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Le Pays basque en minibus
Comment « vivre l’Europe » avec des jeunes apprentis en CAP et BP cuisine, service ou vente ? La réponse de la Maison familiale rurale des Baronnies, dans la Drôme, à travers un projet Erasmus+ qui les a emmenés jusqu’au Pays basque espagnol.Pendant huit jours intenses, les jeunes apprentis de la Maison familiale rurale des Baronnies, dans la Drôme, ont parcouru le Pays basque en minibus, accompagnés de deux formateurs qui n’étaient jamais partis en voyage scolaire à l’étranger. Un voyage nomade reliant Bilbao, San-Sebastian et
Bayonne, fait de visites culturelles, de rencontres improvisées et de longues heures de route.
À travers les entretiens réalisés avec les élèves et les accompagnants après leur retour, j’ai cherché à retracer ce que ce voyage avait réellement produit chez eux : les découvertes prévues, mais aussi les questionnements inattendus apparus en chemin.
Plusieurs ateliers sont organisés à la MFR, en partenariat avec Europe direct, Maison de l’Europe, à Valence. Les élèves manipulent une carte géante de l’Union européenne, replacent les pays, réfléchissent à l’historique de sa création, identifient les États membres et participent à un jeu de l’oie sur ses valeurs. Pour introduire la notion de frontières et les premières réflexions identitaires, ils assistent à la projection et à l’analyse du film 20 000 espèces d’abeilles, d’Estibaliz Urresola Solaguren (2023) au cinéma.
L’apprentissage par les pairs dans la bonne humeur étant un levier extraordinaire pour apprendre, les jeunes ont imaginé et construit un gouter européen pour les 120 élèves de l’école primaire de Buis-les-Baronnies. À travers des dégustations et des jeux, les enfants devaient relier les pays à leur spécialité et à leur drapeau.

L’ambiance était surexcitée dans la cour d’école. Ce gouter, qui devait être une petite animation locale, s’est transformé en véritable moment de fête, chaque enfant agitant son petit drapeau européen ! Pour nos jeunes en formation professionnelle, transmettre à d’autres élèves a été une première expérience valorisante.
Cinq mois plus tard, les jeunes prennent la route, direction le Pays basque ! Le voyage devient rapidement un laboratoire d’observation. À Bilbao, les élèves visitent Guernica et le Musée de la paix, puis le Musée Guggenheim. À Bayonne et San Sebastian, ils découvrent l’histoire locale, assistent à une démonstration de pelote basque et parcourent la ville.
Mais c’est souvent dans les moments informels que les découvertes sont les plus marquantes. Sur le marché couvert d’Erribera à Bilbao (le plus grand marché historique couvert d’Europe), les élèves partent interroger commerçants et passants sur les frontières, l’identité et le sentiment d’appartenance à l’Europe. L’exercice impressionne au départ. « Au début, on n’osait pas trop. Alors on y allait à deux : un qui parle et un qui filme », explique Sébastien, élève de CAP vente.
Souvent décriés par nous-mêmes, formateurs, les téléphones deviennent alors des outils précieux : traducteurs improvisés, caméras d’interview, supports de présentation des questions (antisèche !). « On posait des questions en espagnol… mais on ne comprenait pas vraiment la réponse ! », raconte Élie, amusé et fier de l’avoir fait.
Peu à peu, les échanges prennent un tournant inattendu. Les élèves s’intéressent finalement beaucoup au côté culinaire de la culture basque, et découvrent la force de cette identité, de part et d’autre de la frontière : les chipirons, les pintxos, les fromages de brebis, etc. Certains remarquent la présence de nombreux drapeaux accrochés aux balcons. « Tu sais si t’es en Espagne ou en France quand tu regardes les balcons ! En Espagne, y a plein de drapeaux basques », observe Matthew.
Mais les jeunes sont également marqués par la présence très visible de drapeaux palestiniens dans les rues, aux fenêtres ou dans certains commerces du Pays basque espagnol. À San Sebastian, ils assistent même par hasard à une manifestation de soutien à la Palestine. « Ça m’a trop choqué, la police, elle manifestait avec les gens ! En France, on n’est pas près de voir ça », raconte Hajar. Plusieurs jeunes, notamment ceux qui sont issus de familles marocaines, s’étonnent de voir un engagement aussi affiché et partagé dans l’espace public.
Les discussions avec les habitants font apparaitre des différences : la langue basque très présente côté espagnol, davantage discrète côté français ; un sentiment d’appartenance locale parfois plus affirmé que l’identité nationale. Le projet, pensé au départ autour de l’Union européenne, glisse alors vers la découverte d’une culture et d’une identité régionale forte. Une manière concrète de comprendre que l’Europe n’efface pas les identités : elle les met en relation.
Les musées n’ont malheureusement pas toujours suscité l’enthousiasme espéré. Plusieurs élèves ont exprimé une préférence pour les moments d’exploration libre. « Les musées c’était bien, mais le mieux c’est de se balader dans la ville et de voir comment les gens vivent », résume Louna. Ces temps moins cadrés sont riches d’apprentissages. Les élèves organisent leurs déplacements, respectent les horaires, prennent des initiatives. Certains proposent même d’ajouter des activités au programme, comme visiter les stades de football croisés sur la route.
Le séjour est ainsi jalonné de moments marquants : baignade dans l’océan début octobre (une première pour certains) ou encore retrouvailles inattendues avec une ancienne formatrice d’art installée à Bilbao, leur faisant visiter avec fierté le théâtre qu’elle dirige maintenant dans son pays natal.
Pour les accompagnants, l’expérience est tout aussi formatrice. L’organisation d’un tel voyage s’avère très exigeante. La barrière de la langue complique parfois les échanges, aucun accompagnant ne parlant espagnol. Mais les gestes, l’enthousiasme et… une application de traduction sur le téléphone suffisent souvent à se faire comprendre et à comprendre les autres.
Les difficultés que nous avons rencontrées nous ont permis d’apprendre, au même titre que les jeunes, à nous améliorer, à persévérer et à continuer à faire voyager notre jeunesse à la découverte des mondes et des autres.
De retour à la MFR, les élèves se sont initiés au montage vidéo à partir des interviews filmées pendant le séjour. Le projet initial de podcast n’aboutira pas, faute de matériel sonore adapté, mais
les vidéos gardent la trace de ces rencontres.
Le voyage s’est aussi poursuivi en cuisine. Les jeunes avaient rapporté plusieurs spécialités basques qui ont servi de base à un repas thématique préparé au restaurant d’application de la MFR. Devant de vrais clients, fiers et soutenus par toute l’équipe, ils ont présenté leur projet et raconté leur séjour au Pays basque. Entre dégustation et récit de voyage, l’Europe passait cette fois par les assiettes.
Au fond, l’essentiel est peut-être là. En quelques jours, les jeunes ont appris à se déplacer ensemble, à questionner des inconnus, à observer un territoire différent, à comparer des cultures, et à développer leur confiance en eux. Ils ont surtout compris une chose : l’Europe n’est pas seulement une carte ou un ensemble d’institutions. Elle se découvre dans les accents, les langues, les drapeaux aux balcons, les marchés, la cuisine, les plages, les rencontres et les conversations avec des étrangers.
Et parfois, pour commencer à la comprendre, il suffit d’oser poser une question dans une langue que l’on ne maitrise pas vraiment !
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