Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Tempête sur les classes multiâges en éducation prioritaire
L’hétérogénéité des élèves à l’école mérite-t-elle d’être strictement encadrée par l’institution et le travail enseignant recadré ? À Lyon, l’équipe pédagogique d’une école élémentaire en éducation prioritaire se bat, contre vents et marées, pour faire vivre un projet de classes à plusieurs cours.À l’école primaire, depuis 2017, les classes et les programmes de niveau deviennent progressivement la nouvelle norme. On a fait table rase d’une logique visant à coordonner le travail des équipes enseignantes pour privilégier un travail morcelé, découpé par année.
L’éducation prioritaire est le terrain privilégié de cette volonté de niveler, de formater, de compartimenter pour mieux maitriser. Sous couvert d’« égalité des chances », on offre plus de normes à l’école à ceux à qui la société offre le moins. On promet 100 % de réussite. Ainsi, l’enseignant de grande section outillé de son vadémécum « Enseigner en classe de GS dédoublée » et de toute une série de guides pratiques va pouvoir mettre en œuvre les apprentissages de ses douze à quinze élèves en visant la réussite de ces derniers aux évaluations nationales en début de CP.
C’est dans ce contexte que nous, enseignants de l’école Pasteur de Lyon (8e arrondissement), avons choisi de proposer une organisation de notre école en classe multiâge. Ce projet, nous avons voulu garder trace de sa valeur, et grâce à la coordination d’une chercheuse en sciences de l’éducation, Françoise Carraud, nous en avons fait un livre1. Aujourd’hui, le travail de l’équipe d’école est bousculé, recadré, malmené. Alors, une nouvelle fois, nous choisissons d’écrire pour donner de la voix à notre engagement et à notre travail.
Depuis de nombreuses années, Camille et Céline enseignent dans cette école de REP, une microcité dans un quartier défavorisé. L’école n’est pas imperméable aux violences vécues : pauvreté, conflits et drames qui font l’actualité. Les deux collègues gèrent les classes des plus grands, c’est plus compliqué que les petits. Ce n’est pas toujours facile d’enseigner.
Ils cherchent des solutions, lisent des ouvrages, s’intéressent aux pédagogies coopératives et créent des classes de cycle ouvertes, décloisonnent, travaillent ensemble sur leurs préparations. La tentation est grande de continuer à considérer le CM1-CM2 comme une double classe : les maths de CM1 d’un côté avec les plus faibles des CM2 et les maths des CM2 de l’autre côté avec les meilleurs CM1. Que faire de ceux dont les compétences n’y sont pas encore ou y sont déjà ?
Ils rencontrent le livre de Sylvie Jouan sur la classe multiâge2, et son sous-titre accrocheur : Archaïsme ou école de demain ? Des collègues les rejoignent dans leur recherche de solutions : Audrey et Rémi sont partants pour une classe multiâge aussi. Rosario, le directeur, les pense un peu fous mais accompagne son équipe et fait de leur projet le sien parce qu’il croit à la force du collectif. Un colloque sur la forme scolaire sera l’occasion d’affiner le projet déjà bien avancé et de rencontrer une chercheuse en science de l’éducation, Françoise Carraud.
Faire classe autrement et constituer le groupe classe autrement pour casser les effets négatifs des classes de niveau. Regarder l’hétérogénéité comme une chance, un point d’appui. S’engager dans un travail coopératif et non plus seulement collaboratif au niveau enseignant. Ce sont les perspectives auxquelles adhère l’inspecteur de l’Éducation nationale (IEN) de l’époque.
Rentrée 2017, les quatre classes de rez-de-chaussée de l’école Pasteur ouvrent et accueillent chacune des élèves du CP au CM2. Le réel de la classe multiâge est déstabilisant pour les professionnels mais aussi enthousiasmant, et les premiers effets positifs se voient dans les classes.
Les CP sont très à l’aise dans ces classes qui ressemblent à des classes de maternelle et dans lesquelles on peut se déplacer. Les plus âgés s’apaisent et lâchent les dynamiques de conflit pour accompagner les plus jeunes. La coopération, outillée, se vit en acte : conseil des élèves, tutorat, messages clairs. Les apprentissages s’adaptent aux compétences réelles des uns et des autres. La classe est inclusive au sens large.
Pourtant, très vite les enseignants sont bousculés. Une nouvelle inspection ne porte pas le projet. Des parents s’insurgent. Et les mesures gouvernementales s’accélèrent.
À la rentrée 2018, les CP sortent des classes multiâge pour rejoindre les classes dédoublées. Les CE1 font de même à la rentrée 2019. Le projet de classes multiâges, dans sa version restreinte aux CE2-CM1-CM2, résiste. Des classes de CP-CE1 seront ensuite constituées afin de conserver les bénéfices d’une organisation hétérogène. Les enseignants garderont leurs élèves du CP au CE1 pour travailler en continuité.
Sentant que son expérience professionnelle s’inscrit dans un contexte incertain, l’équipe à l’origine du projet ressent le besoin d’en garder la trace et, si possible, un jour, le partager. Sous le compagnonnage de Françoise Carraud commencent des ateliers d’écriture. Il y a de quoi écrire un livre.
Pas un ouvrage de pédagogie, pas un livre de chercheurs. Ce sera un objet hybride, composite, « multi » lui aussi. Dans chaque chapitre écrit par l’un des enseignants, on trouve des encarts avec des textes des quatre autres, comme pour illustrer que le propos de chacun est nourri de la réflexion des autres.
En aout 2025, est publié chez L’Harmattan le livre Les classes du rez-de-chaussée.
Le travail de l’équipe est depuis le début mal compris par certaines familles. La classe multiâge telle qu’elle est organisée bouscule le rapport à la norme du travail de l’élève : pas assis à son bureau face à l’enseignant mais en mouvement, coopérant, agissant dans une salle de classe dont on a également cassé les codes en termes d’organisation matérielle. La classe multiâge bouscule également le rapport à la norme du travail de l’enseignant.
Ces familles reconnaissent par ailleurs l’engagement conséquent de l’équipe d’école et savent sa volonté de faire réussir leurs enfants, mais elles ne peuvent pas croire que cela est possible dans des classes de trois, quatre, cinq niveaux différents. Il est par ailleurs bien difficile de leur en vouloir, tant le monde de l’école lui-même peine à comprendre qu’il est possible de faire autre chose qu’une école qui reproduit les inégalités sociales.
De l’incompréhension de ces familles à l’incompréhension de l’institution elle-même, il n’y a qu’un pas. Et c’est dans cet espace que nait un pilotage qui mène à des conditions de travail dégradées et à un travail empêché. La direction actuelle de l’école choisit la posture d’entrave et annonce des choix de déconstruction du travail de l’équipe.
L’IEN émet un avis favorable à la sortie des CE2 des classes multiâges. La décision est annoncée suffisamment tôt pour laisser la porte grande ouverte au départ des enseignants ceux qui n’accepteraient pas le retour à une structure d’école traditionnelle. Les collègues dépossédés de la possibilité même d’émettre un avis contraire multiplient les signalements sur le registre santé sécurité au travail.
L’inspection imposera ensuite la mise au pas de toutes les classes sous la forme de niveaux simples, malgré une forte alerte de l’équipe concernant une cohorte de CE2 cumulant de très nombreuses difficultés.
Alors, d’incompris à empêché, le travail de l’équipe va se faire résistant. La coopération est maintenue coute que coute. Malgré le tumulte, l’équipe cherche encore les moyens de faire comprendre et accepter son travail auprès des familles. Et si demain, les classes multiâges fermaient, comment continuer à faire école malgré cette contrainte ?
La résistance, c’est aussi en dehors de l’école, dans un cercle plus large, syndical et associatif, qu’elle s’organisera. Penser l’école de demain, en des temps politiques incertains, sera un acte de résistance. D’autres collectifs sont déjà à l’œuvre. D’autres enseignants écrivent et se projettent, comme les auteurs de l’ouvrage Et si on imaginait l’école de demain ?3, dans lequel ils imaginent une refonte profonde du système éducatif en 2042 avec notamment des ilots pédagogiques multiâges.
Les auteurs écrivent d’ailleurs au sujet de notre époque : « Croire que, parce qu’on a le même âge, on peut apprendre la même chose de la même manière au même endroit relevait d’un déni d’humanité. »
Rappelons-nous alors que toute classe, à l’image de chaque société, est hétérogène et multiâge. Nous devons parvenir à en faire une force. Et si demain, les classes multiâges de l’école Pasteur devaient fermer définitivement leurs portes, il ne faut pas croire que ce qu’elles donnent à vivre s’éteindrait avec elles.
Nous continuerons, là et ailleurs, à porter haut les valeurs d’exigence pour tous les élèves, de coopération, d’inclusion et d’émancipation. Seuls parfois, mais jamais isolés. Nous serons « lucioles », comme l’a écrit Pasolini, repris plus récemment par Patrick Chamoiseau : « Une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires. »
À lire également sur notre site
Parler à Wafik, par Camille Fréchet, Céline Jacquet, Rémi Charoy, Audrey Cherubini, Rosario Elia (accès payant)
Les classes multiâges, favorables aux pédagogies alternatives ?, par Constance Chambon, Coraline Faure, Cécile Redondo
La classe multiâge d’hier à aujourd’hui. Archaïsme ou école de demain ?, recension et interview de Sylvie Jouan
La classe multiâge : être utile à l’autre, par Stéphane Gort (accès payant)
Des classes uniques en ville, par Véronique Rousseau




