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Au Liban, l’école de demain vue par les élèves
À l’occasion de la Semaine des lycées français du monde, le lycée franco-libanais de Habbouche-Nabatieh a complètement repensé son organisation afin de placer les élèves dans une démarche créative inédite : trois jours pour réinventer l’école. Inspirée et parrainée par Céline Cael et Laurent Reynaud, auteurs de Et si on imaginait l’école de demain ?, l’initiative a transformé l’établissement en véritable laboratoire d’expérimentation. Cette semaine particulière a permis aux élèves d’explorer, de débattre, de créer et de projeter leur vision de leur école de demain.Le projet « L’École de demain » du lycée franco-libanais de Habbouche-Nabatieh est né d’une volonté d’offrir aux élèves un espace hors de la course quotidienne. Un temps pour réfléchir autrement à leurs apprentissages, et pour imaginer le rôle que l’école pourrait jouer dans leur avenir.
Cet aménagement répondait d’abord à un besoin pédagogique réel : celui de repenser le temps scolaire et les modalités d’apprentissage dans un contexte tendu du fait des bombardements réguliers. Il s’agissait aussi de sortir du cadre traditionnel et de placer la curiosité, l’engagement et la créativité au centre du parcours de l’élève tout en expérimentant de nouvelles démarches pédagogiques.
En suspendant momentanément les cours habituels, la communauté éducative souhaitait proposer une expérience immersive, capable de déclencher une réflexion profonde et une remise en question de la « forme scolaire » par les premiers concernés. Une occasion pour apprendre ensemble ou un temps de récréation ?
La semaine a été lancée par un message vidéo adressé aux élèves par Céline Cael et Laurent Reynaud, les invitant à s’engager pleinement dans cette semaine de réflexion et de créativité autour de leur livre Et si on imaginait l’école de demain ?. Portés par cet encouragement, les élèves ont vu leur établissement fonctionner pendant une semaine selon une organisation entièrement repensée.
Leur objectif pour la semaine était de présenter en groupe, leur vision de l’école de demain, à travers une réalisation libre. Chaque groupe est composé d’un élève du premier degré, du collège et de la classe de seconde, avec un ou une élève de première ou de terminale, qui avait pour responsabilité d’encadrer le groupe et d’accompagner l’élève du premier degré dans les ateliers qu’il avait choisis.
Au sein des groupes, chacun a construit son propre emploi du temps en choisissant librement des ateliers. Le menu était constitué de courtes descriptions, sans aucune indication de discipline ni de professeur, favorisant ainsi une approche fondée sur la curiosité, l’exploration et l’apprentissage de l’autonomie.
Dans la droite ligne de la théorie de l’autodétermination, nous sommes partis du principe que la motivation durable d’un élève est alimentée par le sentiment d’autonomie, de compétence et d’appartenance. Le choix donné aux élèves avait donc pour objectif de s’émanciper de la rigidité habituelle des emplois du temps, pour susciter davantage leur engagement.
L’absence volontaire d’indications sur les enseignants et disciplines concernés visait à recentrer leur intérêt sur les contenus proposés plutôt que sur leurs préférences habituelles, tout en garantissant une diversité d’expériences au sein de chaque groupe interdegrés.
Le choix des ateliers devait alors permettre aux élèves d’alimenter leur réflexion de groupe sur l’école de demain. Ainsi, chacun devait suivre des ateliers en complémentarité avec ceux sélectionnés par ses pairs.
Chaque journée était marquée par deux ou trois ateliers thématiques animés par les enseignants, proposant manipulations, créations, débats ou expérimentations variées, dans un cadre sans notes et centré sur la découverte active.
Parmi les ateliers proposés, les élèves pouvaient par exemple choisir :
Plantes mystères et trésors verts
Et si la nature de ton école cachait des secrets ?
Pars à la découverte des plantes qui t’entourent, apprends à reconnaître leurs pouvoirs et découvre comment elles contribuent à la santé et à l’équilibre de notre planète !
Respire, bouge, souris !
Et si apprendre à respirer changeait ta journée ?
Découvre comment des exercices simples de respiration et d’étirement peuvent t’aider à mieux te concentrer, te détendre et retrouver ton équilibre.

De plus, des séances de réflexion collective en groupe interdegrés rythmaient la semaine. Les groupes imaginaient l’école de demain à partir des idées et des inspirations tirées des ateliers suivis. L’alternance entre des temps d’ateliers – où les membres d’un même groupe étaient séparés – et des temps en groupe aboutissait à la conception d’une production créative sous forme de maquette, d’affiche, de vidéo, de podcast ou d’installation artistique.
Ces successions de temps individuels et collectifs ont été pensées pour tirer parti de la diversité des niveaux et des expériences de chaque élève, enrichissant ainsi la réflexion et la créativité de chaque groupe.
Un temps quotidien consacré au bienêtre, placé au cœur de la journée, offrait une pause bienvenue, permettant aux élèves de souffler, de se recentrer et de socialiser. Ces moments de détente avaient pour but de favoriser l’équilibre émotionnel des élèves et un climat positif au sein de l’établissement.
Par ailleurs, des ateliers spécifiques dédiés aux compétences psychosociales, placés en début de journée, venaient enrichir l’expérience avec un travail sur l’empathie, la coopération, la résolution de conflits, l’estime de soi ou encore la communication. Ces ateliers visaient à renforcer les capacités relationnelles des élèves et le vivre-ensemble.
Faire différemment amène naturellement la question : pourquoi ? Côté enseignants, nous avons donc placé cette semaine sous observation. L’occasion, pour nous aussi, de penser l’école de demain.
Principal impact relevé par les enseignants : un climat scolaire apaisé. Au niveau de la gestion de classe, les problématiques habituelles ont été largement réduites, malgré une configuration et un encadrement plus souples. La responsabilisation des adolescents et la mixité générationnelle ont diminué considérablement les perturbations en dépit des effectifs parfois élevés. Les élèves ont fait preuve d’une autonomie et d’une maturité accrue.
On peut supposer que la pression des pairs s’est relâchée et que le prestige de la transgression a été compensé par celui de l’exemplarité vis-à-vis des membres du groupe les plus jeunes. Cet essai résonne avec les classes multiâges sur l’ensemble du parcours scolaire décrit dans l’ouvrage de Céline et Laurent.
Nous sommes partis des quatre compétences clés (4C) identifiées par l’OCDE et du référentiel qui en découle. Ces compétences en recouvrent beaucoup d’autres et nous semblent indispensables pour penser et construire l’école de demain. Il était fondamental d’avoir un socle de compétences transversales afin d’éviter que les enseignants ne préparent des ateliers trop disciplinaires.
La créativité s’est exprimée dans la grande diversité des productions réalisées : maquettes, installations artistiques, vidéos, affiches ou dispositifs hybrides mêlant outils numériques et matériaux recyclés. Le cadre sans notes et la liberté laissée sur les formats ont permis aux élèves d’oser, de tester et de proposer des idées originales pour penser l’école de demain.
L’esprit critique a été sollicité lors des ateliers et des temps de réflexion collective, où les élèves ont dû interroger les pratiques actuelles, analyser leurs propres expériences d’apprentissage et confronter différentes visions dans leur groupe interdegrés.
La communication s’est développée dans les multiples échanges nécessaires au bon fonctionnement des groupes : prise de parole dans les ateliers, reformulation pour les plus jeunes, valorisation des idées de chacun, mais aussi préparation de la présentation finale devant l’ensemble de la communauté.
La coopération a été au cœur du dispositif. Les groupes interdegrés ont exigé une répartition des rôles, une entraide permanente et une capacité à prendre en compte le rythme et les besoins des autres, en particulier des élèves du premier degré. Les plus grands ont exercé un rôle de tuteur, tandis que les plus jeunes ont apporté spontanéité et inventivité.
Enfin, l’autonomie a été largement renforcée par la construction individuelle des emplois du temps : chaque élève devait sélectionner des ateliers cohérents avec le projet collectif, gérer son temps, se rendre seul d’un espace à l’autre et s’investir activement en l’absence d’évaluation chiffrée.
Les productions finales, élaborées par les groupes interdegrés et accompagnées par les élèves de première et terminale, ont révélé une créativité particulièrement foisonnante. Maquettes, vidéos, carnets de réflexion, chansons, poèmes ou encore installations hybrides mêlant outils matériels et numériques : la variété des formats témoignait de la liberté laissée aux élèves dans leur manière d’imaginer leur école de demain.
Une journée entière leur a été dédiée, offrant à chaque groupe l’occasion de présenter sa vision d’une école plus flexible, plus inclusive, plus durable ou plus créative, à travers des réalisations qui reflétaient la singularité de leurs idées et de leurs parcours.
Les présentations ont été faites devant un jury composé du comité de pilotage du projet, et toutes les productions ont été mises à disposition sur un digipad accessible à l’ensemble de la communauté éducative. Pour cette année, les parents n’étaient pas présents, notamment parce que la plupart ne sont pas francophones. Par la suite, les professeurs ont analysé les différentes réalisations et les idées les plus marquantes ont été recensées dans un document collaboratif à destination de la direction, en vue d’envisager une application.
Les élèves se sont majoritairement orientés vers des productions matérielles, telles que maquettes et affiches. Elles se sont révélées plus stimulantes que les productions réalisées à l’aide d’outils numériques, souvent perçues comme plus standardisées, notamment lorsqu’elles impliquaient l’usage de l’IA. De même, la présence des élèves du premier degré a pu orienter ce choix afin de les impliquer plus facilement dans le processus de création.

L’expérience montre que ce type de projet est tout à fait transférable : il peut être adapté sur une durée plus courte, concentré sur quelques ateliers ou intégré à d’autres moments de l’année afin d’installer régulièrement des temps de réflexion et de création collective.
La difficulté principale réside dans la rigidité des outils de vie scolaire actuels pour permettre une mise en place durable et effective de ces dispositifs. En effet, très efficaces au quotidien, ces outils sont conçus dans une perspective verticale sans possibilité de coconstruction des emplois du temps. D’autres outils numériques ont permis de compenser cette rigidité, mais des dysfonctionnements lors de la première journée ont exigé des ajustements d’une grande lourdeur administrative.
Cette semaine hors du cadre traditionnel a révélé toute la richesse d’une pause dans l’organisation habituelle. Les élèves se sont emparés des espaces de liberté qui leur étaient offerts et ont montré une capacité réelle à imaginer et proposer des pistes pour l’école de demain. Le fait que 75 % d’entre eux souhaitent reconduire l’expérience témoigne du sens et de l’intérêt d’un tel projet.
Les perspectives sont nombreuses : renouveler l’initiative, en proposer une version allégée durant l’année ou développer davantage les ateliers coopératifs et les productions matérielle dans le cursus ordinaire. Les décisions sur les suites à donner seront prises dans les prochains mois, à partir de l’analyse des productions et des retours des élèves et des enseignants.
Pour les enseignants qui souhaiteraient se lancer, l’essentiel est d’oser bousculer le cadre, même temporairement, de faire confiance aux élèves et de s’appuyer sur la complicité des équipes éducatives. Ce projet montre que lorsque le temps, l’espace et les rôles sont repensés, une école plus humaine, plus créative et plus engagée devient possible. C’est sans doute la leçon la plus précieuse de cette expérience.
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