Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
À l’école, concilier bienêtre et apprentissages
Y a-t-il incompatibilité entre le bienêtre des élèves et l’acte d’apprendre ? Et les enseignants, qu’en est-il de leur bienêtre, dont le contraire pourrait être le malaise, l’épuisement ? Compte rendu subjectif d’une form@ction récente organisée par le CRAP-Cahiers pédagogiques sur le thème « Bienêtre et apprentissage, faut-il choisir ? », avec la participation de Philippe Meirieu.Dans le cycle de form@ctions « Enseigner à tous les élèves… sans s’épuiser » du CRAP-Cahiers pédagogiques, il était logique de s’intéresser à la question « Bienêtre et apprentissage, faut-il choisir ? »
Logique, car se soucier d’inclure, de prendre en compte véritablement les élèves dans leurs différences, c’est les considérer comme des personnes sur lesquelles l’enseignant porte un regard ouvert et bienveillant. C’est aussi tenter d’avoir une posture et des gestes professionnels favorisant leur épanouissement et même – osons-le – celui des adultes qui les entourent. Toutefois, l’objectif ultime de l’enseignement est de permettre la construction des savoirs, fussent-ils déclinés en compétences psycho-sociales, et non de soigner l’enfant ou lui masser le chakra du cœur à grand renfort de bols tibétains.
Avant de suivre la form@ction, deux articles ont été partagés avec les participantes et participants.
Si j’avais pris le temps de les lire au lieu de me comporter en mauvaise élève, j’aurais eu plaisir à me remémorer avec le premier article1 des routines que j’ai pratiquées lorsque j’enseignais en collège, comme consacrer cinq minutes à la respiration en début de cours. Dans les années 2000, nous demandions à nos élèves de se poser comme s’ils allaient dormir, la tête sur les avant-bras, après les récréations, et de fermer les yeux, pour revenir au calme. En 2020 nous projetions une vidéo de cohérence cardiaque, les sciences humaines ayant amené l’exercice jusqu’à un autre étage, et nous en faisions entrer l’usage dans le cadre d’une neuroclasse.
L’autre article2 posait la question de la priorisation et témoignait de la volonté avec laquelle nous bricolons pour essayer de superposer le millefeuille de nos objectifs : faire passer du contenu, favoriser le dialogue, éduquer au respect, tout en proposant des activités inclusives, collaboratives, en tenant de faire en sorte pour que la sauce soit savoureuse et équilibrée.
C’est d’ailleurs sur ce sujet que nous avons échangé dans un premier temps de travail en petits groupes : il faut garder une pleine vigilance pour que la crème pâtissière ne soit pas trop sucrée en bienêtre ou trop lourde en apprentissages disciplinaires protéinés, l’un ou l’autre étant au même titre indigeste.
Faire en sorte que les besoins fondamentaux des élèves soient pris en compte, ce n’est pas satisfaire leurs désirs immédiats comme ils le réclament parfois, c’est les sécuriser, les accompagner dans leur rencontre de la diversité, les inscrire dans le temps long, le flow confiant permis par un climat de classe option ciel bleu, éthique, respectueux, capacitant.
C’est toute la différence entre bourrer de faux beurre la pâte feuilletée et ouvrir délicatement la gousse de vanille longuement murie, gorgée de son parfum délicat, venue du bout du monde rencontrer la farine locale.
Pendant cette discussion en groupe, nous cernons la définition du bienêtre, que nous éloignons de l’hédonisme et dont j’apprends qu’il peut s’écrire avec la nouvelle orthographe, sans tiret. Comme l’ile sans son chapeau, devenue simple cocotier : le voilà moins sérieux, tout à coup, ce bienêtre, que nous patinons à la lumière de formes d’évaluation ne générant pas de stress, notamment.
Le temps de groupe terminé, je me sens plus proche du sujet, déjà un peu élevée. J’avais entendu dire que Philippe Meirieu était accessible, simple dans sa prise de parole, ce qui se ressent tout de suite dans son intervention en tant que grand témoin-expert. Ne dit-on pas « Meirieu », sans le « Monsieur », quand on l’évoque ? Autrement dit, sans la marque formelle du respect hiérarchique, mais avec, dans les yeux, le respect dû à l’intelligence de sa réflexion.
Même si je suis impressionnée, derrière mon écran, par sa stature intellectuelle, sa légitimité, le voilà dans mon salon en train de me mettre des mots sur ce que je pressentais sans savoir le nommer.
Pourtant, le propos percute. En lien avec un de ses articles disponible en ligne, il recentre directement le thème sur la question des droits de l’enfant. Je suis allée, depuis, relire la Convention internationale à ce sujet. Oui, l’enfant peut être consulté sur la façon dont il apprend, et sur la question du bienêtre.
Ce dernier, selon Meirieu, n’est pas l’absence d’épreuve, c’est la capacité à se dépasser, à éprouver de la joie, la découverte de l’exaltation ressentie lorsqu’on se dépasse, le « oui, j’en suis capable » (ou « on en est capables ensemble »). Non pas dans la perspective du développement personnel mais dans le dépassement collectif.
J’ai une image très précise de cette joie : celle d’un élève de 6e, complètement perdu avant le confinement, mais qui a su, engagé par sa famille à se saisir des visios et des travaux que nous proposions, progresser et gagner en confiance. De retour en présentiel, je revois ses yeux lorsqu’il s’exclame, absolument réjoui : « En fait c’est simple, quand on a compris ! » C’était cela, sa fierté : après avoir affronté tant et tant de difficultés, il était tout étonné de lui-même et rayonnait de cette surprise. Moment précieux, qui a racheté pour moi ce que nous venions de traverser, par l’éclat de joie dans ses yeux.
Rien à voir donc avec la satisfaction immédiate. Au contraire, insiste Meirieu, vivre la frustration, non comme un renoncement mais comme une promesse, est fondamental pour entrer en démocratie. D’où son terme de bien devenir plutôt que de « bien être ».
Ces précautions prises, il énonce des recommandations :
- Être matérialistes. L’architecture du lieu, la pièce dans laquelle entrent nos jeunes, les affaires qui trainent sur le haut de l’armoire, le mobilier, les affichages, tout induit une posture. Comme entrer dans un théâtre, par exemple, induit une posture. Pour l’élève, il est important d’être dans un lieu où il peut se poser.
- Sécuriser l’espace. La classe doit être « hors-menace » : pour ne pas avoir peur de se tromper, de bégayer. L’élève doit être certain que l’humiliation est interdite, par la parole, par les notes, etc.
- Mobiliser. L’énigme, l’expérience, le récit mobilisent autour d’une résistance. La question de l’écran intervient ici, dont le contrepoint serait le « faire », le travail manuel, parce que le sujet reprend le dessus sur l’objet. La résistance, c’est aussi celle des êtres, c’est voir que l’autre ne comprend pas, n’est pas d’accord… Mobiliser, autour d’un projet commun par exemple, permet de se confronter à ces résistances.
- Évaluer autrement. Sur le modèle du chef-d’œuvre qui se construit patiemment dans l’atelier, on peut chercher à concevoir des évaluations qui permettent de devenir meilleur ou meilleure que soi-même, et non de se situer par rapport aux autres.
Dans le temps de débat qui vient après, il revient sur le fait que le bienêtre n’est pas toujours un préalable aux apprentissages : parfois, l’expérience montre que l’élève n’a pas besoin d’aller bien pour apprendre mais qu’apprendre peut lui permettre d’aller bien.
C’est que l’enfant progresse quand il est considéré comme ayant des besoins, mais aussi des ressources. L’enfant qui est à sa place est celui qui peut, dans une culture de la coopération, dire « j’ai des besoins, des ressources pour le collectif ».
Interrogé sur le couple frustration-promesse, avec cette question précise « quelles promesses l’enseignant doit faire à l’élève ? », Meirieu pose des mots justes. Dans une société où l’école ne représente plus automatiquement une promesse sociale, l’enseignant doit faire la promesse que dépasser sa frustration apportera au groupe une satisfaction. Par exemple, en racontant des histoires (sans se limiter au cours de français).
La joie de l’enseignant est une promesse, la pédagogie de projet est une promesse (le projet donne corps à une promesse sur un temps donné). C’est d’autant plus important chez des enfants qui présentent parfois une intolérance que certains enseignants qualifient de « maladive » à la frustration. Pour ces enfants, précise l’homme d’expérience, il faut que les promesses se concrétisent dans le temps.
Alors… en fin de formation, ma satisfaction et mon bienêtre en sont où ? On interroge cela, dans les stages, avec des modalités plus ou moins discutables, car il faut être vigilant ou vigilante à ne pas confondre, pour évaluer une formation, satisfaction immédiate, utilité perçue, efficacité projetée, etc.
En tant que formée, je me sens reconnaissante, car le fait de mettre des mots, avec justesse, sur ce que l’on touche du doigt en enseignant, désamorce une tension et augmente ma capacité d’action. C’est tout autant un spécialiste qui m’a éclairée, qu’une personne dont l’expérience a nourri la réflexion.
Demain, dans ma classe, je saurai mieux comment poser le cadre d’un cours où les élèves construiront un travail commun en totale autonomie. Il faut qu’ils participent, s’écoutent, valident ou amendent les propositions des autres, conçoivent leur lecture linéaire de Rimbaud ensemble. Certains vont guider, d’autres transcrire… Moi, je vais prendre une posture de lâcher-prise. Et pour cela, je sais quoi leur dire en début de séance.
Mais j’ai aussi des billes, ou plutôt de la vanille, pour concevoir la suite de ma séquence en réfléchissant à cette idée de devenir meilleur que soi-même. Non pas dans une perspective de développement personnel mais de construction du collectif. J’ai même des arguments pour continuer à demander du mobilier à ma région afin d’avoir un jour – enfin – la possibilité de travailler en classe flexible.
C’est cela, le bienêtre ou la satisfaction, quand on est stagiaire : malgré le distanciel, avoir un échange agréable avec une personne qui fait référence, clarifier la vision, améliorer in fine le travail de nos élèves, mais aussi notre aisance.
Pour tout savoir sur nos form@ctions
À lire également sur notre site
Sisyphe et les troubles, par Élisabeth Rivoire
Le bienêtre à l’école : bonne ou mauvaise préoccupation ? par Andreea Capitanescu Benetti, Laetitia Progin et Olivier Maulini
Être autonome et solidaire à l’école : un antagonisme ? Compte-rendu d’une conférence de Philippe Meirieu
Neurosciences et pédagogie : un dialogue de valeurs, compte-rendu d’un débat entre Philippe Meirieu et Grégoire Borst
Sur notre librairie
Notes- « Apprendre en se relaxant » Laurent Bastien, article paru dans le n° 575 des Cahiers pédagogiques, « Le bienêtre à l’école », février 2022 (accès payant).
- « Apprendre ou se sentir bien, faut-il choisir ? » Catherine Hurtig-Delattre, article paru dans le n° 575 des Cahiers pédagogiques, « Le bienêtre à l’école », février 2022 (accès payant).


