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Imaginer l’école de demain : qu’est-ce qu’on fout là ?

Et si on imaginait l’école de demain ? L’exploration des propositions du livre de Céline Cael et Laurent Reynaud, initiée par les Cahiers pédagogiques et La Fabrique des communs pédagogiques, s’est poursuivie mardi 26 mai dans une librairie de Villeurbanne. Ce soir-là, malgré la canicule, la question « Une école sans ministre : utopie, danger ou projet ? » a fait tempêter les cerveaux des participants et des invités. Réflexions d’une participante de cette soirée riche et chaleureuse.
Mardi 26 mai 2026. 19 heures. En pleine période de canicule, l’esprit encore rempli de bilans, de rendus de notes, de conseils, de préparation de l’emploi du temps pour l’an prochain, je traverse Lyon sur un Vélo’v brinquebalant.
Qu’est-ce que je fous là ? La question m’est posée quand j’arrive dans cette petite librairie de Villeurbanne, Lettres à croquer.
Nous sommes une soixantaine, des enseignants essentiellement, du premier et du second degrés, de l’enseignement public comme de l’enseignement privé sous contrat, mais aussi des parents, des élus, des responsables politiques, des chercheurs et des étudiants, etc. Tous assis sur des chaises ou des tabourets, envahissant les marches du petit escalier ou assis en tailleur sur le sol de la mezzanine. Un petit air frais conditionné nous rafraichit, quand la touffeur au-dehors avait ramolli nos esprits.
Céline Cael nous accueille, distribuant un petit livret qui guidera notre soirée.
« Qu’est-ce qu’on fout là ? » C’est Laurent Reynaud qui nous pose la question. Il aime à reprendre cette petite phrase de Jean Oury, car il faut bien avant tout donner du sens à nos actions. Qu’est-ce qu’on fout tous là, donc ?

La soirée, une heure et demie montre en main, a pour thème la gouvernance de l’Éducation nationale. Un vaste sujet qu’il s’agit de ne pas laisser à l’exclusivité des politiques. Comment imaginer collectivement une alternative à la dérive actuelle de la conduite de l’Éducation nationale ? Quinze minutes pour échanger des idées, des pistes…
Quinze minutes, c’est court. Mais cela permet de lier connaissances avec nos voisins et nos voisines : « Le métier d’enseignant n’est pas un métier d’exécutant, or il y a tant d’injonctions ! » « Comment rester libres et créatifs ? » « Comment rester dans une éducation qui soit nationale mais qui soit capable de laisser de la liberté, de l’autonomie aux établissements ? »
La question de départ engendre tant d’autres questions, qui sont autant de prémisses de réponses sur lesquelles les invités de la soirée apporteront un éclairage.
Pour commencer, que penser de la gouvernance horizontale, qui a notamment été initiée dans les mouvements de l’éducation nouvelle : peut-elle constituer un laboratoire pour l’échelle nationale ?
Selon Laurent Lescouarch, professeur en sciences de l’éducation à l’université Normandie Rouen (article à venir sur notre site), s’il y a un idéal d’horizontalité, le cadre est nécessaire, car attention aux prises de pouvoir qui ne disent pas leur nom. Cela me fait penser à cette idée de congruence, cet alignement entre le dire, le faire et les valeurs portées.
On peut distinguer la démocratie d’élaboration de la démocratie de décision, comme le précise Philippe Meirieu : il s’agit alors de déléguer à un groupe la possibilité de faire des propositions qui sont ensuite votées collectivement. On peut aussi apprendre à décider par consensus, ce n’est pas le plus grand nombre qui s’impose, c’est la culture de la démocratie. Le tout est de définir un horizon partagé entre les acteurs qui sont sur le terrain et ceux qui conduisent les politiques scolaires. Voilà une question de fond.
Xavier Pons, chercheur qui travaille sur les politiques éducatives (article à venir sur notre site), apporte ensuite son point de vue sur les conditions qui permettraient de baliser la réflexion d’une autre gouvernance de l’éducation.
Pour le sociologue, on est actuellement dans le règne de la fast politique, la politique qui ne laisse pas de temps au temps, celle qui décide vite, qui réforme vite, qui fabrique des politiques d’éducation à la hâte. Où est le sens dans tout cela ? Je retiens cette expression de « monstruosité institutionnelle », le monstre qui se nourrit de lui-même.
De multiples facteurs expliquent la dérive de la gouvernance. Xavier Pons cite, entre autres, la parole politique et médiatique qui prend le pas bien souvent sur la parole des experts, la réforme de la haute Fonction publique, qui a vu arriver des acteurs non spécialisés à la gouvernance de l’éducation… et ça fait mal.
Trois conditions seraient donc nécessaires, comme des points de repères dans la façon de gouverner. Tout d’abord, produire plus de travaux de recherche sur les choix politiques et les intervenants qui mènent à ces orientations.
Ensuite, penser la rédaction d’une charte de bonne gouvernance du système scolaire, qui ne mette pas en fragilité les personnes les plus précarisées, qui ne réforme pas avant d’avoir évalué les effets de la réforme précédente. Cela peut paraître relever du bon sens, me dis-je, mais aujourd’hui cela nécessite une affirmation forte.
La dernière condition, ce serait de réfléchir en termes de mise en œuvre des réformes : organiser des retours par des collectifs, mesurer les effets d’une réforme et penser les ajustements avant de passer à une autre.
Pour terminer, pourquoi ne pas aller vers un ministère qui soit fonctionnel et non politique ?
C’est bien l’idée véhiculée dans le livre de Céline et de Laurent, Et si on imaginait l’école de demain ? (Retz et Cahiers pédagogiques, 2025). Céline nous offre d’ailleurs la lecture d’un extrait de leur ouvrage, à propos d’Aminata Koné, ministre de l’Éducation nationale imaginée pour le livre, à l’origine d’un projet de loi sortant l’Éducation nationale de la temporalité – et de la pression – politique, et proposant une toute autre forme de gouvernance, mettant fin par la même occasion à son propre mandat. Voilà un vrai courage politique, m’étais-je dit au moment de la lecture !

La fin de la séance approche. Céline et Laurent nous demandent si nous avons des questions ; très peu se manifestent. Je me demande comment attraper ce sujet, par quel bout le prendre. L’entreprise est vaste, et l’enjeu est de taille.
Cette rencontre a le mérite de faire exister le débat, le faire exister avant même de vouloir le faire avancer, précise Laurent. Elle donne du souffle et de la perspective, nous fait prendre conscience que, sur la question de la gouvernance, nous ne sommes pas dépossédés de nos capacités à agir et à penser un mieux pour l’école.
Une utopie, peut-être, mais qui de plus en plus se réfléchit en termes de faisabilité, aux côtés de chercheurs, de juristes, d’associations, de cadres de l’Éducation nationale. Une utopie qui commence à avoir les pieds sur terre, car il ne s’agit pas de « jouer aux bisounours », comme le dit Céline.
La soirée se termine autour d’un verre. L’occasion de retrouver des collègues croisés il y a quelques années au Forum de l’innovation ou à la Cardie (Cellule académique recherche, développement, innovation et expérimentation) de Lyon. Bravo à eux pour leur ouvrage sur les classes multiâges qu’ils font vivre depuis des années, Les classes du rez-de-chaussée1 !
21h45 je me dirige vers un vélo’v, il fait moins chaud, l’air est plus agréable. Je crois avoir saisi ce que je « foutais là », en ayant les idées un peu plus affinées sur les dérives de la gouvernance, en ayant surtout conscience des possibles à construire…
À lire également sur notre site
Sur cette même soirée : Des balises pour repenser la gouvernance de l’école, par Xavier Pons et Gouverner c’est prévoir… et donner du pouvoir d’agir, par Laurent Lescouarch
Sur le feu : une réflexion sur une école sans ministère, par Guillaume Chevallier
Vers une école sans ministère : le débat est ouvert !
Mixité sociale à l’école : un défi politique et pédagogique, par Cécile Morzadec
Voir l’école autrement : un défi pour les médias aussi, par Céline Cael et Laurent Reynaud
Sur notre librairie
Notes- Les classes du rez-de-chaussée. Quatre classes multiâges en milieu urbain, Françoise Carraud (coord.), L’Harmattan, 2025. Voir aussi cet article (accès abonnés) : « Parler à Wafik », de Camille Fréchet, Céline Jacquet, Audrey Cherubini et Rosario Elia, Cahiers pédagogiques n° 562, « Profs : exécutants ou concepteurs ? », juin 2020.



