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Un dimanche matin au chevet de la jeunesse

Photo Nourdine Bara.

« Ce malêtre qui grandit dans la jeunesse », le constat ne pouvait rester enfoui, tu, pour Nourdine Bara et Nasser Rais. Le premier, auteur et organisateur d’agoras, saisit la balle au bond lors d’un échange téléphonique pour proposer l’organisation d’une agora dans le cadre de Paillade Campus, à Montpellier. Le second, directeur de l’association nimoise Alphé, agissant pour la prévention du harcèlement scolaire, se porte volontaire pour figurer parmi les témoins.

Dimanche 29 mars, le vent balaie la place devant les Halles des Quatre saisons, au cœur du quartier montpelliérain de La Paillade. Les plaids et les boissons chaudes apportent un peu de chaleur, le plaisir d’être réunis autour de la jeunesse aussi.

De tous âges, métiers et couleurs mêlés, les participants installés à la terrasse d’un café reconstitué bavardent, font connaissance, avant que les témoins ne viennent partager leur expérience et leurs réflexions. Des curieux s’approchent, s’arrêtent, parfois avec un sac de courses à la main, dans l’autre un café qui leur est offert. Certains s’attardent, rejoignent l’agora organisée par Nourdine Bara, auteur, comédien et metteur en scène qui a grandi dans ce quartier populaire.

Le harcèlement scolaire, préoccupation première

Le harcèlement scolaire est le premier sujet abordé. Nasser Rais, directeur de l’association nimoise Alphé, agissant pour la prévention du harcèlement scolaire, explique la souffrance vécue par le harcelé et le harceleur, tous les deux des enfants, par les familles également. Il souligne l’importance de ne pas miser sur le répressif, de laisser de la place pour la parole de l’enfant, de ne pas parler à sa place. Il constate que « l’enfant a besoin d’un espace où il est accueilli. On sait qu’il va bien quand il est heureux de rentrer chez lui et d’aller à l’école. »

En creux, on perçoit la difficulté pour les parents et les enseignants à déceler rapidement une situation de harcèlement. « Et, lorsqu’elle est détectée, comment faire pour que le harceleur cesse ? » Kamel Bara, de l’association locale Les 4 chemins, mise sur la médiation mais pas exclusivement.

Kamel Bara. Photo Nourdine Bara.

Sa structure intervient principalement sur la cybercitoyenneté, sur le rapport à la loi lié aux usages d’internet et des réseaux sociaux. « On explique aussi le cyberharcèlement comme une infraction. Or, la définition du harcèlement est mal connue. On s’appuie sur la définition légale, avec la notion de répétition, de rapport de force et l’impact sur la santé. »

Associer les parents à la recherche de solutions

Les deux premiers intervenants s’accordent sur l’importance d’associer les parents, dans la recherche de solutions comme dans les apprentissages sur les bons et les mauvais côtés des réseaux sociaux.

Karim, enseignant, les rejoint sur ce point et insiste sur la nécessité que les familles disent « non »  avec bienveillance, s’opposent si l’usage des réseaux sociaux devient envahissant. Il explique qu’il existe des mesures de prévention et d’écoute comme le dispositif pHARe. « La société a changé mais pas l’école. Elle réagit souvent en retard, dans un mécanisme d’adaptation, par manque d’anticipation. »

Il constate un certain fossé entre les réalités de terrain et ce qui est connu par les décideurs, souvent à partir des « remontées filtrées du terrain ». Il parle de la crainte de signaler les faits de harcèlements pour ne pas être jugés par l’institution comme de mauvais professionnels, et cela concerne les enseignants comme les chefs d’établissement.

Avec les réseaux sociaux, pas de trêve

Et puis, il y a la difficulté de détecter une situation problématique devant les multiples formes du harcèlement, frontal ou en ligne. Mike, psychologue, décrit le grand changement apporté par les réseaux sociaux, avec l’impossibilité pour le harcelé d’avoir un espace de tranquillité. Le harcèlement subi à l’école se poursuit à la maison via le smartphone. « Le harcèlement prend toute la place dans sa tête. Le jeune est coincé, cela ne s’arrête jamais. Sans régulation, l’enfant grandit avec ces problèmes. »

Un isolement progressif, une baisse de la performance scolaire sont des indices, toutefois assez faiblement perceptibles. Le dialogue entre parents et enfants s’avère le plus probant pour déceler des signes de malêtre. Du côté de l’école, des ateliers sur l’empathie permettent aux élèves de mieux comprendre ce que ressentent les autres. « Le harcèlement, ça part de rien, d’une couleur de chaussure, d’un mot mal prononcé. C’est la répétition qui le caractérise. »

L’assemblée écoute, attentive, explore le sujet au rythme des interventions qui rebondissent, se rejoignent, s’enrichissent. Et soudain, le thème s’élargit vers les différentes sources de malêtre au-delà des risques et des faits de harcèlement scolaire.

De l’écoanxiété aux guerres, la jeunesse exprime son malêtre

La parole est donnée à la jeunesse. Nessrine témoigne sur l’écoanxiété. « On est responsable sans l’être, avec peu de marges de manœuvre, car ce sont les entreprises qui sont les principales responsables et elles agissent peu. » Elle cite aussi la pression scolaire, l’exposition aux fausses informations sur les réseaux sociaux qui accroissent l’anxiété.

Nessrine au micro. Photo Nourdine Bara.

Pour pallier le sentiment d’impuissance, malgré les mobilisations, elle préconise un accompagnement plus global avec des professionnels de santé et d’éducation mieux formés sur les questions de santé mentale et des cellules d’écoute généralisées.

Nino parle des guerres qui semblent ne jamais cesser, l’une remplaçant l’autre ou survenant en même temps. « C’est difficile de se projeter, de se construire un avenir. Quand on essaye, on se demande si on n’est pas au bord d’une nouvelle guerre mondiale. »

Quel travail sera possible demain ? Quel avenir si les finances publiques se détournent de l’éducation et de la santé au profit des dépenses militaires ? « C’est de la mobilisation de tout un peuple dont on a besoin. »

Précarité des étudiants

Elijah relaie la précarité des étudiants avec un sur trois d’entre eux qui ne mange qu’un repas par jour. Il parle de la pression sociétale, des « c’était mieux avant » qui effraient sur l’avenir, des injonctions à « devenir vite rentables, productifs, à rentrer dans un moule », du recours aux stupéfiants pour tenir le coup, en particulier pendant les études de droit ou de médecine.

Chahid est en cinquième année de médecine. Il explique qu’un interne se suicide tous les dix-huit jours, que la pression de la concurrence est forte pour le concours de première année et celui de l’internat. Il faut gérer aussi des situations difficiles lorsqu’on est affectés aux urgences, par exemple. « Nous mettons notre vie de côté pour nous concentrer sur la vie des patients. »

Le tableau est sombre au premier abord. Il s’éclaircit avec la prise en compte possible du malêtre. « On apprend à se préserver, à se mettre à distance tout en étant à l’écoute, à parler au chef de clinique par exemple. » L’attention des uns aux autres, entre étudiants, entre internes, prend le pas sur l’esprit de compétition, l’humain l’emporte sur la performance.

Les jeunes salariés aussi

Cassandra, jeune psychologue du travail, souligne l’importance du sens pour les nouveaux salariés, « une bonne chose, mais le système est en transition ». Elle constate que le burnout est de mieux en mieux connu, prévenu, pris en compte.

Samuel apporte le dernier témoignage côté jeunesse. Dramaturge, il a créé une pièce de théâtre sur la santé mentale des jeunes à partir de son propre vécu et celui de ses amis pendant la crise covid. « J’avais besoin de parler de cela, des deux ans de notre vie perdus, dans une phase très active où on construit notre avenir, où on fait des rencontres déterminantes. » Il voyait bien les tentations pour mettre ces deux ans sous le tapis, comme si rien ne s’était passé.

Son souci d’œuvrer contre l’oubli rencontre l’intérêt, voire la reconnaissance du public. Il raconte avec émotion ce couple de sexagénaires venus lui glisser à l’oreille qu’ils retrouvaient dans le spectacle l’histoire de leur fils, disparu par désespoir.

L’ouverture politique de l’agora

Dans la tradition de l’agora, le micro passe dans le public. Réda, éducateur spécialisé, explique que la relation au savoir, à la compréhension est essentielle. « Quand personne ne voit la souffrance, ni à la maison ni à l’école, quand c’est difficile de trouver du soutien, il y a un grand risque de tomber malade. »

Vincent, psychologue dans le domaine de l’éducation, salue l’ouverture politique de l’agora, en réponse aux questions « comment engager les jeunes ? » et « en tant que jeune, quel rôle j’aurais dans la société ? ». « Apprendre et s’engager ensemble un dimanche matin, la parole comme porte de l’apprentissage et dédier du temps pour créer du sens. C’est une vision positive avec des jeunes qui s’engagent. »

Et c’est sans doute ce que l’assemblée ressent également, la belle énergie qui se dégage des échanges et du commun qui il y a une heure à peine n’existait quasiment pas.

Justice et santé mentale

Abdel Krim Grini, procureur d’Alès, est venu en ami et précédent témoin d’un Paillade Campus. Il explique que la justice se préoccupe de la santé mentale des jeunes. Un colloque sur le thème a eu lieu dans son tribunal il y a deux mois.

Abdel Krim Grini. Photo Nourdine Bara.

Il a l’impression d’une certaine déconnexion, d’une transgression des normes en recrudescence chez certains, de passages à l’acte facilités par une santé mentale fragile voire défaillante. Mais il ne souhaite pas faire des amalgames et dresser un tableau sombre de la jeunesse.

Nathalie, ancienne présidente d’une association sur les TDAH, prend la parole à son tour pour expliquer les conséquences possibles des troubles de l’attention et l’hyperactivité s’ils ne sont pas pris en charge. Elle souhaite aussi pointer les pressions mises sur les jeunes par une société de consommation et où les algorithmes échappent à la vigilance et à la compréhension des parents.

Prendre soin de la jeunesse

Fabien s’inquiète de l’impossibilité du secteur psychiatrique, lui-même en souffrance, de prendre en charge tous les enfants ayant un problème de santé mentale. Il voit dans la prochaine « grande transmission » une voie possible de changement. Devant les interrogations du public, il explique : « Dans quinze ans, les baby-boomers vont transmettre leurs biens. Qu’est-ce qu’on en fait ? Et si on affectait cet argent à la santé et à l’éducation pour l’avenir de notre jeunesse ? »

Geneviève, sophrologue, nous invite à travailler sur le lien et l’émotion pour offrir et partager un regard positif sur la vie avec ceux qui sont en souffrance, pour prendre soin de la jeunesse.

Les derniers mots prononcés sont ceux des deux complices à l’initiative de cette agora. Nasser fait appel à notre humanité. « Imaginer que la société peut avancer, avec une jeunesse qui peine à se frayer un chemin dans la vie, est illusoire. C’est impossible. Si elle va mal, nous allons tous mal ! » conclut Nourdine. Dans les sourires glissés, dans les saluts, entre connaissances ou entre personnes jusque-là inconnues, il y a aussi, et surtout, cette solide impression que la vie de la cité se joue là, dans une forme de politique où l’on apprend et agit ensemble.

Monique Royer

Pour en savoir plus
« Paillade Campus », projet porté par Nourdine Bara depuis 2021, entend libérer les savoirs enfermés et faire du quartier populaire de la Paillade « une école à ciel ouvert ».
Contact : nourdine_bara@hotmail.com

Sur notre site, « Se rencontrer pour partager la vie, la beauté », portrait de Nourdine Bara par Monique Royer

Vidéo de Nourdine Bara sur le média Les Voix de l’éducation, lancé par les Cahiers pédagogiques et de la Fabrique des communs pédagogiques


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Couverture du numéro 587, "Scolaire, non scolaire".