La solitude des professeurs est infinie

Publié le Lecture : 7 min Par Françoise Cahen

Yannick Haenel, Gallimard, 2026.

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Couverture du livre « La soliture des professeurs est infinie »

Il serait difficile de prétendre ici, sur le site des Cahiers pédagogiques, que la solitude des professeurs est une fatalité ! Pourtant, j’ai lu La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel, et j’en ressors assez enthousiaste. Le personnage central, que l’on devine proche de l’auteur, a commencé à enseigner à une époque qui n’est pas très éloignée de celle où j’ai moi-même débuté. Au-delà de cette proximité générationnelle, c’est surtout la justesse de nombreuses situations qui m’a frappée. Lorsqu’on est professeur, difficile de ne pas se reconnaitre, au moins par moments, dans ce récit.

Il y a dans ce livre une intensité, une vérité parfois presque troublante. Mais le roman ne se réduit pas à une chronique désenchantée de la vie enseignante. Yannick Haenel y mêle l’autodérision, l’exaltation et une forme de poésie, particulièrement sensible lorsqu’il évoque les amours de son personnage. Cette alliance entre le quotidien très concret du métier et une vision plus romanesque, voire lyrique, de l’existence fait une grande partie du charme du livre.

Certaines scènes m’ont paru « plus vraies que nature ». Je pense d’abord à cette injonction adressée au professeur débutant : surtout, ne pas sourire. Conseil absurde qui ne fait qu’accroitre la peur panique de perdre d’emblée le contrôle d’une classe et, finalement, de ne pas être à la hauteur du rôle que l’institution semble vous assigner.

Il y a aussi la figure de la tutrice décevante, voire traîtresse, et l’inspection vécue comme un véritable cauchemar. Sur ce point, le roman a réveillé chez moi des souvenirs précis. Il faut toutefois ajouter, parce que le livre ne doit pas conduire à une vision uniformément sombre du métier, que la plupart des collègues chargés d’accompagner les débutants sont, heureusement, remarquables.

Autre détail qui sonne juste : le préfabriqué délabré, relégué au fond de l’établissement, où l’on installe « le nouveau ». Avec, autour, une petite zone de nature laissée à elle-même. Cette évocation a fait surgir dans ma mémoire plusieurs établissements. Pour avoir accompli des visites formatives de jeunes enseignants, je peux confirmer que ce genre de situation existe encore.

Mais c’est peut-être la description de la classe elle-même qui m’a le plus touchée. Le livre restitue admirablement cette étrange loi du métier : un cours peut, sans que l’on sache exactement pourquoi, devenir presque miraculeux. Une classe entière semble soudain attentive, émue ; des élèves dont on n’attendait rien de particulier formulent des idées brillantes ; quelque chose circule, et l’on a presque le sentiment d’atteindre une forme de grâce artistique. Puis, l’heure suivante, avec une autre classe, tout s’effondre. Impossible d’en expliquer toutes les raisons. Bien sûr, l’inverse peut se produire.

Je me reconnais aussi dans le côté exalté de ce professeur lorsqu’il défend son idéal. On ne se refait pas. Le livre évoque aussi la violence du métier, notamment à travers le sort d’une collègue agressée. Là encore, le roman rejoint hélas une réalité que l’on préférerait pouvoir considérer comme exceptionnelle.

Tout n’emporte cependant pas mon adhésion.

Le titre me parait par trop mélodramatique. « La solitude des professeurs est infinie » : à la lecture, on comprend mieux d’où vient cette formule. Elle fut de toute évidence une phrase obsessionnelle pour l’auteur. Yannick Haenel est aussi un poète, avec ce que cela suppose d’intensité et parfois d’excès. Pourtant, il existe aussi de magnifiques solidarités entre professeurs, que le roman laisse parfois entrevoir, mais que son titre tend à effacer. Ce professeur a choisi de ne rejoindre aucun collectif.

Je m’interroge aussi sur cette conception très « artiste » du métier. Elle est évidemment liée à la personnalité du personnage, qui est lui-même déjà écrivain. Mais cette vision semble tenir à distance tout ce qui relève de la formation pédagogique ou didactique, et même des lectures susceptibles de nourrir une réflexion sur l’enseignement. Or, si l’inspiration, l’improvisation et la présence personnelle sont essentielles dans une classe, elles ne sont pas les seules ressources du professeur ! Le personnage me semble aussi, il faut le dire, assez seul par tempérament.

Enfin, je regrette que son histoire personnelle demeure si floue. Ce professeur semble presque surgir de nulle part. À un moment, il évoque ses parents mineurs, mais l’information passe rapidement et l’on peine à croire qu’un tel élément n’ait pas davantage compté dans la construction du personnage. Cette absence m’a interrogée parce qu’à mes débuts, mon parcours personnel comptait dans mon rapport à l’école, aux élèves, au savoir et à ma propre place dans l’institution. Chez le personnage de Yannick Haenel, cette dimension semble occultée, et je trouve cela dommage.

Malgré ces réserves, ce roman reste pour moi une lecture stimulante. Les enseignants y reconnaitront sans doute bien des situations, des peurs, des humiliations, des moments de grâce et cette étrange oscillation entre le désir de fuir et l’impossibilité de renoncer à un idéal.

Il faut enfin signaler un autre livre, paru l’année dernière, qui aborde lui aussi le monde de l’enseignement et avec lequel celui de Yannick Haenel présente, à plusieurs égards, des points communs : Grand Poisson de Fabrice Sanchez (Plon). Son récit suivait également un professeur débutant, avec des problématiques proches (l'injonction à ne pas sourire, faire avec une tutrice maléfique, des locaux vétustes, une collègue persécutée, et surtout, le choix d’introduire une atmosphère fantastique...). Les écritures sont bien différentes mais certaines coïncidences sont frappantes.

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