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Une année au fil de l’eau : les zones humides
On l’aura compris avec les précédents articles de cette série (la source ; le ru), le travail de classe de Jonathan Lapo dépasse largement la sensibilisation des élèves à quelques écogestes. L’écologie innerve tout son enseignement et vise à construire une écocitoyenneté informée, sensible, active et émancipée. Son travail rejoint ce que le philosophe Baptiste Morizot appelle de ses vœux : « un front pédagogique pour porter une alphabétisation des enjeux de l’eau vivante ». Ce dernier article, publié à l’occasion de la Journée du castor (le 7 avril), met en exergue le chemin parcouru par les élèves dans leur connaissance des zones humides ainsi que les réalisations concrètes qui ont pu être menées.Dans notre école, à Dijon, les élèves de CM travaillent depuis le début de l’année sur le thème de l’eau. Ils ont d’abord observé le cours d’eau de l’aire éducative terrestre à proximité et rédigé les droits du ru, avant de construire un ouvrage à la façon du castor.
Et puis, vers le mois de juin, nous avons ressorti le dessin de rivière du début de l’année (voir l’épisode 1). J’ai redistribué sa feuille à chaque élève et j’ai laissé la possibilité de modifier, de refaire (tout ou partie), ou… de ne rien toucher. Tous les élèves ont apporté des éléments nouveaux à leur dessin. Les dessins produits ont été beaucoup plus riches : la rivière est apparue avec des méandres, de la vie, reliée à la terre, au ciel, associée à des usages multiples.

Nous avons comparé le premier et le second dessin, constaté le chemin parcouru au fil de l’année, à mesure qu’on a appris à voir, écouter, ressentir, nommer, connaitre notre rivière, la relier à notre histoire intime. Mais aussi aux autres rivières et aux cycles biotiques en général, dans une histoire globale qui traverse les continents, les époques, les espèces.
Pour alimenter notre conseil d’élèves, nous avons un panier à idées. J’ai eu le plaisir en cette fin d’année scolaire de voir une proposition de D. : « Il faudrait qu’on pense à des actions pour économiser l’eau à l’école ! » C’est curieux, mais cette idée ne m’était pas du tout venue à l’esprit.
Par contre, elle a tout de suite fait écho dans la classe. En conseil, les élèves ont commencé à lister tout ce qu’on pourrait faire autour de l’eau pour l’école : mettre des robinets d’eau à détection dans les sanitaires, avoir des « poubelles d’eau » à la cantine qui collectent l’eau restante des pichets pour arroser le potager, installer des récupérateurs d’eau, et creuser une mare pour faire revenir de la biodiversité au sein de notre école.
Heureuse coïncidence, quelques jours plus tard, j’ai vu passer une information sur le site de la ville de Dijon portant sur des budgets participatifs. Tout citoyen ou association locale peut proposer un projet qui sera discuté en commission de quartier, et éventuellement financé. Les élèves ont donc rédigé leur projet visant à économiser l’eau à l’école. Nous l’avons déposé sur la plateforme.
Leurs propositions ont été prises au sérieux. Des agents de la ville sont venus à l’école à la rencontre des élèves, ils ont étudié concrètement les possibilités d’installation.
Bilan des courses : la commission de quartier a refusé le financement des robinets à détection, jugés trop onéreux, ainsi que les poubelles à eau pour la restauration scolaire. Ils ont décliné le projet de mare, au motif de la sécurité, et par peur des moustiques-tigres.

Mais les élèves ont eu la satisfaction de voir financés les récupérateurs d’eau de pluie pour le potager. Et surtout de voir que des propositions d’actions citoyennes pouvaient être entendues, négociées et que certaines de leurs idées pouvaient se concrétiser.
Mon travail au long cours en collaboration avec l’Office français de la biodiversité m’a valu une invitation à l’Université de la Terre, manifestation qui a rassemblé des personnes venues d’horizons très divers (chercheurs, artistes, journalistes, responsables associatifs, politiques, etc.) autour d’une réflexion globale sur l’écologie. J’ai pu y parler de mon travail d’enseignant lors d’une table ronde. Quand j’ai su que Baptiste Morizot, auteur de Rendre l’eau à la terre (Actes Sud, 2024), participait aussi à cette manifestation, je l’ai annoncé à mes élèves.
Cela peut paraitre étonnant, mais c’est un nom qu’ils connaissent : dans nos ateliers philo, je donne le nom des penseurs que je sollicite pour alimenter notre réflexion. Et Baptiste Morizot, c’est un nom qu’ils entendent souvent, comme celui de Philippe Descola, quand nous nous questionnons sur notre rapport avec les éléments naturels. Ils étaient très excités par cette perspective de cette rencontre : « Maitre, tu vas le voir en vrai !? »
J’ai pu longuement discuter avec le philosophe. Le fait que son travail arrive jusque dans des salles de classe d’école élémentaire l’a beaucoup touché. Il avait de nombreuses questions sur la façon dont je pouvais amener ces problématiques relativement complexes auprès d’élèves de 8 à 10 ans, les mettre à leur portée, et que cela guide ensuite des actions bien concrètes. Il était sincèrement fier d’eux.
À mon retour en classe, je n’ai pas manqué de transmettre ce message à mes élèves, et j’ai lu de la joie dans leurs yeux.
Ressources
Pour les enseignantes et enseignants :
- Baptiste Morizot et Suzanne Husky, Rendre l’eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique, Actes Sud, 2024 ;
- Charlène Descollonges, L’eau, fake or not, Tana éditions, 2023 ;
- Site du centre d’information sur l’eau : www.cieau.com (supports pédagogiques sur eau et littérature, eau et histoire, eau et sciences, eau et art).
Pour les élèves :
- Baptiste Morizot et Suzanne Husky, Rendre l’eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique, Actes Sud, 2024 (extraits et illustrations) ;
- Baptiste Morizot et Suzanne Husky, « Le castor est un ambassadeur pour changer notre rapport à l’eau », Reporterre, entretien du 24 octobre 2024.
Vidéos :
- Des mains vertes pour la nature : « Engagés pour l’Inn, une rivière alpine revitalisée » ;
- Le castor, l’ingénieur de la rivière, Orca Production, 2020 ;
- Médecine Castor. Régénération low tech inspirée du castor, RacoonHusky, réalisé par Kevin Simon, sur une idée originale de Suzanne Husky et Baptiste Morizot, 2023.
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Planter des arbres, récolter des valeurs, par Olivier Arnould-Laurent
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