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Mixité sociale à l’école : un défi politique et pédagogique

Si la question de la mixité sociale est jugée sensible, elle a attiré un public varié et nombreux lors de la rencontre du samedi 17 janvier organisée dans une école parisienne autour du livre Et si on imaginait l’école de demain ? de Céline Cael et Laurent Reynaud. Enseignants, responsables politiques ou d’associations, parents… tous étaient là pour s’interroger sur le « pourquoi » et surtout le « comment » de la mixité sociale à l’école. Une réflexion collective pour tenter d’ouvrir quelques pistes, quand bien même seraient-elles semées de petits cailloux.

Ce samedi 17 janvier, une école parisienne a ouvert ses portes pour une rencontre autour du livre Et si on imaginait l’école de demain ? de Céline Cael et Laurent Reynaud sur le thème de la mixité sociale, à l’école, mais pas seulement. Lorsque j’arrive, un peu en avance, Laurent me confie qu’il est stupéfait du nombre d’inscrits, mais qu’il s’attend à ce qu’il y ait un certain nombre de désistements… et pourtant ! La salle se remplit très vite et le ton est tout de suite donné.

Laurent Reynaud interpelle la salle en ouverture de la matinée. ©Céline Cael

Reprenant une expression du pédagogue Fernand Oury, Laurent interpelle la salle : « Qu’est-ce qu’on fout là ? » Rires dans la salle. Il faut en effet un grain de folie ou beaucoup de passion pour se lever un samedi matin pour aller se frotter à un sujet aussi ardu. Chacun lance à ses voisins un regard complice, la matinée est lancée. Les deux animateurs sont parvenus à créer un sentiment d’appartenance à un collectif qui s’est réuni sans autre prétention qu’avancer ensemble dans la réflexion.

Des participants aux profils variés

Tout dans cette rencontre a été minutieusement pensé pour entrer en cohérence avec l’objet de la réflexion. Le choix du lieu, d’abord, une école du quartier de la Goutte d’or ; le public, composé d’enseignants mais aussi de responsables associatifs et de parents ; les modalités, avec un temps de réflexion en petits groupes constitués par tirage au sort, ce qui permet aux participants de vivre la mixité en actes ; et enfin, des petits papiers distribués en amont pour que certaines personnes soient prêtes à animer le débat avec des questions qui fâchent, renommées à l’occasion des cailloux dans la chaussure – qui se sont avérées parfois être des « pavés dans la mare » pour citer l’un des intervenants !

« Je vais commencer par expliquer d’où je parle » est l’expression que nous avons le plus entendue dans la bouche des différents invités, preuve que la question de la mixité relève des histoires personnelles. Et l’enjeu est bien là : s’il faut avoir été confronté soi-même aux problèmes que peut engendrer le manque de mixité sociale pour ouvrir les yeux, que peut-on attendre de celles et ceux qui vivent dans des enclaves privilégiées ?

La matinée s’est décomposée ensuite en quatre temps : une intervention initiale de Louise Tourret, journaliste éducation à France Culture et autrice, pour faire un état des lieux de la mixité sociale dans l’école française, puis un temps de débat par groupe de trois ou quatre personnes pour s’interroger sur le « pourquoi » et le « comment » de la mixité sociale à l’école, puis une table ronde – ou plutôt « carrée », comme l’ont relevé Laurent Reynaud et Céline Cael, peu à l’aise avec l’aspect très magistral de ce type de dispositif pourtant utile pour lancer une réflexion collective.

De gauche à droite : Nadia Azoug, Yannick Trigance, Célia Cridlig, Étienne Butzbach et Fatiha Keloua-Hachi. ©Céline Cael

Les intervenants étaient choisis dans différents secteurs de l’éducation et de la vie politique, avec Étienne Butzbach, ancien coordonnateur du réseau mixité à l’école pour le Cnesco, Nadia Azoug, élue à Pantin et vice-présidente du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Célia Cridlig, enseignante à Montreuil, Yannick Trigance, conseiller régional d’Île-de-France, et Fatiha Keloua-Hachi, enseignante de lettres, députée de la 8e circonscription du 93. La question des finalités de la mixité sociale à l’école a fait d’emblée consensus : il s’agit d’incarner les valeurs de la République et en particulier la fraternité, en s’inscrivant dans l’héritage de la Révolution et des Lumières.

Les discussions ont donc porté pendant ces trois heures intenses sur les leviers concrets d’actions à tous les niveaux : citoyen, pédagogique et politique. Enfin, la matinée s’est terminée par la rédaction d’une fresque collective pour se projeter dans l’école de 2042, où la mixité sociale est devenue un objectif central.

Fragment de la fresque collective. ©Céline Cael

Les impensés de la mixité sociale à l’école

Pour ouvrir la matinée, Louise Tourret nous met face à une question embarrassante : « Pourquoi à Paris les gens préfèrent-ils mettre leurs enfants dans le privé dans des classes de trente-deux élèves plutôt que dans le public dans des classes à vingt ? » Elle ajoute qu’ils sont parfaitement conscients que les enseignants du privé ne sont pas meilleurs. Pour elle, la réponse ne fait aucun doute : les parents recherchent l’entresoi. Dans certains endroits, certains parents n’hésitent même plus à afficher clairement leur racisme ! Là où cette parole aurait été cachée à une époque, elle semble maintenant assumée, au point qu’il n’est plus possible aujourd’hui, selon elle, de séparer les enjeux de mixité sociale de la question du racisme.

Nadia Azoug – qui explique que ses parents sont venus d’Algérie à une époque où ils étaient accueillis à bras ouverts, car on avait besoin de main d’œuvre dans le bâtiment – pense, elle aussi, que le racisme est un impensé de la société française. Sous couvert d’égalité, notre société n’a pas interrogé les biais racistes et n’a pas pris en compte le vécu des personnes issues de l’immigration, comme on dit.

Questionner nos propres biais

Et ce « comme on dit » fait partie du problème. Nadia Azoug souligne la grande diversité des formulations utilisées pour désigner ces personnes que l’on dit aujourd’hui racisées, et on a effectivement pu observer au gré des interventions de la matinée des appellations disparates, certains, par exemple, se remémorant les années 1990, tirant de l’oubli l’expression « black, blanc, beur ».

Nadia Azoug insiste sur la violence faite aux individus qui voient la société ne pas réussir à les nommer. Selon elle, en verrouillant le débat sur le racisme, qui ne saurait exister dans le pays de la devise « liberté, égalité, fraternité », nous n’avons pas su y faire face collectivement. L’utilisation récente du terme racisé permet aujourd’hui, selon elle, de reconnaitre les expériences sociales des discriminations raciales.

Ces impensés nous amènent à questionner nos propres biais, c’est la conclusion à laquelle parvient Célia Cridlig, enseignante en collège à Montreuil. Comment, en toute bonne foi, nous enseignantes et enseignants, reproduisons-nous parfois des attitudes discriminatoires ou sommes-nous complices du tri social sans nous en rendre compte ?

Elle interroge également une évidence : suffit-il de mettre ensemble des élèves d’origines ou de milieux sociaux différents pour que la mixité se réalise ? Autrement dit, la mixité sociale peut-elle se décréter ? Elle constate que, dans son collège pourtant très mixte, les élèves se regroupent en fonction de leurs ressemblances sociales et ethniques. Ainsi, si les politiques de mixité sociale sont indispensables, on oublie trop souvent d’aller voir de plus près ce qui se passe dans les classes et les établissements.

Lutter contre la résignation

« Entendons-nous bien, il ne va pas être possible de résoudre le problème de la mixité sociale en trois heures ! » Par ces mots, Étienne Butzbach, sensible à l’énergie collective qui s’installe progressivement dans la salle, s’est efforcé de tempérer un peu nos élans idéalistes. Il a insisté sur le nombre d’années qu’il avait consacré à cet enjeu majeur : quarante ans ! Difficile de ne pas sombrer dans une forme de résignation en constatant que rien ne bouge…

Yannick Trigance rappelle aussi, avec une certaine lassitude, que la France est un des seuls pays au monde à financer autant l’école privée, sans exigence de mixité sociale en contrepartie. Il propose de soumettre ce financement à une obligation de respecter la mixité, afin que le projet républicain ne soit pas abandonné.

Force est aussi de constater que les politiques actuelles de discrimination positive en faveur des établissements REP et REP+, ne portent pas toujours leurs fruits : l’étiquetage des établissements peut être vécu comme stigmatisant, les équipes enseignantes se sont certes stabilisées, mais certains enseignants restent seulement pour la bonification et non par volonté d’accompagner ces élèves plus fragiles.

Des raisons d’espérer

Mais des raisons d’espérer existent. On peut citer l’effet établissement : il a été montré par la recherche qu’à niveau d’IPS égal, certains établissements font réussir leurs élèves mieux que d’autres, ce qui confirme le rôle essentiel de tous les personnels qui encadrent les élèves au quotidien, enseignants, CPE, personnels de direction, infirmière, assistante sociale, AED, AESH, etc.

Étienne Butzbach, loin de se résigner, insiste sur l’importance de « réenchanter l’école publique ». Il est nécessaire de porter un discours positif sur l’école publique afin de la rendre attractive. Et cela, chacune et chacun d’entre nous peut le faire.

« Mais en cherchant à rendre l’école publique désirable, ne tombe-t-on pas encore dans le piège de la compétition ? », interroge quelqu’un dans le public. Louise Tourret, en introduisant la matinée, nous a déjà interpellés sur la difficulté à parler de mixité dans une société de la compétition et du tri social. N’est-il pas vain d’essayer d’œuvrer pour plus de mixité, pour plus de commun, dans une société profondément individualiste où « la lutte pour les places commence dès la maternité », comme l’a justement souligné Nadia Azoug ?

Des politiques locales et internationales

Une des forces de cette matinée a été la démultiplication des perspectives. Grâce à une grande variété d’intervenants, mais aussi à la participation active du public, nous avons parlé des politiques locales, régionales, nationales mais aussi internationales. Yannick Trigance a plaidé pour une véritable politique nationale de mixité scolaire, avec un pilotage plus volontariste, car il ne suffit pas de juxtaposer les expérimentations au niveau local, comme cela a été fait à Toulouse, notamment.

Stéphane Germain, chef d’établissement, a pris la parole dans le public pour évoquer les objectifs portés au niveau mondial par l’Unesco, qui promeut une école inclusive, respectueuse de la diversité des élèves. Il s’est étonné que la France ne soit pas alignée avec les principes de cet organisme dont elle a signé la convention. Il ouvre la réflexion : « Ne pourrions-nous pas imaginer un système éducatif qui clarifie les finalités de l’école et laisse de la marge aux établissements pour choisir des modalités de mise en œuvre, en adéquation avec les contextes ? »

Déplier la carte des possibles

Grâce à l’ingénieuse dynamique du débat en petits groupes, j’ai pu discuter avec deux personnes qui m’ont ouvert d’autres perspectives. Cette conversation presque intimiste nous a permis d’échanger sur notre quotidien le plus banal pour nous interroger sur ce qui se passe concrètement pour nos enfants scolarisés dans des établissements mixtes : qui invite-t-on aux anniversaires, comment rentrons-nous en relation avec les parents des camarades de nos enfants qui ne nous ressemblent pas, est-ce que la mixité ne se joue pas dans les conversations des parents qui attendent leurs enfants à la sortie de l’école et plaquent leurs préjugés sur les enfants des autres ?

Céline Cael debout sur un banc pour lire un extrait du livre Et si on imaginait l’école de demain ? ©Laurent Reynaud

Mais Céline Cael et Laurent Reynaud ont également déplié la carte des possibles en soulignant les avancées du passé – rappelant les idéaux de nombreux pédagogues de l’éducation nouvelle – mais imaginant également ce que pourrait être l’école de 2042, en proposant une lecture de certains extraits de leur ouvrage. Ne pas se résigner, grâce à la force de l’imaginaire… voilà une proposition stimulante dans le contexte actuel.

Et la pédagogie dans tout ça ?

Dans l’invitation à cette demi-journée, on pouvait lire l’intention « d’explorer des pratiques pédagogiques pour faire des différences une richesse pour toutes et tous ». Pourtant, de pédagogie, il a été très peu question ! Pourquoi ? Dans un premier temps, il est probable que le pari d’ouvrir l’événement à un public diversifié, et pas seulement enseignant, a fonctionné et que les questions pédagogiques n’ont pas été centrales.

Malgré tout, l’intervention de Célia Cridlig a permis d’aborder certaines pistes concrètes. En mentionnant Bell Hooks, pédagogue féministe nord-américaine, en particulier son ouvrage Apprendre à transgresser, elle nous a invités à explorer la pédagogie critique, initiée par Paulo Freire au Brésil. Elle a aussi rappelé l’importance de sortir de la classe, d’emmener ses élèves découvrir des lieux méconnus, de mener des projets.

Une autre piste est le travail d’explicitation des attendus scolaires, l’apprentissage de la métacognition pour outiller les élèves les plus fragiles. Les pratiques coopératives ont également leur place dans cette recherche de mixité scolaire, avec par exemple le conseil d’élèves ou le tutorat entre élèves. Mais elle a insisté sur l’importance de ne pas être seule et de pouvoir être accompagnée, par exemple par la Cardie (Cellule académique recherche développement innovation expérimentation) ou d’autres collectifs.

Faire collectif sur une question sensible

Nous pourrions ajouter que les différentes pistes qu’elle évoque renvoient à la pédagogie de l’égalité défendue par Isabelle Collet, enseignante-chercheuse de l’université de Genève. Dans sa toile de l’égalité divisée en quatre pôles, elle fait des propositions concrètes de pratiques pédagogiques susceptibles de répondre aux enjeux de la mixité, en permettant aux élèves d’exister singulièrement et collectivement, de prendre la parole, d’avoir un pouvoir sur les savoirs scolaires, de coopérer, etc.

Finalement, qu’ai-je envie de retenir de cette rencontre ? Il est évident qu’en trois heures, nous n’avons pas pu résoudre le problème de la mixité scolaire. En revanche, grâce à l’engagement très fort des intervenants, à la recherche de la controverse fertile – avec l’astuce des « cailloux dans la chaussure » –, au pari de la mixité pour faire se rencontrer des personnes qui ne se connaissaient pas, Céline Cael et Laurent Reynaud ont réussi leur pari de faire collectif sur une question sensible en un temps limité, et c’est déjà une bonne raison de ne pas se résigner. Merci à eux !

Cécile Morzadec
Enseignante d’espagnol en lycée

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Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »