Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Lamia Gormit : « Les romans nous disent que les choses sont plus compliquées qu’elles ne paraissent »

Photo Frédéric Berthet.
Pour avoir un regard informé et nuancé sur la complexité des relations entre jeunes et monde de l’écrit, au-delà des idées reçues et des jugements péremptoires, rien de tel que d’aller vers l’association Lecture Jeunesse, qui publie notamment une revue, Lecture Jeune, aux dossiers souvent passionnants. Entretien avec sa rédactrice en chef, Lamia Gormit.
Nous sommes une association d’intérêt général et nous œuvrons à la promotion de la lecture et de l’écriture auprès des jeunes (de 11 à 19 ans). Nos activités se divisent en deux pôles, un dit « Projets », qui organise des ateliers d’écriture, des créations de livres numériques collaboratifs et des podcasts en milieu scolaire et extrascolaire, et un pôle plus orienté recherche, appelé « Observatoire de la lecture et de l’écriture », qui mène des enquêtes et organise des colloques.
La revue Lecture Jeune en est un des organes, et propose un dossier thématique ainsi que des critiques de livres récemment publiés en littérature jeunesse et young adult. La revue s’adresse aux bibliothécaires, médiathécaires, professeurs-documentalistes et enseignants, mais aussi à tout médiateur culturel qui travaille auprès de jeunes. Notre but est d’étudier les pratiques culturelles des adolescents et aussi d’aider à créer les fonds bibliothécaires grâce au travail de lecture et d’analyse de notre comité de lecture.
Les jeunes sont de plus en plus confrontés à des situations de souffrance psychologique. C’est une génération très alertée sur la question de la santé mentale, via les réseaux sociaux et les informations qu’elle échange, mais aussi qui souffre globalement d’un monde incertain, qui vacille à la fois sur les questions morales, politiques, sociales, et aussi écologiques. Par ailleurs, le sujet de la santé mentale est de plus en plus représenté dans les parutions, et nous le voyons dans le travail de veille éditoriale que nous effectuons au quotidien. Le but de ce numéro était à la fois de saisir les contours de l’ampleur de cette question de manière concrète, mais aussi de comprendre comment les troubles de la santé mentale sont représentés, puisque les représentations ont une influence réelle sur la manière dont les jeunes concernés se voient et sont vus. Enfin, et pour aider à la médiation, il était important de se poser la question de ce que peut faire la littérature. Le titre est librement inspiré du dernier essai de Patrick Chamoiseau1.
Les dossiers de la revue se présentent toujours en trois parties : Penser (articles ou entretiens de chercheurs ou médiateurs pour conceptualiser la question et définir les termes), Agir (articles ou entretiens de professionnels et d’experts de la médiation mettant en lumière des initiatives concrètes qui se font sur le terrain), Lire (articles ou entretiens mettant en lumière ce qui se fait dans le monde des livres sur le sujet). Ainsi pour ce numéro, j’ai eu la possibilité de faire appel à des psychologues cliniciens spécialistes de cette question délicate, qui se tient tout de même sur une crête entre littérature et psychologie et qui interroge le pouvoir de la littérature sur la souffrance mentale des jeunes.
Pour moi, c’est l’idée que la souffrance psychique des adolescents n’est ni marginale ni individuelle : elle révèle aussi un état du monde social, scolaire et relationnel dans lequel ils grandissent. C’est une question collective, qui concerne autant les familles, les médiateurs sur le terrain et les institutions que les spécialistes du soin.
Je retiens l’importance d’écouter réellement les adolescents, à prendre leur parole au sérieux sans minimiser leurs symptômes sous prétexte d’« âge difficile » ou de « crise d’adolescence ». Marie-Rose Moro insiste aussi sur le fait que nommer les troubles ne crée pas la souffrance : au contraire, mettre des mots permet souvent d’ouvrir un chemin vers le soin et l’apaisement. « La manière la plus sûre d’établir un diagnostic reste cependant de commencer par demander aux adolescents eux-mêmes ce qui leur arrive et de les prendre au sérieux. »
Elle condense à la fois la dimension humaine, pédagogique et politique du dossier : écouter les jeunes et considérer leur souffrance comme légitime.
La question des trigger warnings est épineuse et nous l’avions d’ailleurs observée au préalable lors de l’élaboration de notre numéro sur la dark romance, et les romances en général. En effet, les avertissements de contenu font partie de l’identité du genre de la romance, et plus globalement maintenant de la littérature jeunesse et young adult, et ont pour but de ne pas choquer le lecteur, de l’avertir de ce qu’il s’apprête à lire. C’est aussi quelque chose qu’on retrouve dans les réseaux sociaux, et dans les pratiques des jeunes, qui avant de prendre la parole, par souci de bienveillance, vont annoncer le thème pour que les auditeurs ou auditrices aient la liberté de ne pas écouter.
Cependant, ce qu’on observe, comme revers de la médaille, disons, c’est que cela a aussi une force d’attractivité, et peut au contraire faire monter la désirabilité d’un livre, d’une vidéo, d’une émission de podcast. Il en va de même pour les contenus traitant de la santé mentale. Les vidéos ont des hashtags qui à la fois préviennent le spectateur tout en donnant envie de les regarder. Beaucoup vont justement chercher ces trigger warnings, et « consomment » ces contenus parce que cela les attire. Cela participe globalement d’un effet de glamourisation de certaines situations de violence (dans les romances notamment) et de certains troubles de la santé mentale (sur les réseaux sociaux). Par ailleurs, il faut veiller à garder ce rôle positif des trigger warnings, et qu’ils ne soient pas instrumentalisés et ne nourrissent pas des volontés de censure par exemple.
Je ne voudrais pas m’approprier à tort les mots de Marie-Aude Murail, mais de ce que j’en comprends, c’est que généralement les personnes diagnostiquées sont réduites à leurs troubles, et ne sont plus écoutées ou lues qu’à travers ceux-ci. Écrire la santé mentale revient à créer des espaces pour faire entendre leur voix, et pour renverser l’ordre des choses. En effet, alors que ces personnes – notamment adolescentes – sont jugées par rapport à une norme, sont regardés à travers des lunettes normatives, dans le geste d’écriture, le regard est inversé. Les romans, pour paraphraser Milan Kundera, nous disent que les choses sont plus compliquées qu’elles ne paraissent. Ainsi, cet espace créé par l’écriture permet de redonner du sens et de donner de la voix aux personnes concernées, qu’elles puissent exister dans toutes leurs nuances.
La question est très large. En tant qu’ancienne professeure de lettres, je dirais qu’il y a d’abord un rôle structurel : que l’institution doit donner les moyens aux enseignants d’assurer la transmission sans être coupés de la réalité des élèves dont les évolutions sont très rapides.
En ce qui concerne les usages numériques des jeunes et les inquiétudes autour de l’écriture (ou de la lecture), je pourrais dire (après le travail sur un numéro paru ce mois de juin) qu’on ne doit céder ni à un pessimisme obscur ni à un optimisme béat. Les jeunes font ce qu’ils ont toujours fait : se construire à rebours de la génération précédente et sont à la recherche de la reconnaissance de leurs pairs, leurs outils diffèrent simplement. Il faut aussi se rappeler que leurs pratiques numériques ne sont pas si différentes de leurs aînés. Nous sommes tous de plus en plus tournés vers des formes de lecture et d’écriture courtes, avec une attention de plus en plus morcelée. C’est à nous d’interroger les valeurs qu’on transmet, et qu’on montre, avant de s’alarmer devant ce que fait la jeunesse.
À lire également sur notre site
« Le livre jeunesse s’adresse à tous et a encore beaucoup à nous apprendre. », entretien avec Élisabeth Bussienne et Clémentine Vallée
« Les jeunes lisent et écrivent beaucoup finalement », entretien avec Sonia de Leusse
Petite lectrice devenue grande, par Swanie Juret (accès payant)
Enquête sur les non-lecteurs scolaires, par Maïté Eugène (accès payant)
La santé mentale des étudiants sous l’œil des chercheurs, par Marie Lauricella
Un dimanche matin au chevet de la jeunesse, par Monique Royer
« La nécessaire alliance éducative », entretien avec Serge Hefez





