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Voir l’école autrement : un défi pour les médias aussi

Marie Piquemal le 6 septembre 2025 au Bar commun – CC BY SA 40
Ce samedi 6 septembre, le public est nombreux et représente bien la diversité des acteurs impliqués dans l’école : élèves, parents, enseignants, AESH, personnels de direction, Dasen, animateurs, éducateurs, membres de partis politiques ou citoyens engagés. Tous sont là pour discuter d’éducation, pour projeter un imaginaire et construire une autre école. Tous ont le sourire aux lèvres.
La journaliste Marie Piquemal, de Libération, est présente pour discuter des thèmes abordés par Céline Cael et Laurent Reynaud dans leur livre Et si on imaginait l’école de demain ? Les auteurs l’interrogent : « L’école est largement médiatisée lors des rentrées scolaires, mais aussi lors de faits divers qui réactivent le mythe d’un manque d’autorité de l’école. Pourtant, l’école n’est pas seulement un lieu où il se passe des choses, c’est aussi un projet de société à penser collectivement. La médiatisation des débats de fond sur l’éducation qui est à forger est au cœur du livre. Marie, vous qui avez longtemps couvert les sujets d’éducation, quel rôle jouent les médias aujourd’hui dans la représentation collective de l’école ? »
« Tout à l’heure, quand vous avez comparé le journal télé de 1963 avec celui de 2023, je me suis dit : c’est fou comme les sujets se ressemblent à 60 ans d’écart ! J’ai donc l’impression d’incarner le mal en tant que journaliste… Je pourrais dire que je ne fais pas de télé, j’écris, donc ce n’est pas tout à fait pareil. Mais ce serait contourner le problème. Je peux partager des clés avec vous, pour comprendre comment s’organise la couverture médiatique de l’école.
Déjà, ce n’est pas tout à fait vrai qu’on ne parle d’éducation qu’à la rentrée ou lors de faits divers. On suit l’actualité éducative au jour le jour, mais il est vrai qu’avec la cadence des réformes, et encore plus avec les changements de gouvernement ces derniers temps, on est vraiment sous l’eau. On court après l’actualité, on ne la fait pas. C’est un frein pour prendre le temps pour investiguer plus en profondeur certaines questions ou pour donner à voir des initiatives positives.
L’autre chose que vous ne savez peut-être pas, c’est que ce n’est pas facile de rentrer dans des établissements scolaires. Entre journalistes, on compare parfois l’Éducation nationale à l’armée : deux institutions où l’on n’arrive pas facilement à avoir des informations, et où il est très dur d’aller faire des reportages. Le ministère et les rectorats nous coupent parfois les accès ou nous encadrent tellement qu’il arrive même que des institutionnels viennent sur place lors de nos passages, ce qui change bien entendu la parole des enseignants.
Il y a sans doute une sorte de paranoïa : ne pas trop ouvrir aux médias pour qu’ils ne disent pas du mal de l’institution. Mais on ne cherche pas à dire du mal, on cherche à décrire la réalité. Or, si les portes sont toujours fermées, cela entretient la suspicion, l’idée qu’il y a quelque chose à cacher. Bref, c’est un peu le serpent qui se mord la queue.
J’aimerais être une souris pour observer des classes, me mettre au fond et écouter sans être vue. La plupart du temps, quand on se rend en classe en tant que journaliste, l’enseignant prépare tellement — et cela se comprend — qu’on a l’impression d’être au théâtre. Au passage, je trouve que dans votre ouvrage, le personnage de Camille1 donne bien à voir cette tension du métier de journaliste, notamment sur les questions d’éducation.
C’est la première réalité et il me semble que cela s’est durci ces dernières années.
Quand on replonge dans les archives des journaux de 1980-1990, il y avait quand même des chefs d’établissement qui parlaient plus librement sous leur vrai nom, parfois sans langue de bois. Mais aujourd’hui, ça n’arrive plus. La pression des rectorats est telle que les rares fois où ils s’expriment, c’est avec leur accord et contrôle. Et donc des discours tout fait, sans aspérités… Avec, en bout de course, des articles sans grand intérêt.
Nous, journalistes, on essaye de déjouer cette pression en leur disant : “Tant pis, parlez-moi sous anonymat, mais dites-moi des trucs vrais et intéressants.” En presse écrite, ça marche. En télé ou radio, l’anonymat est plus compliqué…
Il faut aussi avoir en tête que la communication n’est plus seulement un moyen pour expliquer les changements, c’est devenu un enjeu à part entière. On a même l’impression que pour les responsables politiques — et l’école est politique —, le contenu des réformes et le fond des idées les intéressent bien moins que l’impact de leur communication dans la presse et la forme. Ils déploient d’énormes moyens pour leur service communication et, malheureusement, face à des rédactions parfois déplumées, cela peut avoir un impact sur la qualité des articles.
II y a un autre élément qui joue et qui m’a très vite surprise quand j’ai commencé la rubrique éducation. C’est le décalage quand on interroge les profs, même sous anonymat, entre ce qu’ils disent du système éducatif et ce qu’ils font en classe. La plupart du temps, ils se désolent de l’évolution du système, du manque de moyens… “C’est la cata” est l’expression que j’ai le plus entendue quand je suivais la rubrique éducation. Et dans le même temps, quand on les fait parler de leur quotidien en classe, ou quand on les fait parler de leur quotidien, je me rends compte qu’ils font des choses extraordinaires et réjouissantes. Ce décalage est saisissant, mais il est difficile à raconter, pourquoi ?
Je me suis beaucoup interrogée sur ce constat, qu’on raconte peu les choses positives de l’école. Je vois trois raisons.
D’abord, car l’éducation est un sujet politique, et c’est tant mieux, car cela intéresse les citoyens. Dans les rédactions, les journalistes empêchés de traiter tel ou tel sujet. Par exemple, on ne m’a jamais dit : “Ah non pas ce sujet trop Bisounours !” Mais sans doute que la dimension politique nous enferme, on s’oblige d’abord à traiter les réformes annoncées, à dénoncer ce qu’il ne va pas et, à côté, en marge, quand on a un peu de temps, les sujets positifs. Depuis Sarkozy, cette marge s’est réduite, car les politiques sont dans une frénésie d’annonce pour donner à voir l’action politique, alors que parfois les réformes déploient des mesures déjà mises en œuvre.
Profs et journalistes, je crois qu’on se retrouve sur un constat : on en a marre des annonces permanentes. Tout cela nous prend du temps, et donc on en a en moins pour penser et pour aller interroger de nouvelles personnes comme Céline et Laurent sur l’école de demain, par exemple.
Une autre raison, qui va vous paraître bête, c’est que ce n’est pas si facile de traiter les sujets positifs. La plupart du temps, quand on reçoit une information positive, il y a derrière une entreprise guidée par des intérêts économiques ou une association qui n’est parfois qu’un paravent à un projet idéologique. Il faut être très vigilant.
Le dernier frein est à la fois un levier : l’intérêt que portent les lecteurs aux articles. C’est là que vous reprenez la main ! En fait, c’est vous, les lecteurs et lectrices, qui êtes une partie de la solution. Pour bien traiter les sujets, il faut plus de journalistes. L’enjeu, c’est d’être plus nombreux dans une rédaction pour couvrir l’éducation. Parmi les indicateurs sur lesquels s’appuient les rédactions, il y a le nombre de clics sur tel ou tel article, mais aussi : la proportion de personnes qui décident de s’abonner pour lire un papier.
Les sujets qui déclenchent l’envie de s’abonner sont donc suivis de près. En gros, si un article positif sur l’école est beaucoup lu et déclenche des abonnements, alors les journalistes seront encouragés à traiter l’éducation sous ce prisme. C’est aussi vrai pour les enquêtes de fond, qui prennent du temps. À Libé, on a créé un pôle enquête en faisant le pari que cela répondrait aux attentes des lecteurs.
Je terminerai avec cette idée de pouvoir, en vous disant que vous, profs qui lisez les journaux, avez un vrai rôle à jouer pour pousser les médias dans un autre sens. »
Extrait du livre Et si on imaginait l’école de demain ? (p.22)
« Ma première chronique est enfin publiée dans le journal national Controversa. Je suis soulagée. Rien n’était moins sûr un mois auparavant, quand le rédacteur en chef m’avait demandé de suivre le quotidien d’un complexe français pendant toute une année scolaire. J’aurais voulu en dire davantage. Les souhaits s’étaient mués en regrets devant l’intransigeance du maquettiste et sa limite de signes. J’ai pourtant rogné les verbatims et résumé au maximum mes observations. Comment relater les réflexions et les doutes des enseignants dans le carcan étroit des contraintes de mise en pages ? Il faut faire court, clair et percutant pour garder le lecteur captif, c’est ce que j’ai appris lors de ma formation de journalisme. Rendre compte du réel ne consiste pas à restituer tout ce qui est observé, c’est de toute façon une tâche impossible. Cela s’apparente davantage à une savante alchimie. Il faut doser les descriptions : détailler suffisamment pour satisfaire le désir de comprendre, mais ne pas trop en dire pour entretenir l’intérêt. Ainsi naît donc l’information, dans les choix de celui qui écrit. »
Marie Piquemal a répondu en vidéo à la question des Voix de l’éducation.
Pour aller plus loin
Et si on imaginait l’école de demain ?, Recension du livre et interview des auteurs, par Sylvain Connac
Intervention de Philippe Meirieu le 6 septembre, sur le site du Café pédagogique : Faut-il des utopies sur l’école ?
Intervention de Sylvain Connac le 6 septembre, sur notre site : 9 lettres pour l’école de demain
Recension du livre Et si on imaginait l’école de demain ?, et interview des auteurs, par Sylvain Connac
Imaginer l’école idéale, entre utopie artistique et récit d’anticipation, par Céline Cael
Douze lectures pour repenser l’école : perspectives vers demain, par Nicole Priou
« C’est le bon moment pour se réapproprier l’école qui vient », entretien avec Nicole Priou, Laurent Reynaud et Jean-Michel Zakhartchouk, coordonnateurs du dossier « 4 pistes pour l’école du futur »
L’école en 2050 : comment éviter le scénario noir ? François Dubet, Marie Duru-Bellat (accès payant)
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Notes- Camille est la journaliste d’investigation qui mène une enquête sur l’école de 2042 dans Et si on imaginait l’école de demain ?




