Enseigner avec les sciences cognitives
Jean-Luc Berthier, Laurence Bonfigli-Berthier, Grégoire Borst, Mickaël Desnos et Frédéric Guilleray, ESF, 2026
On peut être tenté de se dire : « Et un ouvrage de plus sur le sujet ! » Oui, mais…
D’abord, il est agréable à lire, fluide, parce que le parti pris est d’écrire un manuel présentant les pratiques d’enseignement conformes à l’état de la science, et pas un ouvrage de sciences cognitives qui rendraient compte de ces recherches dans le détail.
Ensuite, il est écrit par des auteurs qui ont l’habitude de travailler avec des enseignants et qui savent les écouter. Par exemple on nous explique que si le profil d’apprentissage, le fait qu’on apprendrait mieux à partir de supports visuels ou auditifs, est bien un neuromythe (p. 36), par contre, le profil cognitif, le fait d’évoquer plus volontiers visuellement ou auditivement pour encoder les informations, existe bien (p. 50).
Enfin, un chapitre « Sciences cognitives, numériques et IA » offre du grain à moudre sur la question épineuse abordée avec nuances, et une foule de sites, de références, d’applications, d’outils au service des enseignants, des élèves et des enfants à besoins particuliers. « Le numérique est riche de potentialités, mais son implémentation en classe n’a de sens qu’au service de stratégies éclairées par ses limites et ses forces. » (p. 211)
Les deux premiers chapitres définissent l’enjeu considérable des sciences cognitives dans le contexte scolaire, l’importance de partir de données fiables et d’évaluer les résultats obtenus à partir de critères objectifs exempts de biais. Ce plaidoyer est clairement au service des élèves, et particulièrement des élèves fragiles, même si la question des élèves à besoins particuliers n’est pas abordée en dehors du chapitre sur le numérique.
L’objectif est bien la réussite pour tous et la réduction de la fracture scolaire. « Le contexte socio-économique dans lequel grandit l’enfant a un impact sur la maturation de son cerveau : dès les premiers mois de vie, la courbe de maturation cérébrale des élèves issus de milieux défavorisés diffère de celle d’élèves issus de milieux plus favorisés… » (p. 53)
Le cœur de l’ouvrage est consacré aux fonctions cognitives et à leurs applications pédagogiques avec quelques pages théoriques (bordées de rouge) et de nombreuses pages de pistes pédagogiques (bordées de bleu).
Attentions, mémoires, compréhensions lexicale et conceptuelle, stratégies, statut de l’erreur, motivation, feedback, métacognition, émotions, évaluation, apprentissage collaboratif, climat de classe, fenêtre de difficulté désirable, esprit de développement… Tous ces thèmes sont abordés à partir des connaissances qui font actuellement consensus dans la communauté scientifique pour être déclinés en pratiques pédagogiques testées sur le terrain, dans plusieurs disciplines, à différents niveaux. Une mention spéciale pour le chapitre sur le cerveau prédictif et celui sur l’illusion de la compréhension, passionnants et éclairants pour une pratique à la fois réaliste et positive.
Les auteurs s’intéressent autant aux difficultés des élèves (multitâche, surcharge cognitive, régulation émotionnelle, croyances limitantes…) qu’aux difficultés des enseignants (classes chargées et hétérogènes, dissonance cognitive, cout émotionnel du changement et investissement en temps et en énergie). « Apprendre à enseigner avec les limites du cerveau, et non contre elles, est sans doute l’un des plus grands défis de la pédagogie moderne. » (p. 57) Cela suppose un changement de paradigme : on ne part plus seulement du référentiel pour construire sa progression, on prend aussi en compte les capacités biologiques du cerveau des apprenants pour limiter les « configurations contreproductives » (p. 66-67). Cela suppose par exemple de concevoir des supports compatibles avec les contraintes cérébrales liées à l’attention et à la mémoire.
Pour celles et ceux qui souhaiteraient se lancer, après la lecture de cet ouvrage inspirant, et être accompagnés par l’AFSC (Apprendre et Former avec les Sciences Cognitives), le dernier chapitre présente les cogni’classes, les rôles des partenaires impliqués, l’importance de la sensibilisation des familles à la neuroéducation.