion s’engage sur la liste d’échanges internes du CRAP-Cahiers pédagogiques, autour de l’évaluation et de la pression qu’elle peut induire. Il y est notamment question des évaluations nationales en primaire, du temps d’enseignement qu’elles font perdre et de leur potentiel de dévalorisation pour les élèves, comme le montre ce témoignage d’une professeure des écoles à Marseille.

Un témoignage sur l’évaluation ? Cette demande tombe à point nommé pour moi, une belle occasion d’extérioriser ma colère annuelle lors de la passation, cette semaine, des évaluations nationales obligatoires à mes élèves de CE1.

Dès la deuxième semaine de l’année, un moment où nous essayons de mettre en route les habitudes, des repères, une régularité de travail, ces évaluations prennent un temps énorme (environ quatre séances d’une heure) qui serait beaucoup mieux utilisé à la mise en route du fonctionnement de la classe. Le temps évalué est du temps qui n’est pas passé à apprendre, c’est mathématique… Et d’après un proverbe créole (parait-il), cité par un ancien inspecteur, « ce n’est pas de peser le cochon tous les jours qui le fait grossir plus vite » !

Une catégorisation simpliste des élèves

Ces évaluations doivent être ensuite scrupuleusement saisies en ligne, cela prend beaucoup de temps. Et ce temps nous est généreusement restitué en enlevant des heures d’APC (activités pédagogiques complémentaires), qui permettent en principe, deux fois par semaine pendant la pause méridienne, de prendre des élèves en petits groupes de besoins ou de projets. Six heures en moins pour les élèves, remplacées par du travail administratif !

Après la saisie, l’ordinateur nous fournira aimablement la liste des élèves « à besoins » et « fragiles » : analyse assez simpliste, donc, des résultats des élèves, quand nous avons en classe, en quelques jours d’exercices quotidiens, une observation plus fine des compétences et des fragilités des élèves (par exemple, la machine ne propose pas : « il a super bien compris à l’oral, mais il ne sait pas le restituer à l’écrit », ni : « son raisonnement est juste, mais il a fait une erreur de calcul »).

Ces évaluations ne sont pas du tout adaptées au niveau des élèves dans mon école de REP+. Ni au niveau ni au contexte et à la réalité de vie des élèves ; je prends ci-après l’exemple le plus délicieux, celui des évaluations de compréhension en lecture.

Un texte déconnecté de la réalité des élèves

Je donne quelques minutes à des élèves – dont je sais pertinemment que certains ne savent pas lire – pour lire tout seuls un texte (dans la vraie vie, hors de ces évaluations lunaires, on donne un temps pour lire seul, puis on lit collectivement à voix haute, histoire que tout le monde puisse réfléchir et échanger sur le sens du texte). Dans ce premier texte, il est question de faire une tarte aux pommes ; les élèves qui savent lire ne s’en sortent pas si mal, et ceux qui savent mal lire peuvent s’en sortir s’ils ont repéré le mot « pommes », et peut-être « tarte ».

Le second texte parle de deux enfants, Nathan et Chloé, qui décident de faire un barrage dans la rivière au bout de leur jardin. Or, dans mon quartier de REP+ marseillais, personne n’a de jardin, beaucoup n’ont jamais vu de rivière, et peut-être deux élèves (maximum) sur vingt-six ont déjà construit un barrage. On voit la difficulté, pour les élèves, à se représenter cette scène, même quand ils lisent déjà très bien !

Dès la rentrée, une situation d’échec

La première question est : où se passe l’histoire ? Il faut choisir entre quatre réponses : chez eux, au cinéma, à la piscine ou à l’école. La réponse attendue est : chez eux. Comment trouver cette réponse alors qu’on comprend que les personnages ont les pieds dans l’eau ? Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens qui ont une rivière « chez eux » ? Et pour expliquer pourquoi la maman appelle ses enfants « ses petits castors », il faut aussi savoir ce qu’est un castor… Un grand moment d’inconfort, de sentiment d’absurde, de gaspillage. Heureusement que j’arrive à en rire avec l’AESH de la classe.

Quel vécu pour les élèves ? On a beau essayer de dédramatiser, de relativiser, de leur dire et redire qu’il ne s’agit que d’observer ce qu’ils savent déjà et ce qu’ils ne savent pas encore pour le leur enseigner ; leur dire que « pas de problème » s’ils ne savent pas faire, voire ne comprennent pas la question… On les met quand même bien en situation d’échec, dès ce début d’année. Pas de quoi faire aimer l’école !

Berk, vivement en avoir fini avec cette désagréable comédie !

Marion Lenoir
Professeure des écoles

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