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Comment faire alliance avec le marronnier ?
Professeur des écoles en REP en pleine ville de Dijon, Jonathan Lapo pratique la classe dehors depuis plusieurs années avec ses élèves de cours moyen (CM1 et CM2). Nous proposons ici le témoignage de cet enseignant atypique, qui invente au quotidien des manières d’éveiller chez ses élèves réflexions et pouvoir d’agir écologiques.Depuis 2018, je fais la classe dehors une fois par semaine avec mes élèves, dans un petit bois urbain dont nous avons fait notre aire terrestre éducative. Ce bois est un lieu où j’ai pu travailler les différentes disciplines scolaires, et œuvrer au bienêtre et à la cohésion de la classe.
La classe dehors a eu un impact positif sur les différentes disciplines mais, après trois ans, je me suis demandé si j’avais vraiment réussi à créer chez mes élèves un lien avec la nature. Faire des maths avec des feuilles et des cailloux, est-ce que ça suffit pour établir ce lien entre les élèves et le reste du vivant ? Je restais un peu sur ma faim.
Et puis il y a eu un évènement déclencheur au sein de la classe. C’est un jour où mes élèves sont rassemblés au pied d’un marronnier, situé juste en face de l’école. Nous observons l’arbre pour étudier son écorce, ses feuilles, ses fruits, son cycle de vie, bref une leçon de sciences habituelle.
Le sol est jonché de marrons. Comme dans toutes les écoles, le règlement interdit d’utiliser les fruits de l’arbre comme projectiles. Malgré tout, l’un des élèves ne peut s’empêcher d’en lancer un. Je le reprends.
Enseignant : « Mais pourquoi tu lances le marron ?
Élève 1 : Bah, c’est drôle, ça roule…
Enseignant : Pourquoi il roule le marron ?
Élève 1 (sidéré) : …
Enseignant : Il roule parce qu’il faut bien que le fruit s’éloigne de l’arbre, sinon, il ne peut pas pousser, il est dans l’ombre. Et toi, qu’est-ce que tu fais, là, quand tu lances le marron ?
Élève 1 : Bah, j’aide l’arbre. Je l’aide à aller pousser au bon endroit. »
Ce bref échange suscite l’intérêt immédiat de la classe et, très vite, la discussion s’élargit. Il faut dire en plus que dans l’école, les élèves sont formés à des ateliers philo et sont habitués aux débats argumentés.
Élève 2 (à son camarade) : « L’arbre, en fait, il te manipule !
Élève 3 : Mais non, tu es son allié à l’arbre. »
Dans ma tête, le lien se fait immédiatement avec la lecture récente du philosophe Baptiste Morizot, qui développe l’idée d’alliances interespèces à l’intérieur du monde vivant.
Enseignant : « Effectivement, il y a une alliance entre l’arbre et toi, il te permet de jouer, et toi, tu lui permets de se disperser et d’augmenter ses chances de trouver un lieu approprié pour qu’un nouvel arbre pousse.
Élève 1 : Je suis comme un écureuil en fait.
Enseignant : Oui, c’est vrai, tu agis comme l’écureuil. Les humains l’ont un peu oublié, mais comme d’autres animaux, ils ont la capacité de disperser les végétaux. Il y a une stratégie de l’arbre qui est reliée à ton geste d’enfant. Ton geste qui consiste à balancer le marron parce qu’il roule, il est profondément naturel.
Élève 4 : Mais si on dit que l’humain, c’est l’allié de l’arbre, c’est qu’il y a un pacte ! Si on reçoit de l’aide de quelqu’un, en échange on doit l’aider après… »
Je saisis la balle au bond en entendant ce mot de pacte.
Enseignant : « Ce que tu me suggères, il y a un philosophe qui s’appelle Baptiste Morizot qui a réfléchi à ça, justement. Il dit que ce pacte, c’est un pacte d’alliance politique, finalement, parce que le marronnier et nous, on coexiste dans un même lieu, et on devrait essayer d’agir en bonne entente, par exemple en se rendant service. Selon vous, quelle alliance politique on peut faire avec notre marronnier ?
Élèves : On prend les marrons, on va les mettre ailleurs, on va les planter dans le sol, on va permettre à l’arbre de se disperser dans la forêt. »
À partir de cette discussion inopinée, quand on revient en classe, on formalise la réflexion et on liste tout ce que l’arbre fait pour nous, humains.
Si l’on peut respirer sur terre, c’est grâce aux arbres qui nous fournissent l’oxygène indispensable à notre vie. De nombreuses essences d’arbres produisent des fruits qui sont comestibles pour nous. Nous récoltons le bois de l’arbre parce qu’il peut servir de matériau de construction ou de moyen de chauffage. La feuille de papier, sur laquelle nous écrivons le cours de sciences, provient de l’arbre. De nombreux médicaments sont inspirés par l’étude scientifique des composés chimiques de l’arbre, par exemple le saule, qui a permis d’inventer la molécule de l’aspirine.

Schéma synthétisant les alliances des humains avec les arbres.
On découvre aussi comment, en tant qu’humain, on est relié de façon très ancienne aux arbres : une discipline comme la paléoanthropologie nous montre que les milieux forestiers ont fourni un contexte très favorable au développement de la marche debout.
Nos lointains ancêtres sont probablement arrivés à la marche debout en circulant parfois sur leurs deux pieds sur les branches des arbres, accrochés par les bras aux branches supérieures. Puis ils ont ensuite utilisé la bipédie au sol, de façon ponctuelle puis exclusive. Dans le milieu forestier, nos ancêtres ont dû développer une identification fine des couleurs, notamment de la couleur rouge, afin de mieux repérer les fruits comestibles.
Il y a un détail qui a beaucoup frappé les élèves et dont ils n’ont jamais entendu parler : c’est notre pouce préhenseur, hérité aussi de nos ancêtres arboricoles et de leurs modes de déplacement. C’est cet héritage, que nous partageons avec la majorité des singes actuels, qui nous permet de prendre le marron en main aujourd’hui.
Il se crée alors un basculement philosophique dans la tête des élèves, quand ils comprennent qu’il y a une connexion entre l’arbre et eux, que l’arbre est inscrit dans l’histoire longue de leur espèce, qu’il est en quelque sorte incorporé en eux.
Ce renversement ne vient pas seulement bousculer les représentations, il suscite des envies d’actions. L’initiative de ces actions nait au cours des discussions de classe et plus précisément au sein du conseil d’enfants qui a lieu chaque vendredi. Les questions traitées sont déposées dans notre panier à idées.
J’ai introduit une typologie des questions : questions liées à la classe, félicitations, problèmes ou conflits encore non résolus et une dernière catégorie que nous avons intitulée Proposition pour les autres vivants. Une première proposition a consisté à faire partager aux élèves de maternelle le plaisir du lancer de marrons, offert par la présence de l’arbre, mais de façon encadrée.
C’est ainsi qu’est née l’idée de la fête des marrons, qui a lieu à présent chaque année à l’automne. Les CM2 ont imaginé toute une série d’activités autour des marrons à destination des maternelles : jeux de lancer de marrons, pesée de marrons, labyrinthes, parcours d’équilibre, pochoirs de feuilles de marronniers, atelier sur la vie du l’arbre… Ils animent les ateliers eux-mêmes le jour de la fête.

Les élèves ont aussi vivement souhaité favoriser la pousse de nouveaux arbres dans leur environnement proche. Un projet de miniforêt est donc en cours. Les élèves ont écrit aux élus, en déroulant tout un argumentaire, pour leur soumettre l’idée de faire des plantations d’arbres. Ils sont aidés par l’association Forestiers du monde.

L’association va notamment accompagner les élèves dans le choix des essences, le calendrier de plantations et les gestes techniques. Le lieu retenu se trouve à proximité de notre aire terrestre – il y a une salle de spectacle, avec laquelle nous travaillons également, et devant celle-ci une zone simplement enherbée. Ce n’est pas très grand, peut-être la taille d’un demi-terrain de foot, mais y planter des arbres va créer un espace de biodiversité supplémentaire dans un quartier très urbanisé.
Le projet va se dérouler sur deux ans : cette année, on plantera une cinquantaine d’arbres en y associant les enfants de ma classe et leurs parents, et la suivante on en plantera cinquante autres avec les différentes classes de l’école.
J’aimerais qu’on aille plus loin d’ailleurs et que chaque élève devienne le parrain d’un arbre, qu’il établisse un lien particulier avec lui, en l’étudiant, en venant le voir au cours de l’année, en écrivant quelque chose sur lui. Qui sait s’il ne reviendra pas sur les lieux, vingt ans, trente ans plus tard, avec ses propres enfants, pour voir ce qu’est devenu son arbre ?
Fiche – ateliers de la fête des marrons 2023
Bibliographie :
Pour l’enseignant :
Pascal Picq, Premiers Hommes, Flammarion, 2018.
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.
Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir, Actes Sud, 2021.
Daniel Curnier, Vers une école éco-logique, Le Bord de l’eau, 2021.
Pour les élèves :
Peter Wohlleben, Frédéric Bernard, Benjamin Flao, La vie secrète des arbres (en bande dessinée), Les Arènes, 2023.
Yuval Noah Harari, Sapiens, la naissance de l’humanité, (en bande dessinée), Albin Michel, 2020.
Jean-Marie Gustave Le Clézio, Voyage au pays des arbres, Gallimard Jeunesse, 2002.
Sophia Gholz, Kayla Harren, Alors, il planta une forêt, l’histoire vraie de Jadav Payeng, Tuttisori éditeurs, 2020.
Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres, Gallimard Jeunesse, 2002 (1953).
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