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Voyage au cœur d’une école Montessori en Argentine
Dans le cadre d’un stage d’observation, une principale adjointe a passé une semaine en Argentine, au sein d’une école privée ayant adopté la pédagogie Montessori pour les tout-petits comme pour les lycéens. Elle partage ses observations, des réussites pédagogiques – classes multiâges, évaluation par compétences, organisation de rattrapages en fin d’année – aux défis à relever, d’ailleurs pas très différents des nôtres, à l’instar de la place à accorder aux écrans.Dans le cadre de la formation des personnels de direction du secondaire, proposition nous est faite de faire un stage d’observation de trente heures en entreprise, dans une autre administration ou encore dans un établissement scolaire hors de France. Pour des raisons familiales, je devais me rendre en Argentine ; j’en ai donc profité pour passer une semaine à la Escuela del Alba, à Lincoln, commune située à environ quatre heures de route de Buenos Aires.
En Argentine, trois types d’écoles coexistent : les écoles publiques prises en charge par l’État et les provinces, les écoles privées subventionnées de 40 % à 100 %, et les écoles totalement privées sans subvention. La Escuela del Alba appartient à cette dernière catégorie ; depuis mars 2024, elle a rejoint le Réseau argentin des écoles Montessori (RACM). J’y ai donc vu un fonctionnement loin du modèle « traditionnel » que l’on connait en France, ou même en Argentine, mais j’y ai aussi relevé des problématiques et des défis identiques aux nôtres.
Fondée en 1991 par un groupe d’enseignants, l’école se divise aujourd’hui en quatre « maisons », el jardín (6 mois à 3 ans), la casa de niños (3 à 5 ans), la primaria (6 à 11 ans) et el secundario (12 à 17 ans). En Argentine, l’éducation se divise en quatre niveaux, que nous pouvons rapprocher des « cycles » français : six années d’école primaire basique (deux cycles primaires de trois années), trois années d’éducation secondaire basique (un cycle du secondaire de trois années) puis le secondaire orienté qui clos l’école obligatoire (un cycle de trois années qui offre plusieurs orientations, l’équivalent de nos lycées). L’école maternelle n’est pas obligatoire ni systématisée.
À Alba, les classes multiâges existent à tous les niveaux, du jardín au secondario. Ce système a pour objectif de créer une dynamique de groupe basée sur la coopération, l’entraide et l’apprentissage vicariant. Si, en France, la classe multiâge est courante à l’école primaire (souvent du fait des effectifs, plus rarement comme projet pédagogique), elle disparait dès l’entrée au secondaire. Je suis donc allée voir de plus près son fonctionnement.
L’école accueille quatre-vingt collégiens (premier cycle secondaire) répartis en trois classes mutuelles et soixante-six lycéens (second cycle) également répartis en trois classes mixtes multiâges. Une pédagogie par projet est mise en place dans chaque classe et concerne toutes les disciplines. La programmation réalisée en équipe répond aux attendus du programme national d’éducation, mais elle est ici appliquée de façon spiralaire sur trois ans, et les élèves sont évalués par compétences, en fonction de leur niveau dans le cycle.
Concrètement, le projet est présenté aux élèves en début de séquence : thématique, objectifs, documents ressources, planning d’activités et exercices à réaliser, restitution attendue des élèves pour l’évaluation, etc. L’ensemble est mis à disposition des élèves via la plateforme « classroom », et chaque élève décide de l’angle qu’il souhaite travailler (certains, par exemple, choisissent de restituer la thématique sous l’angle de la mode, des animaux, du sport, à l’écrit ou à l’oral).
Ces choix vont les obliger à aller au-delà des documents fournis par les enseignants, à travailler la recherche documentaire, voire l’expérimentation (comme ces deux élèves que j’ai vus en train de modeler un crâne de carnivore, ou ces trois autres qui cherchaient à comprendre comment teindre un tissu).
Les élèves repérés comme étant en difficulté sont accompagnés par leurs professeurs, qui vont pouvoir les prendre en petits groupes ou individuellement selon les besoins. Certains cours sont également organisés sous forme de plan de travail, ou sous une forme plus traditionnelle, selon les besoins. En sport, les élèves choisissent entre trois activités, dont une est dirigée par le professeur, les deux autres sont en autonomie. « Avoir le choix et choisir » est ici revendiqué comme un incontournable de la pédagogie.
Ce qui peut donc surprendre, quand on déambule dans le hall, ce sont les portes des classes souvent ouvertes, les élèves dispersés entre salle, bibliothèque, hall et extérieur, à deux ou à quatre, assis autour d’une table à boire un maté (infusion locale) ou à travailler leur cours en toute autonomie.
L’école organise aussi de nombreuses activités sous forme d’ateliers (musique, arts plastiques, théâtre, confection d’objets artisanaux réalisés par les élèves et vendus pour financer les sorties scolaires). Les semaine des sciences, la journée de la famille, la journée de la tradition, etc. sont également l’occasion de projets préparés par les élèves et présentés aux parents. De même, l’école organise et participe à des tournois sportifs internes ou locaux de hockey sur gazon, handball, etc.
Mais quid des problématiques éducatives ? Les élèves sont-ils tous acteurs et actifs ? Le niveau scolaire est-il au rendez-vous ? Des difficultés éducatives émergent-elles dans ce contexte ?

La Escuela del Alba n’est pas hors du monde ; comme tout établissement scolaire, elle fait face aux enjeux de notre époque : adhésion au projet, apprentissage, recrutement et formation des enseignants, usage du numérique, incivilités, inclusion scolaire, etc.
Le secondaire est ouvert depuis deux ans. Les élèves qui y sont scolarisés n’ont pas tous vécu une primaire Montessori. Leur adaptation aux modalités d’enseignement n’est donc pas toujours facile, certains élèves ayant du mal à comprendre qu’autonomie ne veut pas dire « ne rien faire ». La direction a ainsi dû recevoir certains élèves et leur famille pour réexpliquer les enjeux et méthodes, réorganiser leur accompagnement, de façon à ce qu’ils entrent plus progressivement dans les attendus.
En discutant avec des élèves, j’ai également découvert que, si Montessori était le projet de leurs parents, certains semblaient moins enthousiastes. Ils l’expliquent de trois façons. Le projet pédagogique et l’apparente liberté dont ils disposent font peser sur eux une forte pression à la réussite. Ensuite, ces élèves disent avoir plus d’évaluations que dans l’école publique, ce qui provoque chez eux du stress. Certains estiment aussi que des élèves perturbent trop la classe par des refus, contestations ou provocations et ne sont pas suffisamment sanctionnés par les professeurs. Pour autant, ils disent préférer être là qu’ailleurs.
Pour gérer les comportements, chaque élève reçoit en début d’année un carnet de conduite avec 100 % des points. En cas d’incivilités ou perturbations, il ou elle peut perdre des points, récupérés ensuite en participant à des activités d’intérêt général. Un élève qui, par exemple, n’aurait pas 80 % des points ne peut aller en sortie scolaire. D’où l’intérêt de les récupérer. Ce système équivaut aux mesures de responsabilisation que nous mettons en place dans nos établissements, mais géré de façon plus collégiale.
Chaque mois, chaque « maison » organise un conseil où sont discutés les sujets apportés par les élèves ou la direction. Récemment, un problème d’incivilités dans les toilettes des garçons du secondaire a été soulevé par la direction. Après discussion, désormais, les garçons récupèrent la clé contre signature auprès de la preceptora. Celle-ci a d’ailleurs un rôle essentiel : surveillance et sécurité des élèves, relevé des absences, préparation du matériel pédagogique, accompagnement et soutien aux élèves, mais aussi remplacement de professeur absent, étant elle-même enseignante.
L’année scolaire commence en mars et se termine fin novembre pour le secondaire. En fin d’année, les élèves doivent valider chaque matière pour passer au niveau suivant. Si une matière n’est pas validée (au moins 7/10), l’élève doit repasser les examens en décembre, puis (s’il rate à nouveau) en février. Un élève qui obtient moins de 4/10 doit valider les deux sessions, de décembre et février, qui encadrent les vacances d’été.
Cela signifie que les enseignants restent en décembre pour accompagner les élèves dans leur rattrapage et leur permettre de réussir leurs examens de fin d’année. Une difficulté spécifique à gérer pour l’école sont les départs en vacances : nombre d’élèves profitent de l’été pour voyager et s’absentent pour la session de décembre.
Depuis l’an passé, m’explique Larisa Santimaría, la directrice du secondaire, redoubler n’est plus possible en Argentine. Par conséquent, un élève qui ne valide pas une matière doit rester au niveau inférieur dans cette discipline, mais peut suivre le niveau supérieur dans les autres matières. Ceci a nécessité une réorganisation dans les écoles publiques, au grand dam des professeurs qui doivent accueillir leur classe à laquelle s’ajoutent les redoublants de la matière.
À Alba, cette disposition est facilitée par les classes multiniveaux, qui offrent aux élèves de rattraper leur retard au sein du groupe. De plus, un soutien complémentaire pour les élèves en difficulté est planifié le vendredi après-midi.
En Argentine, la formation initiale pour devenir enseignant (primaire ou secondaire) passe par des Instituts de formation pédagogique (Institutos de Formación Docente). Elle dure généralement quatre ans pour devenir enseignant du primaire, et jusqu’à cinq ans pour l’enseignement secondaire. À la fin de la formation, les étudiants obtiennent la capacitación de docente, un diplôme d’enseignant de l’éducation primaire (profesor de Educación Primaria) ou de professeur disciplinaire (profesor en una disciplina).
Après leur diplôme initial, les enseignants peuvent se spécialiser (éducation spéciale, technologie, ou pédagogie Montessori). Enseigner dans le secteur public passe par un concours organisé par chaque province. Le privé, lui, recrute directement sur diplôme.
Pour enseigner dans le système Montessori, ce sont soixante-dix heures supplémentaires de formation pour les asistentes et deux ans pour les guías (les professeurs). Pour le primaire, la formation se fait en Argentine, alors qu’elle nécessite d’aller à Mexico (Mexique) pour les professeurs du secondaire. Ici, le cout de la formation (environ 8 000 dollars) est partiellement pris en charge par la Escuela del Alba. Entrer dans la pédagogie Montessori est donc un investissement tant financier que personnel pour les professeurs, tout comme elle l’est pour les familles qui souhaitent inscrire leur enfant dans cette école privée (environ 400 euros par mois).

Le numérique est très présent dans la pédagogie par projet ici utilisée. Les élèves apportent leur propre ordinateur. L’école dispose de PC pour les enseignants et d’écrans de projection dans les salles, un wifi est mis à la disposition de tous. Toutefois, la recherche d’un équilibre satisfaisant entre pratique numérique et écriture manuscrite, manipulation, expérimentation, travail manuel, activités physiques est une des composantes du projet pédagogique de l’école.
De même, très consciente des dérives des écrans (surconsommation, agressivité, harcèlement), la direction a récemment pris la décision d’interdire les téléphones portables et travaille avec le comité des parents sur la place des écrans dans la vie des enfants. Comme en France, constat est fait qu’ils prennent une place importante, voire excessive, et que les élèves ont de plus en plus de difficulté à se concentrer et à réguler leur frustration. De même, la place de l’intelligence articifielle dans l’enseignement est actuellement questionnée au secondaire.
Différentes lois garantissent l’éducation inclusive en Argentine. Elle impose notamment un droit à une éducation de qualité pour tous les enfants et l’inclusion scolaire, sans distinction de leurs capacités physiques ou mentales. Si les élèves avec handicap peuvent être accueillis en classe ordinaire, il existe également une éducation spécialisée et des « écoles spéciales ».
Pour pouvoir inscrire leur enfant à la Escuela del Alba, les familles doivent adhérer au projet d’établissement incluant la pédagogie Montessori. Les élèves en difficulté sont accompagnés par les équipes pédagogiques, et la direction réfléchit actuellement au recrutement d’une psychologue pour renforcer cet accompagnement. Toutefois, un élève qui n’arriverait pas à s’adapter, qui présenterait des troubles importants, qui aurait un comportement violent… peut être exclu de l’établissement après rencontre avec les parents et décision collégiale des équipes.
Cette visite m’a permis de découvrir une réalité scolaire différente, mais aussi des problématiques et des défis communs. Si nous devions nous inspirer de certaines pratiques de cette école, quelles seraient-elles ? Peut-être pourrions-nous envisager des classes multiâges ? Renforcer les projets coopératifs ? Développer les évaluations par compétences ? Organiser des rattrapages aux examens ? Des accompagnements plus individualisés ? Des temps de concertation pédagogique entre enseignants ? Entre direction et enseignants ?
Autant de questions à mettre en réflexion dans le pilotage pédagogique de nos établissements.
Je tiens à remercier Irene San Miguel, directrice de la Escuela del Alba, Larisa Santimaría, directrice du secondaire, Marcela et l’ensemble des personnels de l’école pour leur accueil et leur gentillesse.
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