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Une éducation pas irréprochable

Capture d’écran de la série.
Une bonne baffe dans ta g… Voilà résumée la méthode prônée par la série coréenne dont le titre se traduit par Une éducation irréprochable (sur Netflix).
Tu harcèles un camarade ? On te harcèle pour que tu voies ce que ça fait. Tu pirates les comptes de ton copain ? On te pique tes comptes pour que tu ressentes la même chose et que tu comprennes le mal que ça fait. Une mère envoie des SMS jour et nuit à une prof pour la déstabiliser ? On la harcèle de messages en retour. Tu frappes et tu humilies ? On te frappe et on t’humilie.
Le propos est clair : dans une société qui ne respecte plus les enseignants et l’autorité, il faut reconnaitre la victime et punir le bourreau. Lu rapidement, on pourrait trouver cela frappé au coin du bon sens. Et d’ailleurs, la première partie de la solution, la restauration de l’estime de la victime, est plutôt bien pensée à chaque épisode. Un groupe, extérieur au lycée, décide de lutter ensemble et va voir la victime pour lui dire « ce qui t’arrive n’est pas normal, tu n’es pas fou ou folle, tu n’es pas coupable, et tu n’es plus seule ».
La deuxième partie me pose plus problème : le traitement réservé aux bourreaux. Le principe : si on leur fait subir ce qu’ils font subir, ils vont comprendre et devenir empathiques.
Or, il suffit d’avoir déjà eu affaire à quelqu’un en posture perverse pour se dire qu’une telle méthode peut aussi engendrer une spirale de la vengeance (pensons aux règlements de compte interminables autour du narcotrafic…), de l’hypocrisie, de la victimisation, voire de recréer un nouveau bouc émissaire puisqu’on a identifié le salaud !
Last but not least, il manque une troisième partie si on souhaite agir contre ces phénomènes de groupe. Les grands absents de la méthode éducative proposée par cette série ? Les normopathes, comme les appelle Eric Verdier, spécialiste de la justice restaurative en milieu scolaire.
C’est-à-dire tous les spectateurs et toutes les spectatrices de la situation de bouc émissaire qui sont conscients mais sidérés ou fuyants. Celles et ceux qui participent un peu, par un rire, un regard levé au ciel, ou un regard ailleurs. Ou carrément un petit coup de pied, une insulte au passage.
Les malades de la norme souffrent de la norme ambiante (culte de la performance, de l’apparence, de la réputation, de l’enfant-roi) parce qu’elle vient les figer dans une posture de fuite, de sidération ou d’attaque.
Pour comprendre comment prendre conscience de ce phénomène au sein d’un groupe, on commence par décortiquer le fonctionnement de la stigmatisation. Le psychologue Erving Goffman découpe en cinq étapes cet essentialisme.
La première, c’est celle où une personne du groupe colle une étiquette à une autre (« l’intello », « la rouquine », « bouboule », « négro », etc.). Cela peut être insidieusement un surnom qui fait sourire tout le monde, y compris la personne concernée.
Cette étiquette devient petit à petit le statut principal de cette personne (deuxième étape). Chez les filles, c’est très souvent le féminin libre qui est attaqué, et chez les garçons, le masculin sensible1. Ce statut finit par justifier que le groupe ne traite plus cette personne comme les autres, quelle que soit la situation (troisième étape).
C’est seulement ensuite que cette personne intériorise cette dévalorisation, ne s’aime plus elle-même (quatrième étape) et que des harceleurs repèrent une fragilité et peuvent en abuser (dernière étape).
C’est donc d’abord tout le groupe qui installe une norme excluante. Le harcèlement de quelques-uns est permis une fois que le terrain est rendu propice par les valeurs et la culture ambiantes.
Pourquoi et comment Patrick Bruel et tant d’autres ont pu se livrer à autant d’abus sexuels pendant deux générations ? Tout le monde savait… Les langues se délient, comme on dit. Parce qu’elles avaient peur de perdre leur boulot, de ne pas être écoutées du fait du poids de la star… Mais qui fait les stars ? Qui leur octroyait ces droits si ce n’est une société dans laquelle on tolère qu’un homme comme lui soit juste un « dragueur entreprenant », dans laquelle sa réussite est un modèle et son statut est devenu celui d’intouchable, jusqu’au plus haut niveau de l’État ?
Pourtant, dans chaque épisode, ces spectateurs et spectatrices font partie de la situation. Mais on ne les sollicitera pas pour faire partie de la solution.
Ce sont des collègues qui voient bien ce qui se passe mais n’osent pas intervenir, de peur d’être la prochaine personne sur la liste. Des élèves pétrifiés par les caïds ou enfermés dans leurs études, dans une logique de compétition.
Cette série sera donc un excellent outil en formation pour réfléchir à tout ce qu’on évite de faire en direction des harceleurs. On ne fait pas rien : on leur dit que la situation est connue et on fait stopper les actes délictueux, y compris jusqu’à l’exclusion si la séparation semble nécessaire. Mais si on ne modifie pas la norme excluante du groupe… Le même type de faits et comportements reprendront, sous une forme ou sous une autre.
Que ça vous serve de leçon… C’est le titre français de la série.
Professeur des écoles à Nantes
Pour aller plus loin
Cet article apporte une grille de lecture pour comprendre comment une norme excluante s’installe, vous pourrez découvrir différents leviers et outils pour la faire bouger dans le livre collectif Mettre en œuvre la justice restaurative en milieu éducatif.
À lire également sur notre site
La justice restaurative en action, par Gwenael Le Guével
Jamais sans bienveillance, par Stéphanie Boeffard (accès payant)
Harcèlement scolaire : conséquences individuelles et remédiations collectives, par Marie Lauricella
En replay sur Youtube, webinaire « Le harcèlement scolaire n’est pas une fatalité », avec Gwenael Le Guével et Marie Quartier
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Notes
- « Féminin libre et masculin sensible », article d’Eric Verdier dans le n° 520 des Cahiers pédagogiques, « École et milieux populaires », mars-avril 2015.



