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9 lettres pour l’école de demain
« Imaginer ensemble l’école de demain pour se réapproprier cette promesse d’avenir. » La phrase résonne dans le bar commun à Paris plein à craquer. Ce samedi 6 septembre, cinq jours après la rentrée, une centaine de personnes se sont rassemblées à l’occasion de la sortie du livre Et si on imaginait l’école de demain ?, docu-fiction sur l’école de 2042 coécrit par Céline Cael et Laurent Reynaud. Les auteurs questionnent Sylvain Connac, chercheur en sciences de l’éducation.Ce samedi 6 septembre, le public est nombreux et représente bien la diversité des acteurs impliqués dans l’école : élèves, parents, enseignants, AESH, personnels de direction, Dasen, animateurs, éducateurs, membres de partis politiques ou, citoyens engagés. Tous sont là pour discuter d’éducation, pour projeter un imaginaire et construire une autre école. Tous ont le sourire aux lèvres.
C’est au tour du chercheur en sciences de l’éducation Sylvain Connac de discuter des thèmes abordés par Céline Cael et Laurent Reynaud dans leur livre Et si on imaginait l’école de demain ? Les auteurs l’interrogent : « Imaginer l’école de demain, c’est un peu comme cheminer sur une ligne de crête. Il faut redoubler de vigilance. D’un côté, il faut veiller à ne pas verser dans l’irréalisme en décrivant un monde de Bisounours, au risque de perdre en crédibilité. De l’autre, il ne faut pas se laisser pétrifier par les contraintes et les représentations, au risque de ne pas explorer tous les possibles. Cette exploration d’équilibriste entre créativité et pragmatisme, c’est un peu ce que nous faisons chaque jour en classe avec les élèves. Alors, l’imagination en pédagogie, c’est un frein, un moteur ou une option au travail quotidien avec les jeunes ? »
« Pour essayer de répondre à cette question, je vais m’appuyer sur une expression de Daniel Hameline1 qui précise que toute question d’éducation trouve son équilibre entre domestication et affranchissement. Aujourd’hui, cela se traduirait par un équilibre entre acculturation et émancipation. Imaginer aujourd’hui une école à la fois réaliste et désirable, ce serait trouver un équilibre entre ces deux idées qui semblent aporétiques.
Pour illustrer un petit peu ce que pourrait être cette école à imaginer, je me suis appuyé sur neuf mots. Je vais vous les présenter, suivez bien, parce qu’il y a une petite surprise à la fin…
Savoir
Le premier mot, c’est savoir. Parce qu’on ne peut pas parler d’acculturation sans faire un appui sur la culture et sur les savoirs qui nous précèdent, qui précèdent nos propres existences. Selon Jean-Pierre Astolfi2, lorsqu’on maitrise des savoirs, c’est un peu comme si on était sur des épaules de géant. On se donne la possibilité de voir le monde avec un peu plus de hauteur et donc de mieux comprendre le monde pour y être acteur. C’est le côté émancipatoire de la place des savoirs. Le côté basé plutôt sur la domestication, c’est de se méfier de cette expression en voulant laisser les élèves construire par eux-mêmes les savoirs : parce que les élèves ne construisent pas des savoirs, ils se les approprient. Ce que les élèves construisent, ce sont des apprentissages.
Coopération
Le deuxième mot, c’est coopération. La coopération à l’école, c’est peut-être ce qui rend l’école plus nécessaire pour nos sociétés. En effet, l’école est peut-être la dernière institution de la République qui donne la possibilité de construire un sentiment d’appartenance collective par l’intermédiaire de la valorisation d’idées comme l’entraide ou la générosité. Mais il faut se méfier des organisations coopératives où les élèves sont amenés à se spécialiser sur ce qu’ils savent faire et sur le milieu socioculturel d’où ils proviennent. Le principe n’est pas de réintroduire, ou de réorganiser un système de domination basé sur les origines sociales et culturelles. Une organisation pédagogique de la coopération qui construit et utilise du collectif dans dissoudre les singularités est bien décrite dans le chapitre 2 de votre livre.
Organisation
Le troisième mot, c’est organisation. À l’école, on est dans des logiques d’éducation formelle et non dans des logiques d’éducation informelle où on laisse des enfants pousser comme des salades, où il suffirait d’entretenir le terrain, de faire en sorte qu’il y ait du soleil, mais pas trop, où on fait bien attention de ne pas tirer sur les feuilles de salade au risque de les arracher. Ce qui est intéressant dans une organisation pédagogique, c’est qu’elle trouve un intermédiaire entre donner l’envie d’apprendre et respecter le cadre des programmes scolaires. Et là, ça fait référence à des travaux qui restent d’actualité, et qui le resteront pendant longtemps, sur l’organisation de l’autorité éducative à l’intérieur de la classe, qui n’est ni une autorité autoritaire, ni une autorité évacuée. L’école doit être un espace hors-menace3 où le sentiment de sécurité est un gage garanti pour que chaque élève se sente en confiance pour prendre le risque d’essayer d’apprendre, sans être confronté à la moquerie de l’erreur commise, par l’intermédiaire d’une organisation à la fois rigoureuse (bâtie autour d’outils de médiation stables et solides) et dynamique (pouvant évoluer grâce à une structure démocratique de prises de décisions collectives).
Liberté
Le quatrième mot, c’est liberté. Parce que si les élèves ne peuvent apprendre que par eux-mêmes, on ne peut pas faire autrement que de penser l’école comme un lieu où les élèves vont être encouragés, autorisés, et aidés à prendre des initiatives personnelles. Le principe va être de leur donner la possibilité de ne pas seulement être des consommateurs d’activités, mais de se sentir autorisés et compétents pour prendre des initiatives et devenir auteurs d’apprentissages. Le collectif de la classe doit donc donner la possibilité de concevoir la liberté, non pas comme une licence exclusive et singulière mais comme une condition du respect de chacun4.
Apprentissages
Le mot suivant, c’est le plus évident : apprentissage. On va à l’école pour apprendre. L’école, c’est l’institution dont l’utilité sociale est de faire en sorte que les élèves ressortent le soir plus grands que quand ils y sont rentrés le matin. L’objectif est de favoriser les apprentissages durables et authentiques plutôt que ceux de surface. Pour le dire autrement, un enseignant, aussi expérimenté soit-il ou soit-elle, ne peut pas apprendre à la place de ses élèves. On accompagne donc les élèves à fournir des efforts qu’ils ne peuvent fournir que par eux-mêmes. L’école peut les aider à les mettre dans les conditions optimales pour cela.
Résistance
Le sixième mot est résistance. Résistance pour faire en sorte de se méfier de deux tentations antagonistes. La première, c’est celle de reproduire un existant pédagogique qu’on appelle souvent la forme scolaire, parce qu’on a l’habitude, de manière impensée, de reproduire ce qu’on sait faire, et c’est tentant parce que c’est le plus facile. Donc, résister à la tentation de faire comme les autres, comme avant ; et en même temps, résister à la tentation de ne pas essayer de lutter contre les limites de notre système éducatif, notamment la reproduction de certaines formes d’injustice sociale.
Innovation
Le septième mot c’est le mot innovation. Il y a un certain nombre de personnes qui représentent des institutions de valorisation des innovations aujourd’hui parmi nous. Le principe de l’innovation, ce n’est pas de faire nouveau pour faire nouveau, c’est de changer l’existence. L’existence personnelle, son développement professionnel, et l’existence de son école en espérant changer l’existence de notre société, pour soi et les autres, mais sans prendre le risque de se mettre trop en péril. « Ne vous lâchez jamais des mains avant de toucher des pieds5. »
Unité
Le mot suivant, c’est unité, parce que cette école à construire est une école du sens commun. Une école où les enfants qui la quittent donnent autant d’importance à l’autre qu’à eux-mêmes. Et cette construction du sentiment d’unité passe forcément par quelque chose qui est de l’ordre du sentiment de reconnaissance personnelle de ce que je suis et ce que sont les autres. Cela s’appuie sur une des idées d’un pédagogue célèbre de l’éducation nouvelle, Célestin Freinet, qui disait : « Avant de vouloir se lâcher les mains, assurons-nous d’avoir les pieds qui touchent bien le sol. »
Mobilisation
Le dernier mot, c’est mobilisation. Puisqu’on est dans l’incapacité d’apprendre à la place des élèves, le principe est de faire en sorte que les élèves se mobilisent pour eux. Qu’ils ne soient pas seulement « motivés » mais qu’ils se mobilisent pour essayer d’apprendre. Le principe de la réflexion pédagogique de l’école est de faire en sorte de mobiliser les savoirs sur des apprentissages qui soient tournés vers un progrès personnel, un sentiment d’accomplissement, plutôt que la recherche d’atteintes d’objectifs associés à une performance relative à des examens, par exemple. Le principe de l’école est d’apprendre pour grandir, pas forcément apprendre pour réussir quelque chose de matériel.
SCOLARIUM
Donc, voilà un certain nombre de leviers de propositions issues du patrimoine des mouvements pédagogiques français pour penser cette école et la construire collectivement pour demain. On arrive donc à cet acrostiche : scolarium. Il résonne avec quelque chose qui anime Camille, la journaliste d’investigation du livre… Pour découvrir cet autre sens de scolarium, n’hésitez pas à vous plonger dans cette enquête passionnante : Et si on imaginait l’école de demain ?
Extrait du livre
« Adèle rejoint la salle d’entraide : “Là, je vais m’installer à une table d’appui pendant 30 minutes. L’objectif est de préciser des éléments du module de cours que j’ai donné hier aux évolants qui souhaitent avoir une autre explication.” En attendant les évolants volontaires, elle se remémore : “Je me souviens passer mon temps à déplorer le manque d’autonomie des élèves. Quand j’y repense je me questionne : n’était-ce pas nous qui les désautonomisions ? Les cours s’enchaînaient toute la journée avec un programme figé, ils n’avaient aucun moment pour être autonomes.” »
Sylvain Connac a répondu en vidéo à la question des Voix de l’éducation.
Pour aller plus loin
Intervention de Marie Piquemal lors de la journée du 6 septembre, sur notre site : Voir l’école autrement : un défi pour les médias aussi
Intervention de Philippe Meirieu le 6 septembre, sur le site du Café pédagogique : Faut-il des utopies sur l’école ?
Recension du livre Et si on imaginait l’école de demain ?, et interview des auteurs, par Sylvain Connac
La coopération, c’est politique !, compte rendu d’une conférence de Sylvain Connac
Sur notre librairie
Notes- Daniel Hameline, Le domestique et l’affranchi. Essai sur la tutelle scolaire, Les Éditions ouvrières, 1977.
- Jean-Pierre Astolfi, La saveur des savoirs, ESF Éditeur, 2008, p.17.
- Jacques Lévine et Jeanne Moll, Je est un autre. Pour un dialogue pédagogie-psychanalyse, ESF Sciences humaines, 2012.
- Alexander S. Neill, La Liberté, pas l’anarchie. Payot, 1970.
- Célestin Freinet, Les dits de Mathieu, éditions de L’École moderne française, 1952.





