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Serge Hefez : « La nécessaire alliance éducative »

Cela a été d’abord une expérience d’intégration. Ma famille avait été expulsée de son pays d’origine, l’Égypte, et je suis arrivé en France à l’âge de deux ans. L’école française, c’était plus qu’une expérience éducative, il fallait s’adapter pleinement à ce nouveau pays qu’était la France, se fondre dans une histoire et une identité nationales.
D’où un investissement fort sur l’école. J’étais de ce fait un très bon élève, qui réussissait bien dans les premières années et tout le long de la scolarité. C’est pourquoi d’ailleurs, aujourd’hui, je considère que l’école républicaine reste le lieu de l’apprentissage de la citoyenneté et quelque chose d’essentiel.
La santé mentale a été définie par l’OMS comme un état de bienêtre, dans lequel une personne peut se réaliser, peut surmonter les tensions de la vie, accomplir un travail productif et en même temps contribuer à la vie de sa communauté. On a ainsi dépassé une définition négative, l’idée que c’était simplement l’absence de maladie mentale. D’une certaine façon, c’est un objectif ambitieux au moment où l’on perçoit que la santé mentale semble dégradée, surtout pour les adolescents.
Il est vrai que, selon les enquêtes et la manière dont on questionne les jeunes, il peut y avoir des constats divergents sur l’état de santé mentale des jeunes, mais il y a des données qui sont irréfutables. Le covid a vraiment marqué une cassure, par rapport à une période d’amélioration constante des conditions de vie, en montrant que face à une épidémie qui pouvait décimer la planète, on restait démuni. Cela a provoqué une crise, survenue en même temps que les inquiétudes sur l’avenir de la planète, les catastrophes écologiques et la présence de guerres proches de nous.
Cela s’est traduit par une dégradation de la santé mentale : multiplication par deux des tentatives de suicide, des hospitalisations, des recours aux médicaments, des manifestations psychopathologiques. La psychiatrie est beaucoup plus sollicitée depuis dix ans, alors même qu’elle a une grande difficulté à pouvoir répondre aux besoins, par manque de ressources. On ne peut contester ces données.
Je l’ai beaucoup fait sur l’éducation sexuelle, au moment de la montée du sida notamment, mais je ne le fais plus vraiment aujourd’hui. Mais bien sûr, je vois beaucoup de jeunes dans mon cabinet, qui expriment leur malaise devant un avenir qu’ils conçoivent comme sombre.
De plus, beaucoup de problèmes viennent de ce qu’ils ont été biberonnés au virtuel et passent leur temps sur des écrans et dans les réseaux sociaux. Le passage à l’acte, souvent violent, s’est banalisé parce qu’on ne sait pas toujours faire la différence entre monde réel et virtuel. Et il y a ce paradoxe que beaucoup de jeunes n’ont jamais été autant reliés à d’autres (par les réseaux) et, en même temps, jamais aussi seuls. Bien sûr, il ne s’agit pas de tous les jeunes, mais l’absence du contact charnel, physique, pose problème pour construire l’empathie et l’acceptation des autres comme différents, au-delà de sa bulle numérique.
Il y a beaucoup d’effets d’annonce. Je suis très sceptique sur le « cours d’empathie ». On ne devrait pas avoir besoin de « cours », mais il faut s’arranger pour que les jeunes soient plus stimulés pour fonctionner ensemble, pour travailler ensemble, pour constituer des groupes où réfléchir en commun sur certains sujets.
Le temps scolaire ne doit pas être seulement celui d’un face-à-face entre un prof qui enseigne des contenus et un élève qui reçoit. L’école doit devenir davantage un lieu de partage, d’échanges. C’est bien dans des activités communes, comme le théâtre, que les jeunes apprennent l’empathie et la tolérance, qu’ils vont découvrir que tout le monde n’est pas pareil, ne pense pas pareil, mais que cela n’empêche pas de construire ensemble quelque chose. Alors que les réseaux sociaux atomisent les jeunes et les agrègent dans des petits groupes où tout le monde partage la même vision du monde.
Il faut aussi que l’école s’ouvre au monde extérieur, à des intervenants qui peuvent apporter d’autres contenus que purement scolaires. Qu’il y ait en fait une véritable alliance éducative autour de l’école comme lieu d’apprentissage et d’éducation, lieu de l’empathie et de la citoyenneté.
Quant à l’autorité, il est bien clair qu’on ne peut plus reprendre les conceptions d’autrefois. Il faut faire avec des individus qui se construisent à partir d’un désir d’émancipation et pour qui l’injonction est « deviens qui tu es » et non « sois tel que la société voudrait que tu sois ». La question de l’autorité se déplace, elle ne peut plus être une autorité verticale. Elle émerge du groupe, qui devient garant de cette nouvelle autorité. C’est la construction de l’aspect protecteur du groupe qui représente une autorité rassurante pour les jeunes.
Bien sûr ! On voit bien tout ce qui pèse sur les enseignants et enseignantes. Il leur est demandé beaucoup, alors que leur métier n’est pas suffisamment reconnu – à commencer par le salaire. Ça déborde de tout côté, d’où le malaise. C’est bien pour cela qu’on ne peut plus concevoir l’éducation que dans le cadre d’une alliance éducative. Les enseignants doivent se sentir reliés aux autres intervenants pour participer à l’élaboration de l’école comme « cité éducative ».



