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Gouverner c’est prévoir… et donner du pouvoir d’agir
Peut-on s’inspirer des pratiques de gouvernance des mouvements pédagogiques et de l’éducation nouvelle pour repenser la prise de décision en matière de politiques éducatives ? Avec quelles précautions ? Laurent Lescouarch, chercheur en sciences de l’éducation, intervenait le 26 mai 2026 lors d’une soirée-débat à Villeurbanne intitulée « Une école sans ministre : utopie, danger ou projet ? », inspirée par le livre Et si on imaginait l’école de demain ? de Céline Cael et Laurent Reynaud. Voici des extraits de son intervention.Dans votre proposition d’un Conseil national de l’éducation permanente (CNEP), que je trouve très sympathique, il y a quelque chose qui est subversif : l’idée qu’on puisse construire avec les acteurs les choses qui les concernent. C’est à priori une évidence, mais il faut être lucide, à l’heure actuelle cette idée est subversive.
On entend souvent « gouverner c’est prévoir », on oublie souvent que gouverner c’est aussi donner du pouvoir d’agir. En lien à un passé militant, mes travaux de recherche sont consacrés principalement aux pratiques pédagogiques dans les mouvements d’éducation nouvelle et j’ai développé par leur fréquentation un regard sur les modalités de fonctionnement d’associations d’éducation (comme les Ceméa, le CRAP-Cahiers pédagogiques, l’ICEM) et d’équipes pédagogiques développant des projets innovants.
Un invariant de ces collectifs est l’adhésion à l’idée d’une démocratie couplée au pouvoir d’agir. Il ne s’agit pas d’une démocratie délégative où on vote une fois de temps en temps pour donner une partie de son pouvoir à des gens qui vont décider à notre place, mais plutôt une démocratie participative. C’est une approche exigeante, car elle oblige à trouver des systèmes dans lesquels les gens sont consultés régulièrement et ne délèguent pas leur voix.
La deuxième chose, c’est que ce que j’ai appris dans tous ces mouvements, c’est que le travail collectif nécessite d’avoir un horizon commun. Cet objectif partagé est parfois sujet à malentendus dans les mouvements pédagogiques. Par exemple, on peut revendiquer le fait d’être pour la socialisation des enfants mais encore faut-il savoir de quelle socialisation et avec quelles modalités. En tout cas, cette idée d’avoir un horizon partagé est fondatrice.
En miroir, cela interroge sur les visées communes, par exemple dans l’Éducation nationale. Je ne suis plus sûr du tout aujourd’hui qu’il y ait horizon partagé entre les enseignants et le ministère, entre les enseignants eux-mêmes. Et c’est sans doute un enjeu pour l’école de demain : clarifier les finalités, comme Laurent Reynaud et Céline Cael le proposent dans l’ouvrage Et si on imaginait l’école de demain ? (Retz et Cahiers pédagogiques, 2025).
De plus, une fois que l’horizon partagé est clair et explicite, cela ne donne pas le mode d’emploi des moyens pour atteindre cet objectif et cela constitue également un enjeu important.
Un invariant des pratiques dans les mouvements de l’éducation nouvelle c’est aussi le temps long ! Je m’intéresse depuis trente ans aux mouvements pédagogiques et les changements que j’ai pu voir advenir se sont tous joués dans un temps long.
Par exemple, certaines pratiques des mouvements pédagogiques du début du XXe siècle (aménagement des espaces, coopération, personnalisation) commencent aujourd’hui à se développer dans l’Éducation nationale.
La gouvernance des politiques éducatives et des projets d’innovation doit pouvoir se penser sur le temps long pour évaluer les retombées de nos choix éducatifs sereinement et avec distance. Or, le temps du politique, dans une démocratie délégative, est un temps court qui empêche le changement durable.
Cette tension entre le temps du terrain et celui de la politique politicienne peut mettre les acteurs en tension. Par exemple, dans la logique politique du « choc des savoirs » un ministre a pu imposer de remettre en place des groupes de niveau, alors que toute la recherche scientifique montrait depuis trente ans que cela ne fonctionnait pas.
Cela interroge le rapport au temps du pouvoir politique et de la gouvernance avec les acteurs enseignants mais aussi avec les chercheurs et les scientifiques. La force des mouvements pédagogiques, c’est d’avoir réussi à créer des espaces cadrés de dialogue, de prise de décision et de régulation.
En effet, un autre apport des mouvements pédagogiques de l’éducation nouvelle c’est la structuration de modalités de fonctionnement concrètes permettant que les décisions puissent se prendre en principe dans une collégialité horizontale sans trop de rapport de pouvoir entre les acteurs. Je me méfie toutefois de cette entrée, car j’ai vécu aussi dans ces mouvements différentes formes de prise de pouvoir qui ne disent pas toujours leur nom.
Par exemple, le souci de l’horizontalité n’a pas empêché les réunions des mouvements pédagogiques d’être marquées par différents phénomènes liés aux enjeux de pouvoir et de domination. Il faut donc se pencher davantage sur les modalités, en distinguant les enjeux d’une démocratie d’élaboration et d’une démocratie de la décision selon la formule de Philippe Meirieu.
Quand on monte un projet à trente dans un établissement scolaire, on ne peut pas être trente autour de la table à se mettre d’accord sur tous les éléments : il va falloir s’appuyer sur des formes délégatives intermédiaires pour charger une partie représentative du groupe de penser un projet avant de le proposer au collectif pour amendement et validation. C’est un enjeu qui va permettre un projet partagé dans lequel la recherche du consensus est centrale.
Décider par consensus au lieu de recourir de manière réflexe à la décision par vote majoritaire est une tâche qui s’apprend au long cours. La décision majoritaire peut avoir des effets pervers, car elle peut déboucher sur une scission entre la majorité et les minorités et penser un fonctionnement collectif implique de penser la forme des prises de décision tout comme l’alternance des fonctions et responsabilités.
J’ai eu la chance de travailler par exemple avec des établissements qui expérimentent des directions collégiales : tous les trois ans, l’équipe se réunit pour élire trois collègues qui vont occuper les postes de direction avec une rotation des tâches.
Cette gouvernance, en supposant de ne pas être naïf sur l’état des relations psychosociales, nécessite un cadre sécurisant de fonctionnement. Un système à la fois cadré et ouvert. À l’échelle nationale, je crois que ça supposerait globalement qu’on ait un fonctionnement beaucoup moins hiérarchique.
Comme dans le livre Et si on imaginait l’école de demain ?, il s’agit donc d’adopter une autre vision sur le changement : non plus quelque chose qui se décide en haut et qui s’impose en bas mais qui renverse la pyramide en envisageant les professionnels pour ce qu’ils sont : des experts, ce qui au passage peut contribuer à redorer l’image de l’enseignant.
Tout le challenge, c’est d’avoir une école qui reste dans un cadre national et politique partagé, tout en laissant un peu de marge aux équipes pour essayer proposer des projets. C’est ce à quoi contribue votre utopie. Une utopie, ça ne se réalise jamais complètement mais ça nous donne un horizon pour avancer, ce fameux horizon partagé qui nous manque.
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Un compte rendu de cette même soirée : Imaginer l’école de demain : qu’est-ce qu’on fout là ?, par Carine Perrin, et l’intervention de Xavier Pons, Des balises pour repenser la gouvernance de l’école.
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