Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Les limites de l’empathie
Au cours de la form@ction sur l’empathie proposée le 28 juin 2025 par le CRAP-Cahiers pédagogiques, Samah Karaki, docteure en neurosciences, a commencé par rappeler que le terme empathie est largement polysémique. Elle l’a d’abord défini par rapport à la contagion émotionnelle : « Devant une fiction, on peut ressentir ce que semble éprouver un personnage, avoir peur avec lui, mais ça ne veut pas dire qu’on va vouloir aller dans l’écran pour l’aider. On peut de même évoquer la contagion émotionnelle observée chez des enfants de quelques jours qui vont pleurer quand ils entendent un bébé pleurer. Ce n’est pas un geste altruiste. »
Samah Karaki a ensuite développé sa définition, en différenciant l’empathie de l’altruisme : « L’empathie est la capacité à s’identifier avec le vécu émotionnel ou cognitif de l’autre, et ça n’a rien à voir avec le geste altruiste, où on va donner quelque chose de soi-même pour l’autre. Ce qui nous traverse n’a pas nécessairement d’intérêt pour l’autre qui demande de l’aide, et peut en fait nous encombrer psychologiquement ou émotionnellement. En fait, le geste altruiste peut très bien se produire sans qu’on connaisse vraiment l’autre, et à l’inverse, comprendre ce que ressent l’autre peut aussi entrainer une capacité à le manipuler ! »
Évoquant l’un des ateliers qu’elle avait observés dans cette form@ction, elle a rapporté avoir entendu une personne disant : « J’ai plus d’empathie pour des personnes qui ne me ressemblent pas socialement. »
« Effectivement, dit-elle, il est possible que nous ayons pris la décision, selon nos valeurs, de porter notre attention aux personnes qu’on juge en étant plus en demande de notre aide. Mais en général, on s’identifie plus facilement aux personnes dont on partage plus d’expériences. Cela ne signifie pas qu’on va réserver notre attention à ces personnes… Et vous, enseignants, vous pouvez vous déplacer un peu de votre situation économique et décider d’aller davantage vers les autres qui ne vous ressemblent pas. À condition que ce geste ne soit pas un geste de condescendance dans lequel vous vous voyez comme supérieur, plus sensible, etc. Ce geste doit passer par une connaissance réelle de l’autre. »
La spécialiste des neurosciences précise sa pensée : « Au fond, je préfère le terme connaissance à celui d’empathie. C’est cette connaissance qui va me permettre de faire le geste que l’autre demande, d’être pleinement dans une société dans laquelle on fait attention à l’autre, où on construit des règles de fonctionnement qui ne nécessitent pas forcément de l’empathie. Oui, il y a des comportements adaptés qu’il faut respecter, mais l’autre est toujours complexe et nous échappe. On est toujours exclu de l’expérience de l’autre, de sa vie intérieure. Un des grands dangers est de l’essentialiser en le considérant comme « pauvre », « noir » ou « handicapé » et en lui retirant donc le droit à une complexité intérieure. »
Quelle attitude adopter, alors ? « Il faut séparer l’estime qu’on a pour les êtres de l’exigence qu’on doit avoir concernant leur comportement. Le geste altruiste ne peut se faire si on est soi-même dans une détresse personnelle. En résumé, je pense qu’on peut se passer de la contagion émotionnelle, apprendre à se protéger pour être vraiment à l’écoute de l’autre. Dans le milieu du soin, il faut savoir se mettre à l’abri et non ressentir la douleur de l’autre pour pouvoir l’écouter. »
Rappelant que la politologue Hannah Arendt « était sévère envers l’empathie, remarquant que dans la société nazie, on avait beaucoup d’empathie pour ceux qui étaient proches », Samah Karaki poursuit : « À qui réserve-t-on son empathie ? Comment, au contraire, aller rendre visite à l’autre ? Cela demande des efforts, du temps, mais c’est nécessaire et c’est une leçon d’humilité par rapport à notre capacité de comprendre et d’interpréter, toujours fragile. La charge cependant ne doit pas être individuelle, les conditions de travail sont importantes si on veut le faire bien. Il faut s’intéresser à l’environnement de travail qui donne ou non les possibilités d’attention nécessaire pour regarder chacun dans sa complexité. »
À la question d’une participante, « est-ce qu’on ne risque pas, dans nos métiers, d’être « trop » empathique, au risque de nuire aux apprentissages ? », elle répond : « Je préfère dire qu’on risque la compassion et la contagion émotionnelle, et l’illusion de comprendre l’autre à partir de là. Trop d’empathie tue l’empathie, il faut se protéger de la contagion émotionnelle pour pouvoir agir efficacement. L’écoute active, c’est bien plus intéressant, c’est ce qu’en anglais on appelle concern, la préoccupation qui permet de donner des réponses, et pas seulement de compatir ! C’est un point central pour les élèves que de sentir qu’il y a une vraie préoccupation. »
Autre question posée : « Est-ce qu’on peut être empathique avec les intolérants ? » Samah Karaki évoque alors de nouveau les nazis, qui « ont développé l’empathie pour eux-mêmes, en organisant des camps type scouts où on partageait les mêmes expériences, par exemple. Et cela développait aussi la perception d’eux comme des victimes. »
En découle la question de la légitimité à éduquer autrui. « Je me méfie de la volonté d’éduquer l’autre. Je préfère qu’on établisse des règles sociales claires qui définissent ce qui est légitime, ce qui relève du droit, tel le droit humanitaire international, explique Samah Karaki. Les affects, ça regarde chacun. Mais comment fonctionne-t-on entre individus ? Je crois beaucoup à la magnifique notion de contrat, qui est valable sur le plan scolaire. Finalement, il est plus important de passer du temps à définir des règles de vie de classe plutôt qu’à « bien se connaitre ». Et c’est encore mieux quand on le fait ensemble, dans le cadre d’une autonomie procédurale, une notion qu’on utilise en justice réparatrice. »
À cet égard, plutôt que des « cours d’empathie », elle préfère qu’on étudie les discriminations et les moyens de les combattre : « J’en parle dans mon livre, on peut commencer très tôt. Les enfants, avec leurs propres mots, peuvent parler du racisme, du handicap, des effets des différences d’âge, etc. J’interviens souvent dans des quartiers difficiles. Quand on crée un espace de parole, enfants et adolescents ont la capacité de comprendre les problèmes et de faire des propositions. D’où l’importance de donner du pouvoir d’agir. Avant de penser à des formations à l’empathie, il faut se préoccuper des échanges et du partage. Et partager la joie, qui est une force mobilisatrice majeure ! »
Découvrir nos prochaines form@ctions
À lire également sur notre site
Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion, recension du livre de Serge Tisseron et questions à l’auteur
« L’empathie, ce n’est pas seulement la bienveillance et le soin pour l’autre », entretien avec Malene Rydhal
Éviter la contagion émotionnelle, par Stéphanie Gros-Desormeaux (article payant)
Neurosciences et pédagogie : un dialogue de valeurs, par Gregory Delboé
À l’école, concilier bienêtre et apprentissages, par Élisabeth Rivoire





