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La justice restaurative en action

Et si le groupe était à la fois le problème et la solution ? Dans les situations de harcèlement, les spectateurs jouent un rôle central dans l’installation d’une norme excluante. Pourtant, le collectif a toute sa place pour faire face aux situations de harcèlement et de conflit, un collectif où justement chacun trouve sa place.

Dans le collectif Sentinelles et Référents contre le harcèlement, le slogan d’Éric Verdier résume une philosophie de l’action : « Ce qui a été abimé par le groupe peut être réparé par… le groupe. » Ce que sous-entend cette maxime, c’est qu’il ne suffira pas de réunir deux ou trois protagonistes pour une bonne engueulade chez la directrice pour qu’une situation de harcèlement enkystée s’arrête (« Allez filez ! Je ne veux plus en entendre parler ! »).

On qualifie une situation de harcèlement lorsqu’on retrouve les mêmes personnes d’un groupe dans trois postures qui se figent : victime(s), harceleur(s) et spectateur(s). Et ce qui peut paraitre contrintuitif, c’est que les personnes qui rendent cette situation possible, ce sont d’abord les spectateurs.

Le sociologue canadien Erving Goffman a montré que les spectateurs installent en trois étapes un terrain propice au harcèlement. On les appelle alors les normopathes, les malades de la norme qui ont installé une norme excluante au sein du groupe et qui redoutent avant tout de se retrouver être le prochain bouc émissaire.

Les étiquettes qui enferment

La première étape, c’est celle où une personne du groupe colle une étiquette à une autre (« l’intello », « la rouquine », « bouboule », etc.). Cela peut être insidieusement un surnom qui fait sourire tout le monde, y compris la personne concernée. Cette étiquette devient petit à petit le statut principal de cette personne (chez les filles, c’est très souvent le féminin libre qui est attaqué, et chez les garçons, le masculin sensible). Ce statut finit par justifier que le groupe ne traite plus cette personne comme les autres.

C’est seulement ensuite que cette personne intériorise cette dévalorisation, ne s’aime plus elle-même (quatrième étape) et que des harceleurs repèrent une fragilité et peuvent en abuser (dernière étape). C’est donc bien le groupe qui installe une norme excluante.

La question devient alors : comment faire en sorte qu’une telle norme ne s’installe pas ou comment la faire bouger une fois qu’elle est installée ? On peut tenter de s’appuyer sur des individualités qui se rebellent contre la situation et appellent le groupe à l’empathie, mais c’est compliqué, qui plus est à l’adolescence.

On peut tout de même essayer de mobiliser les leadeurs positifs. L’objectif est alors de faire en sorte que les membres influents du groupe adoptent les nouvelles normes et en montrent les avantages et la faisabilité.

Le rôle des spectateurs

Voici quelques pistes, quelques outils qui visent une action en direction des spectateurs.

  1. La force du récit. « Les récits sont des armes de reconstruction massive », nous dit Delphine Horvilleur, rabbin et autrice. Vous pourrez obtenir beaucoup en embarquant les jeunes ou les adultes dans un récit alternatif qui montre en quoi le changement est nécessaire et bénéfique.
  2. L’éducation par la discussion et la coconstruction. Encourageons les discussions à visée philosophique, et associons véritablement les élèves à la construction de règles qui les concernent directement. Une norme implicite sera toujours plus forte que celle que vous aurez affichée partout, et c’est bien cette norme cachée qui s’appliquera, pas les vôtres. D’où l’intérêt de sans cesse les rendre explicites et de ne pas les tenir pour acquises. Et entre adultes, au sein d’une école ou d’un établissement, est-ce qu’on se demande régulièrement, à partir de cas concrets, quelle éthique ou quelles valeurs profondes sont en jeu ?
  3. La pression sociale. Je glisse ici une petite technique commerciale de manipulation. Même lorsqu’un comportement n’est pas majoritaire, les publicistes savent faire croire qu’il l’est quand même en utilisant ce subterfuge : « De plus en plus de gens utilisent la justice restaurative, et vous ? » Ce qu’il y a derrière cette idée, c’est qu’on n’a pas besoin forcément de faire basculer 50 % d’un groupe pour qu’une norme évolue. Margaret Mead, anthropologue, disait : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de personnes peut changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé. »
  4. Instaurer un climat de confiance. Est-ce qu’au sein du groupe, on peut exprimer ses préoccupations et ses objections sans être rabroué ou se sentir jugé ? Voilà un indicateur simple et fiable pour savoir si votre collectif semble plutôt sain, ou pas.
  5. Les transformations structurelles. Un aspect qui me tient à cœur et qui me semble trop souvent un angle mort dans nos fonctionnements collectifs. Dit autrement, quelles règles on se donne, comment on partage le pouvoir de décision dans votre groupe ? Quels processus formels sont mis en place pour être cohérents avec ce que vous prônez par ailleurs ? Est-ce que les membres du groupe ont été impliqués dans la définition des nouvelles normes ? De quelle manière ? Consultation, négociation, vote, quels environnements physiques et symboliques sont mis en place pour que tout le monde coopère ou collabore ? Les propositions précédentes relèvent de la culture du groupe, mais quand est-ce que l’on réfléchit à la structure qui modèle la culture (et vice versa) ?
  6. Le renforcement positif et négatif. Comment valoriser publiquement les comportements alignés avec les nouvelles normes ? Quelles conséquences sociales ou matérielles pour les comportements qui ne les respectent pas ? Dans un établissement scolaire, on utilise par commodité le package de sanctions et punitions classiques qu’on a à sa disposition (sans jamais trop se rappeler de la distinction entre les deux), mais ne pourrions-nous pas inventer des réparations qui relèvent plus de la restauration que du pilori ?

 

Gwenael Le Guével
Enseignant en Segpa et membre du CRAP-Cahiers pédagogiques

Références

Max Tchung-Ming et Éric Verdier (dir), Violence et justice restaurative à l’école, Dunod, 2021.

Max Tchung-Ming et Éric Verdier (dir), Mettre en œuvre la justice restaurative en milieu éducatif. Établissements, communautés, familles, Dunod, 2025.


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