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Une année au fil de l’eau : à la source

On avait découvert en septembre le récit de Jonathan Lapo, professeur des écoles en CM à Dijon, praticien de la classe dehors, dans une aire terrestre éducative. Entrons plus avant dans son travail pédagogique, et écoutons-le exposer tout un cycle d’apprentissage autour de l’eau, qui court à travers différentes disciplines et sur une année entière. Ce premier article (cette série en comptera trois), publié à l’occasion de la Journée des rivières (le 14 mars), met à l’honneur la source… du projet.

L’idée de travailler sur l’eau avec mes élèves m’est venue juste après la lecture du dernier livre du philosophe Baptiste Morizot, Rendre l’eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique (Actes Sud, 2024).

Cet essai propose une philosophie très concrète des rivières et des liens que nous pouvons entretenir avec elle et s’achève par un projet hydrologique un peu fou : faire renaitre la biodiversité d’un ruisseau en y bâtissant des ouvrages en branchages, directement inspirés des techniques du castor. Le philosophe s’est formé auprès d’hydrologues californiens et il a importé la technique près de chez lui, en n’hésitant pas à mettre la main à l’ouvrage. J’ai eu très envie de faire vivre cela à mes élèves.

DÉCLOISONNER

Si l’on suit les programmes, on a tendance à aborder la thématique de l’eau de façon très cloisonnée : l’eau en géographie, l’eau en sciences, etc. Un moyen classique d’entrer dans la notion, c’est la toponymie (liste des fleuves de France, des mers et océans) ou la topographie (tout le lexique de la rivière). Je trouve que cette approche ne rend pas justice à ce qu’est l’eau pour nous, habitants de la Terre ; seule une approche globale permettra de comprendre la richesse et la complexité de cet objet d’apprentissage, qui est aussi et surtout un milieu de vie.

Dans le même temps, je ne me voyais pas aborder le projet de façon frontale, en leur annonçant dès le début d’année : « J’ai envie de vous faire construire un aménagement pour réensauvager le ruisseau situé sur notre aire terrestre », il fallait que cela vienne d’eux. Et pour cela, il fallait qu’ils s’approprient pleinement le sujet, sous ses différentes facettes.

L’EAU SOUS TOUTES SES FORMES

Nous avons donc commencé par une séance de découverte en classe. Je leur ai présenté toutes sortes d’images : un ruisseau, une cascade, des gouttes de pluie, la mer, des icebergs, des poissons, des méduses, des nuages, des animaux qui boivent dans une mare, un pont, un bateau, un barrage humain, une bouteille d’eau, un robinet de salle de bains, des champs arrosés, de la sueur, un fœtus dans le liquide amniotique… À eux de trouver le point commun : l’eau. Ce qu’ils n’ont pas tardé à faire.

Je voulais d’emblée leur faire comprendre que l’eau est partout, qu’elle relie tout. Et que c’est un bien commun pour tous, humains, végétaux, animaux, champignons, paysages. Tous, nous en avons besoin pour rendre notre vie possible. Nous avons résumé cela par une citation de Baptiste Morizot que l’on peut lire dans la dernière partie de son essai : « Tous les êtres vivants cherchent à retenir l’eau pour eux. »

J’ai voulu aussi faire comprendre à mes élèves que l’eau les touche dans ce qu’il y a de plus ancien en eux : nous sommes donc remontés dans l’histoire de la vie, jusqu’à de lointains ancêtres.

En effet, la vie sur Terre est apparue dans l’eau et s’est développée très longtemps uniquement dans ce milieu. Enfin, n’oublions pas que nous sommes liés à l’eau de façon intime, et que dans notre histoire personnelle, c’est notre premier habitat. J’ai rappelé à mes élèves qu’ils ont commencé leur vie dans le liquide amniotique du ventre de leur mère ; j’ai repris pour cela une belle métaphore, toujours de Baptiste Morizot, qui appelle ce tout premier milieu, la « mare portative ».

« DESSINE-MOI UNE RIVIÈRE »

J’ai souhaité ensuite explorer plus avant le thème avec la classe, nous nous sommes penchés sur cette forme d’eau particulière qu’est la rivière. Notre école a la chance d’avoir une aire terrestre éducative à proximité, où elle peut mener différents projets. Or, celle-ci comporte une zone humide.

Avant d’aller l’explorer, j’ai interrogé les représentations de mes élèves. Je leur ai demandé de dessiner ce qu’était une rivière pour eux, en associant s’ils le souhaitaient quelques mots ou une phrase à leur dessin. Ce qui est frappant, c’est la pauvreté de leur représentation initiale de la rivière. Je dis cela sans jugement de valeur aucun, et je parle de pauvreté en termes écologiques.

Sur leurs premiers dessins, on voit peu, voire pas d’êtres vivants, ni dedans ni autour de la rivière. Au mieux, un arbre, une fleur, un pêcheur… On a un cours d’eau qui n’est relié à rien. Un élève m’a même tracé un simple trait bleu sur une carte ; après tout, c’est ainsi qu’on représente en cartographie une rivière.

Une autre élève a écrit spontanément cette définition : une rivière, « pour moi, c’est une allée où coule de l’eau ». Cette définition m’a frappé tant elle met en avant ce qu’on a fait de la plupart des rivières, en les façonnant selon nos besoins, un réceptacle pour accueillir un flux.

Nous avons regardé les dessins un à un. Chaque élève a pu mettre des mots sur ses intentions. J’ai pris garde de ne pas commenter, de ne pas orienter le propos. J’ai gardé soigneusement ces premiers dessins, avec l’intention de les ressortir en fin d’année pour mesurer l’évolution de leurs représentations.

DE LA CLASSE AU TERRAIN

Peu de temps après, nous sommes allés, comme chaque semaine, sur notre aire terrestre, à dix minutes à pied de l’école. Nous avons beaucoup de chance qu’elle comporte une zone humide, certes modeste, mais qui laisse voir l’intégralité d’un cours d’eau.

Une petite source, complètement maçonnée mais bien visible, alimente un ru, aménagé et rectiligne au départ, mais qui devient plus sinueux et s’ensauvage au milieu du bois. Le cours d’eau se termine en petit marécage, à sec en été. Nous parcourons le ru de la source au marécage et nous observons, dessinons, schématisons, mettons des mots à différents points d’observation de la rivière. Les élèves notent cela dans leur cahier du dehors, qui sert à consigner tout ce qui se passe sur le terrain.

Spontanément, ils relèvent la présence ou l’absence d’aménagements humains de la rivière et se questionnent : « Pourquoi les hommes aménagent ? » « Pour diriger l’eau là où ils veulent. » « Pour éviter que la rivière déborde. » « Pour pas que ça fasse des dégâts. » « Oui, mais est-ce que cela arrive souvent qu’elle déborde ? » « La dernière fois qu’elle est sortie de son lit, c’était il y a cinq ans. » « Est-ce qu’il y a des habitations humaines à proximité, que cela pourrait déranger ? » « Non personne n’habite à côté, pas de risque que l’inondation n’abîme un bâtiment. »

Ils ont aussi observé que lorsque les aménagements humains disparaissent, il y a beaucoup plus de vie dans la rivière : on y voit des branchages qui s’accumulent dans le cours d’eau, des algues, des insectes, des têtards, et sur ses rives, des oiseaux. Une ripisylve (végétation des berges d’un cours d’eau) se développe, qui apporte de l’ombre et peut retenir l’eau en cas de sécheresse.

LES DROITS DU RU, DE LA SOURCE ET DU MARAIS

Ces observations se sont répétées au fil des semaines, et il se trouve que cet hiver-là, notre ru a débordé. Rien de bien grave, mais la mairie est intervenue, elle a mis des barrières autour du chemin inondé, elle a recreusé le ru pour prévenir un autre débordement, mettant à mal la ripisylve autour, qui dépend étroitement de la rivière, profite de ses débordements, et en limite l’ampleur en jouant un rôle d’éponge.

Ces interventions dans leur aire terrestre ont interpellé mes CM, elles leur ont paru excessives. Un élève s’est indigné et a lancé : « Mais la rivière devrait avoir le droit de déborder, non ? »

J’ai aussitôt rebondi sur cette idée de droit de la rivière, et un débat philosophique s’est engagé – notre école est formée depuis des années à cette pratique. Une rivière fonctionne sur un cycle de crues et décrues au fil des saisons, qui profite à tout l’écosystème autour d’elle : est-il légitime pour les humains de vouloir systématiquement maitriser ce cycle de vie ? De le contrer par des travaux d’aménagements lourds ?

Pour garder trace de leurs réflexions, les élèves ont décidé en conseil d’établir quels étaient les droits du ru, mais aussi ceux de la source, et du marais, et de les rédiger. Une partie de mes élèves (j’ai un double niveau CM1-CM2) avait déjà participé l’an passé à l’écriture des droits du sous-bois, ils étaient donc aguerris à la tâche.

Lecture des droits du ru.

Une fois ces droits écrits, nous sommes allés faire une lecture à haute voix de ces droits in situ, au bord du ru. C’est certes symbolique : la mairie n’a pas enlevé ses barrières ni renoncé à ses travaux, mais les élèves ont malgré tout été entendus.

En effet, leur réflexion juridique et écologique a eu la chance de dépasser les murs de la classe. Ils ont eu la surprise d’apprendre que les Droits du sous-bois, écrits l’année précédente, ont été intégrés à l’exposition Sols, la vie sous nos pieds qui s’est tenue d’avril 2025 à janvier 2026 au Muséum d’histoire naturelle de Dijon. Un large public a donc pu en prendre connaissance.

À suivre, le 20 mars : l’épisode 2, « Une année au fil de l’eau : le ru ».

Propos recueillis par Charlotte Michaux

À lire également sur notre site

Débattre autour d’une rivière, par Élisabeth Plé

Créations au bord de l’eau, par Mathilde Bernos

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Sur notre librairie

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