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L’oxygène de l’éducation au développement durable
Stéphanie Vignette est secrétaire de direction au collège Courteline à Paris. Son engagement et son métier lui confèrent un rôle solide de cheville ouvrière pour la vie colorée en vert de l’établissement. Un rôle sur-mesure, qu’elle a construit et consolidé au fil des années grâce à un binôme enseignant et au soutien de la direction.Stéphanie Vignette est arrivée à son poste de secrétaire de direction il y a dix-sept ans, après avoir passé le concours, motivée par un besoin de stabilité. Elle connaissait déjà le fonctionnement d’un établissement scolaire, avec une expérience de six ans en tant que surveillante dans un collège de l’éducation prioritaire en Seine-et-Marne. Elle se voyait alors bibliothécaire, sans parvenir à réussir le concours. Le secteur administratif n’était donc pas son premier choix ; l’envie d’en finir avec la précarité la convainc de s’y diriger.
Au départ, elle découvre les contours et les pleins de son nouveau métier, le fonctionnement de l’administration. « Au bout de quelques années, j’avais certes la sécurité de l’emploi, les vacances, la tranquillité, mais le métier est répétitif, avec les mêmes échéances chaque année. » Lorsqu’elle traverse la cour, elle réalise que le contact avec les élèves lui manque. Elle ressent le besoin de bouger, de changer, de faire des choses.
La rencontre avec Luciana Leclerc, enseignante en SVT (sciences de la vie et de la Terre), va être le déclencheur d’une ouverture de son quotidien professionnel.
« On s’est rendu compte qu’on avait les mêmes valeurs, elle au niveau des sciences, de son enseignement de la biodiversité, moi dans mes convictions personnelles, sans savoir comment les lier à mes fonctions. » Elles partagent ensemble leurs idées et envies en lien avec le développement durable, en parlent lors d’échanges informels avec leurs collègues. Un enseignant remplaçant leur raconte ce qu’il voit et a mis en place dans d’autres établissements. Il les encourage à passer à l’action. « Je ne me sentais pas très légitime, vu ma fonction, pour mener un projet seule, mais je pouvais accompagner Luciana. »
Dès la première année, l’atelier écodélégués mis en place fonctionne bien. Le binôme est encouragé par la direction, qui valide tous les projets, comme la création d’une mare et d’un compost. « On a été également soutenues par la gestionnaire. L’argent, c’est le nerf de la guerre. Elle a aussi contribué en achetant des produits ménagers plus respectueux de l’environnement et du papier écoresponsable, de proximité. »
Les deux amies ont enclenché une vraie dynamique qui, depuis 2018, n’a pas faibli, malgré les changements de direction et de gestionnaire. « Parfois, on s’interroge : si on n’est plus là, est ce que tout cela restera ? » Elles peuvent se rassurer en observant les pratiques désormais ancrées chez les agents ou qui se transmettent entre les élèves.
À la cantine, par exemple, la récupération des déchets pour le compost est une habitude. Les collégiens sont attentifs au tri et les personnels de la restauration veillent à ce que les déchets soient bien récupérés. « Le vendredi, pendant l’atelier d’une heure avec les écodélégués, on ramasse les seaux à la cantine, on brasse le compost et on apporte de la matière sèche. » Auparavant, Stéphanie Vignette s’en occupait seule les mardis.
Désormais, elle est épaulée par les élèves de la classe ULIS (unité localisée pour l’inclusion scolaire). « L’enseignante était à la recherche d’une activité. Moi, cela me soulage, et ça aide tout le monde. Les avancées par petits bouts… je prends tout ! »
Le binôme coanime l’atelier du vendredi, dehors s’il fait beau, sinon dans la salle de SVT. Depuis quatre ans, de la rentrée à la mi-novembre, date de la journée portes ouvertes, les écodélégués créent des objets écoresponsables. Sur le parvis du collège, le jour de l’évènement, ils les troquent contre des denrées non périssables destinées à une association qui effectue des maraudes. Ils vont même aider les bénévoles à préparer les repas avec les aliments collectés.

Préparation d’un repas par des écodélégués.jpg
Cette année, ils fabriquent des éponges tawashi à partir de chaussettes récupérées. Ils peuvent aussi troquer le compost brassé et tamisé, des boutures de plantes, du déodorant naturel, de la lessive à base de cendres, ou encore « des petites cartes à offrir sur les insectes, sous forme de cyanotypes, sur toutes les petites bêtes que l’on rencontre, qui pourraient nous repousser. L’idée est de sensibiliser les gens. »
Selon les semaines, les groupes sont composés de vingt à vingt-cinq élèves, avec au départ une grande majorité de filles. Désormais, ce sont principalement des garçons. « On a une cohorte de fidèles qui viennent depuis la 6e et amènent leurs copains. À partir de la 4e, on en perd. La puberté arrive et ils préfèrent discuter avec leurs copains ou jouer au foot dans la cour. »
Chaque semaine, elle constate l’enthousiasme à aller dehors, au jardin, et la déception lorsque le temps ne le permet pas. Au retour des vacances, ils ont hâte de couper, tailler, d’utiliser les outils, d’aller voir où en sont les plantations.
Dans son quotidien professionnel, elle est en contact avec tout le monde, connait les parents d’élèves, les collégiens. Son rôle est de faire le lien entre l’externe et l’interne, les équipes, les familles, la direction. Elle est souvent la première à recevoir les informations de l’extérieur. « Je saute sur toutes les informations qui peuvent nous aider pour nos actions de développement durable. » Elle saisit les opportunités de projets, les partage.
Elle est associée par les enseignants à des initiatives. « Cette année, j’anime la webradio avec un enseignant de physique-chimie. J’ai suivi une formation l’an dernier. Cela me permet de parler d’écologie, de biodiversité. » Elle a prévu que les écodélégués interviewent des personnes qui viendront au troc.
Elle est intervenue en classe sur les rôles des écodélégués, à l’invitation d’un enseignant d’histoire-géographie. « Je dis aux élèves qu’il n’y a pas de notes, qu’il faut qu’ils viennent avec plaisir. Ils peuvent regarder et si cela ne leur plait pas, pas de problème. » La qualité de la relation avec les élèves est une clé importante. Pour les écodélégués, nulle obligation de venir. Elle mesure, avec la fréquentation soutenue de l’atelier, l’attachement et l’investissement dans l’activité.
Dans son bureau, elle accueille souvent les élèves exclus de classe ou punis avec une retenue d’une heure. Si cela arrive un vendredi, elle va avec eux à l’atelier. « Ils prennent cela au début comme une punition, mais à la fin ils se rendent compte que c’est drôle et pas si idiot de faire une activité en lien avec la nature. »
Elle coanime les ateliers sur ses heures de bureau. « Je ne peux pas être payée en heure HSE de par ma fonction cataloguée “administratif”, mais je ne demande rien, tant qu’on me laisse faire l’atelier, je le fais pour les élèves. »
Le travail mené sur le développement durable rejaillit sur tout l’établissement, qui a reçu le prix national de l’action des écodélégués. Il est bénéfique pour tout le monde, favorise la cohésion des équipes : « Ce n’est pas une matière, c’est transversal, on est tous ensemble dans ce retour à la nature. »
Elle parle des élèves, réunis par leur fonction d’écodélégués, mais aussi des équipes et des intervenants. « C’est grâce à l’ouvrier du collège, qui n’est pas “Éducation nationale” mais “Ville de Paris”, que l’on a pu creuser la mare. » L’action menée au collège sur le développement durable est décrite sur un blog, invitant à faire des retours. Stéphanie Vignette raconte le courrier reçu d’une mère d’élève pour lui proposer un projet.
C’est sans doute de cette cohésion suscitée, encouragée, ce ferment du collectif qu’elle tire sa liberté d’action au-delà du cadre formel de ses fonctions. Mais pas seulement. Elle connait l’établissement comme sa poche, les personnels qui le font vivre aussi. Alors, lorsqu’une nouvelle direction arrive, elle sait comment faciliter la communication et la prise de fonction. « Je connais tout le monde, je peux donner quelques indications et les accompagner. » Elle peut compter aussi sur ses chefs sur le départ pour que son rôle soit expliqué et reconnu. Elle reste en contact avec eux, même lorsqu’ils ont quitté le collège ; là encore, le lien de la biodiversité joue à plein.
Alors oui, la fonction qu’elle a construite ne rentre pas dans les cases. Son profil surprend parfois lorsqu’elle participe à un jury pour la labellisation des écoles et établissements en démarche de développement durable (E3D). Mais la reconnaissance de son rôle est indéniable.
Ce qui lui importe le plus, c’est le travail mené avec les élèves pour l’écologie et la biodiversité. « Parfois, avec Luciana, on manque d’inspiration, on s’essouffle quand on voit l’état de la planète. On a des moments de doute. Mais le doute s’envole quand on est avec les élèves. » Et puis, des convictions personnelles et l’amitié lui ont donné le souffle suffisant pour adapter son métier à sa mesure, l’agrandir, l’ouvrir vers une dimension éducative.
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