« Nous ne sommes pas des pions ! »

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assistant éducationComme souvent à propos de l’Éducation nationale, par la force du nombre, on parle le plus souvent des enseignants, parfois des chefs d’établissements, mais rarement des autres personnels, comme les AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap), les Atsem (agents territoriaux spécialistes des écoles maternelles), les AED (assistants d’éducation)… L’un de ces personnels invisibles, un assistant d’éducation, écrit sa colère et sa fatigue.

Je sais combien la situation est difficile pour les enseignants en ce moment. Mais ce ne sont pas eux qui subissent de plein fouet la gestion de la crise sanitaire et les effets délétères des décisions invraisemblables du ministre de l’Éducation nationale. Ce sont les personnels de vie scolaire, dont je suis.

Depuis le début de la crise sanitaire, nous en prenons plein la figure. Or, sur les réseaux sociaux et dans les médias, très rares sont celles et ceux qui parlent en notre nom et décrivent notre quotidien qui, il faut le dire, est devenu un petit enfer (je dis petit parce que je ne suis pas soignant, donc je relativise sachant la catastrophe qu’ils affrontent depuis presque deux ans).

Notre métier est méconnu, ignoré, voire méprisé, disons le carrément. On est aux yeux de tous (enseignants compris) des « pions », des « surveillants » : ces mots disent tout de ce mépris et de l’ignorance de notre métier. Nous sommes tout sauf des pions ! Un exemple : je suis éducateur référent 2de (dans le privé, mais les conditions de travail, la reconnaissance et les salaires ne sont pas différents du public). C’est-à-dire un assistant d’éducation à qui on a confié la responsabilité de gérer la vie scolaire de sept classes de 2de (233 élèves). Dans les faits, je fais le travail d’un CPE (conseiller principal d’éducation), sans le statut ni le salaire qui va avec.

Sonnerie, appels, mails, emplois du temps…

J’accompagne au quotidien ces 233 ados, depuis le moment où ils arrivent au lycée, à 8 h, jusqu’à la fin de leur journée. Ce qui veut dire, dans les faits : à 8 h et 9 h, ouverture des portes, bonjour à chacun d’entre eux. À 8 h 10 et 9 h 05 : sonnerie, rassemblement dans la cour jusqu’à ce que les profs viennent et les accompagnent jusqu’à leur salle de cours. Gestion des fiches d’appel (que les profs font sur ordinateur ou via leur téléphone, sauf ceux qui oublient de la faire, alors il faut faire le tour des salles pour les récupérer). Envoi d’un message aux parents des absents. Gestion des mails : justifications d’absences, autorisation de déjeuner à l’extérieur pour les demi-pensionnaires, plaintes, etc. Organisation des devoirs sur table. Aménagements d’emploi du temps en cas d’absence de professeur. Appels aux parents quand problème d’absences récurrentes, de comportement. Récréations, cantine.

Et surtout, recevoir les élèves dans son bureau pour le moindre problème, allant de « Tu peux me photocopier ça je l’ai perdu » à « X me harcèle, j’ai peur, je veux plus venir en cours, au secours ! ». Et j’en oublie (gestion des collés le mercredi après-midi, par exemple). Je précise que j’aime les élèves, ce sont eux qui m’ont permis de tenir, il y a quelques années, quand j’ai traversé des épreuves particulièrement douloureuses dans ma vie personnelle.

À côté de ce quotidien déjà bien prenant, tant physiquement que mentalement, je suis aussi membre du conseil de vie lycéenne (CVL), je monte deux projets avec les écodélégués (l’un sur le gaspillage alimentaire à la cantine et l’autre pour « reverdir » l’établissement), je supervise le journal en ligne des élèves que j’ai initié il y a trois ans et je suis (pourquoi ai-je accepté ?) élu du CSE (comité social et économique).

J’ai même donné, à la demande d’amis enseignants du lycée (car je ne déteste pas les enseignants et travaille avec eux) des cours sur l’histoire du punk et sur Patti Smith, avec tout le travail de préparation que cela demande, que les enseignants connaissent, en dehors de mes horaires, bien entendu.

Autant dire que mes quarante heures hebdomadaires annualisées n’y suffisent pas et sont allègrement dépassées. Tout ça pour 1 500 euros nets par mois. C’est cela, la vie scolaire aujourd’hui. Pas surveiller des permanences et crier sur les élèves.

Tous les jours en première ligne

Or, depuis le début de cette fichue crise sanitaire, et plus encore depuis la rentrée du 3 janvier, c’est nous, personnels de vie scolaire, qui sommes en première ligne. C’est nous qui gérons, au quotidien, les conséquences forcément absurdes des protocoles sanitaires absurdes qui se succèdent depuis deux ans : absences démultipliées des profs et des élèves, réorganisation complète de la restauration scolaire, aller chercher des élèves en plein milieu d’un cours pour les sortir de l’établissement parce que cas contact (« Il faut que tu rentres chez toi et que tu te testes, si c’est négatif, tu reviens, mais tu fais encore un autotest à J+2 et J+4 pour vérifier1. »), gestion des retours avec déclarations sur l’honneur, gestion des appels aux parents (inquiets, furieux, inconséquents, etc.).

Depuis le 3 janvier, c’est n’importe quoi. C’est le bordel. On fait le dos rond. On encaisse. On gère la crise comme on peut. Et personne n’a le moindre mot, la moindre pensée pour nous, dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Alors que nous sommes au front, avant tous les autres. Mais nous passons inaperçus.

Je suis, dans la grande corporation des assistants d’éducation, un privilégié. Un assistant d’éducation touche le SMIC à temps plein. Et la majorité n’est pas à temps plein. 1 200 euros, trente-cinq heures par semaine, pour accompagner, protéger, éduquer vos enfants. Est-ce que cela n’est pas un problème ?

Mon propos est sans doute outrancier. Parce que fatigue extrême, colère et sentiment d’abandon. Je travaille bien et en bonne intelligence avec les enseignants de mon établissement en général. Il n’empêche que la perception de notre métier est souvent fausse, pour ne pas dire déplorable, et qu’on ne nous entend jamais.

Renaud Barry
Assistant d’éducation en lycée privé

À lire également sur notre site :

AESH, les invisibles de l’Éducation nationale, par Monique Royer
Des Atsem pour ne pas creuser les inégalités, par Maeliss Rousseau


Sur notre librairie :

 

N° 523, « Le climat scolaire »

Qu’est-ce qu’un bon climat scolaire ? Est-ce lorsque les élèves répondent à notre fantasme du « bon élève » ? On ne peut nier l’impact qu’il a sur les personnels et les élèves. Se sentir bien ou mal à l’école détermine en profondeur le parcours que l’on y mènera.


Notes
  1. Mais ça, c’était le protocole d’avant, ou d’avant avant.