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Imaginer l’école idéale, entre utopie artistique et récit d’anticipation
Derrière l’apparente stabilité des bâtiments scolaires et des pratiques pédagogiques, l’école française connaît de profonds mouvements souterrains. L’exposition « L’école idéale », visible jusqu’en octobre 2025 aux Magasins généraux de Pantin (Seine-Saint-Denis), met en lumière les visions créatives qui réinventent son avenir : espaces d’apprentissage transformés, nouvelles formes de transmission, pédagogies renouvelées.
Cette démarche artistique résonne avec le livre Et si on imaginait l’école de demain ? (coédition Retz et Cahiers pédagogiques, aout 2025) que j’ai coécrit avec Laurent Reynaud. Un récit qui transporte le lecteur en 2042, dans un paysage éducatif bouleversé. Ensemble, l’exposition et l’ouvrage ouvrent un dialogue fécond entre architecture, imagination et anticipation, faisant de l’école un véritable laboratoire d’utopies.
Quand on parle de l’école, on a tendance à se focaliser sur la salle de classe. Pourtant, si l’on fait appel à nos souvenirs individuels, avant d’être à l’école, nous allons à l’école : nous prenons un chemin, croisons des commerces ou des champs, des habitants, des architectures. Ce regard sur les abords de l’école a sans doute été entravé par la place grandissante depuis les années 1980 des voitures dans les villes et les villages et comme moyen de transport.
Comme aucune dynamique n’est irréversible, l’exposition met en valeur un autre phénomène plus récent : mettre les écoles au centre des cités, en piétonnisant et végétalisant leurs abords. Ainsi la Ville de Paris a-t-elle créé des « rues aux écoles », lieux (sans voitures) d’apprentissage pour les enfants et les habitants.
L’exposition met également en avant des modèles d’écoles-forêts, qui privilégient l’enseignement en milieu naturel : une tente pensée pour les temps collectifs et des apprentissages qui ont lieu dehors.
En pédagogie, on questionne les évidences. Or ces changements aux abords des écoles questionnent : est-ce suffisant pour apprendre différemment ? Si l’environnement a un rôle important, lui seul ne suffit pas pour apprendre.
Notre ouvrage Et si on imaginait l’école de demain ? propose d’utiliser l’extérieur comme support d’apprentissage. Mais l’extérieur, dans nos pays industrialisés aux nombreuses zones urbanisées, ce n’est que très rarement la forêt, c’est souvent le béton, les rues, les trottoirs ou les signes d’une vie démocratique (des associations, des mairies), de l’histoire dans des bâtiments patrimoniaux. Placer cet extérieur au cœur des apprentissages permet d’en faire un réel support pédagogique, à condition de l’avoir pensé en amont et intégré dans les programmes scolaires.
Extrait :
« Wallid, 16 ans, brode sur des mouchoirs en compagnie de Céline, 75 ans, dans le salon partagé d’une colocation intergénérationnelle. Mickaela répare la roue voilée d’un vélo de la recyclerie du quartier. Carolina enchaîne les longueurs dans le lac urbain sous le regard de son coach de natation. Hugo piste des renards dans l’immeuble-forêt de la ville avec un éthologue. Ce mercredi après-midi, les îlots du complexe Yvonne-Hagnauer sont vides, les évolants sont en MP (Mission partenaire). » (Chronique du 04/12/2042 : « Éduquer au long et au large de la vie »)
Le bâtiment scolaire incarne souvent une image figée : murs en béton, cours asphaltées, fenêtres étroites, couloirs sombres et passoires thermiques. Froid en hiver et chaud dès le mois de juin. L’exposition tente de renouveler la forme de l’école pour que celle-ci réponde aux grands défis pédagogiques, écologiques et sociaux du XXIe siècle.
Le travail de l’architecte Jean Renaudie dans l’école Les Plants, à Cergy (Val-d’Oise), présenté dans l’exposition, interpelle particulièrement : le bâtiment est constitué de trois modules hexagonaux aux niveaux décalés de 70 cm pour dissocier activités manuelles et intellectuelles.
Apprendre autant avec la tête qu’avec les mains semble essentiel pour ancrer durablement les apprentissages, mais aussi pour mobiliser un savoir technique qui pourrait permettre de mettre réellement en place une économie circulaire et non consumériste. Cela a aussi du sens pour revaloriser les filières professionnelles et manuelles, aujourd’hui reléguées à des statuts de « voie de garage ».
Peut-on aller plus loin en estimant que les activités manuelles sont par nature intellectuelles ? Notre livre propose d’en « finir avec les têtes bien pleines » pour valoriser « des mains qui pensent ».
Extrait :
« Mais précisément, l’exigence des textes officiels est aujourd’hui bien plus grande. L’héritage des Lumières reste la boussole. Si l’objectif est toujours de s’affranchir de l’ignorance et des superstitions, les moyens pour y parvenir dépassent le simple recours à l’esprit. Fidèles à d’Alembert et à son discours préliminaire de l’Encyclopédie, nous avons donné davantage de place à un principe : « Mettre la main à l’œuvre ». La manipulation trouve désormais une place dans toutes les disciplines. Les consultations et délibérations du CNEP ont clarifié les missions de notre école. Elle ne se contente pas de transmettre des connaissances, elle vise aussi à développer des habiletés pratiques chez les jeunes citoyens. » (Chronique du 02/11/2042 : « Finies les têtes bien remplies, on veut des mains qui pensent »)
Une fois le chemin de l’école traversé, le bâtiment observé, on rentre alors dans la salle de classe : une pièce rectangulaire, des rangées de tables, un tableau noir ou blanc et un enseignant face à des élèves. L’exposition « L’école idéale » met en lumière des projets où la salle de classe devient modulable, créée par les élèves. Certaines expérimentations proposent des espaces sans murs fixes, des assises mobiles, des zones de calme ou d’échange.
Notre livre va plus loin en remettant en question la notion même de classe par âge, au profit de groupes intergénérationnels.
Extrait :
« Si les murs de la structure n’ont pas changé, c’est toute une vision de l’éducation qui a été bousculée. Marc Zhao, parlementaire détaché à l’éducation, contextualise : “Un des premiers débats du CNEP (Conseil national de l’éducation permanente) a abouti à un consensus : l’uniformité d’âge ne garantit pas le même rythme d’apprentissage pour toutes et tous. Croire que, parce qu’on a le même âge, on peut apprendre la même chose de la même manière au même endroit relevait d’un déni d’humanité.” Lors des grandes refontes, il a donc été décidé que des jeunes de plusieurs niveaux d’âge devraient se côtoyer au sein d’un même îlot pédagogique. » (Chronique du 07/09/2042 : La rentrée sans classe)
Penser une école idéale, c’est sans aucun doute risquer la paralysie. On a tous en tête quelqu’un dans une conversation qui clôt les débats en disant « mais ceci est irréalisable », « tu es trop idéaliste ».
Alors que penser une école idéale, ce n’est surtout pas s’enfermer dans un modèle prescriptif et figé, c’est d’abord cheminer et penser le projet commun qu’est l’école, à rebours des actions de court terme qui répondent à des enjeux d’urgence.
Les commissaires concluent l’exposition de cette manière : « Loin de chercher une école idéale, il s’agit surtout de défendre un nouvel idéal d’école. » Dans notre livre, c’est aussi l’espérance, l’utopie mais surtout le débat démocratique qui sont défendus pour faire bouger l’école de demain.
Extrait :
« Aminata Kone a consacré sa vie professionnelle à la défense d’un système éducatif repensé. Son premier discours comme ministre de l’Éducation nationale définit la place du système éducatif dans la société et dans l’univers politique : “J’ai entendu dire, par-ci par-là, que mes propositions seraient trop utopiques ! Cela semble inquiéter. Je veux rassurer, elles le sont bel et bien. Assumons l’utopie ! Elle est plus que jamais nécessaire ! J’irai même plus loin : dans une démocratie, le ministère de l’Éducation nationale devrait être le ministère de l’utopie. L’utopie, fondatrice de toute espérance, celle d’une culture émancipatrice de tous et toutes, et d’un respect absolu de notre planète et de notre commune humanité”. » (Chronique du 04/12/2042 : Mort d’Aminata Kone, icône de la lutte pour un système éducatif renouvelé)
Faire de l’école un support d’imagination, ce n’est alors ni naïf ni idéaliste : c’est croire que de nouveaux récits sont nécessaires pour repenser la société de demain. Pas uniquement parce que le rêve et l’imagination seraient un exercice de style intéressant, mais parce que se les réapproprier est un combat politique pour que chacun et chacune puisse contribuer à changer, dès maintenant, l’avenir.
Présentation du livre Et si on imaginait l’école de demain ? (parution le 28 aout 2025)
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