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Laure Saint-Raymond : « L’école est un enjeu démocratique, pas un programme électoral »

© Fanny Dufour – IHES
Entourée de spécialistes en mathématiques, astrophysique ou physique-chimie, Laure Saint-Raymond, mathématicienne membre de l’Académie des sciences et professeure à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES) et à l’École normale supérieure Lyon (ENSL), mène un projet citoyen d’envergure : « L’école dont nous rêvons ». Une initiative institutionnelle qui s’appuie sur l’expérimentation de terrain et l’évaluation pour repenser l’école.
C’est un projet porté collectivement avec plusieurs de mes collègues de l’Académie des sciences, notamment Étienne Ghys, Pierre Léna et Didier Roux, ancien directeur de recherche chez Saint-Gobain, ce qui nous permet de faire un pas de côté, hors de la fonction publique. Il y a également Anne-Marie Lagrange, qui est très attachée à la question de la mixité, à la fois filles-garçons et sociale.
Nous considérons que l’école est un enjeu démocratique. Nous devons réussir à parler sereinement de cette institution qui est centrale dans notre société. C’est le seul lieu où tout le monde passe, le dernier endroit, peut-être, avec l’hôpital. Il faut construire un projet de société, pas juste un programme électoral. Ça ne sera pas forcément consensuel, mais il faut décider quelque chose pour avancer.
Il y a un an, nous avons réuni pour un séminaire d’une semaine des gens d’horizons divers, des enseignants et enseignantes, des chefs et cheffes d’établissement, des CPE, d’anciens inspecteurs généraux, mais également des gens du secteur médicosocial — avec des apports sur les neurosciences —, et aussi d’autres personnes issues de la société : des journalistes, des philosophes, des élus, la présidente d’ATD Quart Monde Marie-Aleth Grard, l’écrivain Rachid Benzine. Nous avions en quelque sorte un modèle réduit de la société ; on a essayé d’y veiller, même s’il y avait forcément des biais, puisque c’étaient des gens qui s’intéressent au sujet.
La question que nous nous sommes posée était : « Si on avait une feuille blanche, de quoi rêverions-nous pour l’école ? » C’est très important, cette idée de rêve ! Il faut qu’on s’autorise à ne pas seulement réfléchir à des pansements pour le système actuel, mais à identifier les défis à relever pour construire une école véritablement républicaine. C’était très intense et très intéressant. Parfois aussi tendu sur la question école privée-école publique, alors que, pour ma part, je pensais que c’étaient de vieux démons…
Oui, pendant l’été 2024, on a rédigé le petit livre Si on vous dit « École », de quoi rêvez-vous ?, paru chez Nane éditions en janvier 2025. Il ne contient rien de vraiment neuf par rapport à tous les rapports déjà publiés, mais nous avons voulu une forme accessible au grand public : il est court, écrit dans un langage simple, les questions traitées sont très transversales. Il fallait que ce soit accessible aux élèves et à leurs parents. L’école, ça parle à tous, ce n’est pas seulement l’affaire de ceux qui la font au quotidien, même s’ils ont un rôle essentiel. J’ai la conviction que c’est la seule façon de sauver la démocratie, car à l’école, on apprend aussi à vivre ensemble.
Ce livre n’est pas une conclusion, il pose plus de questions qu’il n’en résout. C’est un support pour la consultation institutionnelle que nous menons depuis septembre 2024, auprès des inspecteurs généraux, des Dasen, des recteurs, de la Dgesco, des syndicats, des associations d’élus territoriaux, des fédérations de parents d’élèves, du Cnesco, de l’IH2EF, des lycées agricoles. Nous invitons tout le monde, mais tout le monde n’est pas venu.
Quatre thèmes ont été retenus pour orienter les discussions, mais il n’y a pas de questions précises. Nous souhaitons être à l’écoute des attentes, des succès et des difficultés de chacun. Les échanges se sont beaucoup focalisés sur la scolarité obligatoire pour l’instant.
Le premier thème, c’est l’établissement scolaire : quelle autonomie ? Quelle gouvernance ? Quel fonctionnement collectif ? Quels partenariats avec l’éducation populaire, le périscolaire, les élus, etc. ?
Deuxième thème : les métiers de l’enseignement. Qu’est-ce qu’on compte dans le temps de service, uniquement les heures face aux élèves ? Ou bien l’ensemble des missions des enseignants, le travail collectif, la formation, les rencontres avec les familles, le pilotage des projets avec les élèves, dans une vision moins descendante de l’enseignement ? Il s’agit aussi d’aborder l’attractivité du métier, la formation, l’accompagnement des carrières.
Troisième thème : les parcours des élèves, ce qui rejoint un peu la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant. On aborde la notion de cycles, les rythmes, la flexibilité à l’intérieur des cycles. On regarde qui a une vision globale de la scolarité de l’élève. On parle d’éducation au choix et à l’orientation. Il s’agit de construire l’école autour de l’élève.
Enfin, le quatrième thème est celui de l’inclusion, de la mixité scolaire et sociale, du handicap. Comment faire en sorte que l’école soit l’école de tous, et jusqu’où va son rôle ?
Oui, c’est l’autre partie de la consultation, menée en parallèle sur le terrain. Nous allons dans deux ou trois endroits par région. L’idée est d’aller voir comment les gens fonctionnent ensemble, avec des réalités différentes (zone rurale ou centre-ville, groupes scolaires de tailles différentes, etc.). Actuellement, les élèves subissent les enseignements, les enseignants subissent les programmes, nous cherchons comment chacun peut retrouver du pouvoir d’agir, pour arriver à faire une transition dans une école qui est très monolithique. Nous essayons de mettre tous les acteurs autour de la table. Il y a des endroits où c’est compliqué et d’autres pas du tout.
Dans ces réunions, il y a d’abord un temps de témoignages, où les acteurs locaux présentent des initiatives transformatrices pour l’école. On parle en bien de ce qui se fait déjà dans l’école. Cela permet de reconnaitre ce que les gens font, qu’ils en soient fiers. C’est formidable de voir toutes ces initiatives, tous ces projets ! Je suis émerveillée par le nombre de gens qui se dépensent sans compter pour faire fonctionner l’école. On ne le dit pas assez et cela participe du manque de reconnaissance dont souffrent les enseignants. C’est très décourageant de ne parler que des problèmes dans une école ou un établissement.
Mais je dois reconnaitre aussi que dans ces témoignages, mon premier étonnement a été la défiance presque systématique entre les acteurs, entre les enseignants et l’institution, entre les parents et les enseignants, l’Éducation nationale et les collectivités locales. C’est important de le dire, on ne doit pas faire d’angélisme.
Le deuxième temps de ces réunions, c’est la réflexion collective, dans des ateliers réunissant huit ou dix personnes. Les participantes et participants disent ce qui pourrait changer positivement selon eux, ce qui marche bien, de quoi on aurait besoin pour aller plus loin, et les freins qu’ils identifient. On entend beaucoup de choses autour de la culture, des projets. Pour moi, c’est important de les laisser parler librement et de ne pas orienter les débats. C’est complètement ouvert.
C’est merveilleux de voir la façon dont les gens se mobilisent : sans se connaître, ils sont capables en une heure de produire des idées extrêmement sensées.
C’est le principal biais de ces réunions, le risque d’y voir uniquement des gens intéressés à priori par ces questions. Nous essayons de favoriser la diversité des contributions, et notamment d’avoir une participation des élèves.
Ainsi, à Bordeaux, en lien avec l’inspecteur en charge de la vie lycéenne, nous avons pu rencontrer des élèves élus des académies de Limoges, Poitiers et Bordeaux. À Nîmes, tous les ateliers étaient animés par des élèves-experts. En Haute-Saône, les professeurs d’école avaient fait travailler leurs élèves en amont sur l’école de leurs rêves : des rêves de calme, de respect, de rythme adapté à chacun, d’ouverture au monde…
J’observe qu’il y a de fortes attentes. Pour l’instant, on reste sur un niveau systémique, très structurel, on ne rentre pas dans les programmes ou le contenu du socle commun. Il s’agit de voir comment on organise l’école. Les participants parlent tout de même un peu de pédagogie, par exemple de la classe flexible, mais ne vont pas sur les contenus et les aspects disciplinaires.
Je pense que tout le monde est conscient que, quels que soient indicateurs, on n’est pas à la hauteur de la promesse républicaine de l’école : éducation à la liberté et à la fraternité, égalité. Il y a un consensus sur le fait qu’il faut changer.
Mais il y a aussi beaucoup de peurs, parce qu’il faut des changements importants.
Je pense, par exemple, à la peur face à l’autonomie : si on donne plus d’autonomie à chacun, est-ce qu’on pourra « conserver » un système égalitaire ? C’est oublier qu’aujourd’hui, le système n’est pas du tout égalitaire. Pour autant, je comprends cette peur, il faudra des garde-fous si on va vers plus d’autonomie, que ce ne soit pas le chef d’établissement qui décide seul et que les moyens alloués soient équitables.
De même, un élève qui est acteur de sa propre scolarité, c’est compliqué à envisager pour des enseignants et enseignantes qui ne seraient plus les « sachants », alors que, jusqu’ici, c’est ce qui fonde leur autorité. On peut préférer le confort d’une situation qu’on contrôle à peu près plutôt qu’essayer quelque chose de nouveau. Pourtant, je pense que tout le monde y gagnerait.
Par ailleurs, il faut être conscient que l’on n’arrivera jamais à un consensus complet. C’est peut-être justement pour cela qu’il faut s’autoriser à ce que ce ne soit pas pareil partout.
J’ai la conviction que le système est trop rigide et a besoin de retrouver de la souplesse. Il n’est pas possible de tout décider de la rue de Grenelle, les situations sur le terrain sont trop diverses. Pour autant, on ne doit pas renoncer à une ambition qui soit la même pour tous. Mais il faut cesser de piloter l’organisation dans ses moindres détails depuis le haut de la pyramide, en niant les spécificités locales, les expérimentations lancées et qui fonctionnent bien sur le terrain.
Il y a actuellement un énorme écart entre ce que l’on dit du système et ce que l’on fait réellement : on affirme le principe d’une école de la République, mais on assume une école qui est élitiste du début à la fin, parce qu’elle s’est construite comme ça. C’est un constat, pas une attaque.
L’école est pleine de ses contradictions, ce qui participe à placer les acteurs dans une situation compliquée. Cela cause beaucoup de souffrance. Est-ce qu’on veut une école qui forme des élites, ou une école qui forme tous les citoyens jusqu’à un certain niveau ? Quelles places relatives pour la transmission des connaissances, le développement de l’autonomie, le vivre ensemble ? Ce sont des questions fondamentales, mais on ne s’autorise pas à se les poser. Notre démarche vise à permettre de faire ce pas de côté.
Le recrutement des enseignants est aussi un point clé. Aujourd’hui, le statut de fonctionnaire n’attire plus, il est même plutôt perçu comme un boulet – c’est vrai à l’hôpital aussi –, ça ne fait plus rêver les gens de vivre pour leur travail et de rester au même endroit toute leur carrière.
Il y a aussi la question de la solitude des enseignants : il faudrait qu’ils travaillent plus ensemble, qu’ils aient du temps pour se former et ne viennent pas dans l’établissement uniquement pour leurs cours. On gagne du temps à préparer des cours ensemble, on gagne aussi à aller observer ses collègues, à accompagner les jeunes qui arrivent, à créer des relations de confiance avec les élèves ou les parents. Mais tout doit être comptabilisé dans le temps de service, et il faut aussi des espaces pour cela. Or, 40 % du bâti scolaire doit être rénové aujourd’hui. Vous voyez, on ne peut pas prendre des questions aussi complexes petit bout par petit bout. On ne peut pas réfléchir à la formation d’un côté et à la revalorisation des salaires de l’autre.
Oui. Il n’y aura pas de rapport mais un petit nombre de recommandations et des trajectoires de transformation, que nous allons aussi mesurer en termes de couts financiers et humains. Ce seront des propositions de long terme, impliquant des transformations de posture des acteurs, ce qui ne se décrète pas. On ne peut pas faire la révolution et tout changer du jour au lendemain, mais on peut créer une dynamique de transition.
Il faudra malgré tout que les politiques s’emparent des recommandations, mais pour l’instant, aucun n’affiche de vision à long terme sur l’école. Notre objectif est de pouvoir éclairer le débat public, notamment en amont des prochaines élections présidentielles.
Nous sommes donc en train fonder un GIP (groupement d’intérêt public) avec différentes structures : les ENS (celle de Lyon pour avoir le concours de l’Ifé, celles de Rennes et Paris), le Collège de France et l’Institut de France, le CNAM (qui abrite le Cnesco). L’idée est de constituer un réseau large pour porter une réflexion au long cours, produire des recommandations, avoir des phases d’expérimentation, les évaluer, et changer si on réalise qu’on se trompe. Nous avons l’espoir que si on est capable d’apporter la preuve que ce que nous proposons produit une véritable amélioration, cela peut faire avancer les choses. Et si nous avons l’appui des associations de collectivités locales, nous aurons peut-être plus de chances encore d’avancer.
Oui. La France est assez mal placée dans les classements internationaux, ça a créé une prise de conscience. Et, alors que le monde change à toute vitesse, l’école, elle, ne bouge pas. L’Éducation nationale française est en quelque sorte la plus grosse entreprise d’Europe. Or, aucune entreprise ne peut fonctionner avec une telle inertie. Tout le monde est bien conscient que ça bloque.
Cela donne presque le tournis de voir tous les mouvements et associations qui s’emparent de ce sujet. Nous avons, nous, pris une entrée institutionnelle, avec l’idée que la recherche peut éclairer, avec une démarche d’expérimentation et d’évaluation.
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