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Vers une école sans ministère : le débat est ouvert !

Un Conseil national de l’éducation permanente (CNEP) pour extraire le pilotage de l’éducation française des frénésies de l’exécutif : une idée du livre Et si on imaginait l’école de demain ?. Dans cet ouvrage, la fiction et le réel se confondent pour façonner un futur désirable. L’intérêt de l’imaginaire réside dans sa facilité de partage et dans la possibilité de le soumettre à la critique sans crispation excessive. Résumé des échanges qui ont suivi la publication du livre, afin d’ajuster l’idée de ce CNEP et, peut-être, de passer de l’idée au réel.

Céline Cael (coautrice de Et si on imaginait l’école de demain ? et membre du CRAP-Cahiers pédagogiques) : « Dans notre tribune Le temps court imposé à l’éducation empêche de penser l’école de manière durable et cohérente, publiée dans Le Monde en septembre dernier, nous faisions le constat que l’école française est ballottée par la cadence infernale des réformes d’un jour : groupes de niveaux mis en place puis annulés, suppression des mathématiques dans le tronc commun au lycée avant leur réintégration, une évaluation par compétences au collège redevenue une évaluation par notes… Le pilotage de l’Éducation nationale semble se réduire à des « effets d’annonce » sans lendemain. Cette gouvernance pulsatile répond à des urgences médiatiques sans se confronter à la question majeure de notre système éducatif, à savoir celle de ses finalités. Occulter le débat sur les objectifs de l’école : responsable de la perte de sens du métier et de la crise des vocations, ou garantie d’assurer une cohésion en évitant les tensions ?

Laurent Reynaud (coauteur de Et si on imaginait l’école de demain ? et membre du CRAP-Cahiers pédagogiques) : Difficile à dire, mais ce qui est sûr, c’est que cette instabilité de pilotage sclérose le terrain. Aujourd’hui, les enseignants travaillent dans un flottement permanent, s’habituant à la cacophonie qui leur fait perdre confiance en la capacité de l’institution à fixer un cap commun. D’où notre proposition d’une autre gouvernance dans Et si on imaginait l’école de demain ? Justement pour extraire la gouvernance de l’école de la frénésie de l’exécutif en créant un Conseil national de l’éducation permanente (CNEP).

Céline Cael : Oui, et cela vaut peut-être la peine de décrire ici ce qu’est le CNEP dans notre livre. Il s’agit d’une instance institutionnelle nouvelle, conçue pour structurer démocratiquement la gouvernance de l’éducation. Dans le roman, il a été créé à la suite d’une grande refonte éducative menée par une ministre visionnaire qui a supprimé l’ancien ministère de l’Éducation nationale pour le remplacer par cette nouvelle structure. Il est une nouvelle chambre dans la Ve République, pensée pour sortir l’éducation de la logique électoraliste et des réformes précipitées.

Le CNEP associe plusieurs formes de démocratie : la démocratie participative (en incluant des personnels de l’Éducation nationale tirés au sort), la démocratie représentative (avec des parlementaires siégeant au sein du conseil), la démocratie délibérative, car les décisions (appelées refontes) ne peuvent être votées qu’après débat structuré autour d’arguments de chercheurs et de la société civile. Pour nous, il incarne un pilotage de l’éducation basé sur la concertation, la lenteur et l’implication collective. Les finalités sont décidées par le CNEP et mises en œuvre au niveau local. C’est finalement du jacobinisme pour les finalités et du girondisme1 pour les modalités ! Crois-tu que cette chambre relève de l’utopie ou du possible ?

Laurent Reynaud : En tout cas, cette idée a fait réagir ! Et c’est tant mieux, car elle évolue.

Yannick Trigance (conseiller régional d’Ile-de-France) : Je rejoins tout à fait votre analyse. Le système actuel, qui procède par décrets et ignore souvent l’expertise de la recherche et celle du terrain, arrive à bout de souffle. Pour ma part, j’aimerais insister sur une nécessité absolue : il faut sanctuariser un temps long, laisser au moins une année sans réforme pour retrouver le temps de « penser ensemble » le futur de l’école. Par exemple, en décrétant une année de débats à l’échelle des territoires sur l’école.

Céline Cael : C’est justement l’un des principes cardinaux du CNEP : entre le vote d’une réforme et son application réelle sur le terrain, un délai obligatoire d’un an est prévu. Ce temps est indispensable pour préparer et former dignement les enseignants et les élèves aux changements.

Laurent Reynaud : En revanche, il nous semble nécessaire d’être plus précis pour être opérants. Si l’idée du CNEP est bien de laisser du temps pour penser ensemble, ce n’est pas pour construire le futur de l’école, mais plus précisément pour décider ensemble des finalités de l’éducation. Aujourd’hui, l’école est devenue la variable d’ajustement à toutes les difficultés de la société. Un débat resserré sur les finalités nous semble capital : à quoi voulons-nous que serve notre école ? Et plus largement l’éducation (parentale, scolaire et associative et médiatique) en France ?

Une collègue formatrice en SVT : Que le CNEP questionne les finalités de l’école me semble nécessaire. Mais pour resserrer encore plus, je me demande si le débat ne devrait pas aborder aussi l’éthique professionnelle partagée. Quand on intègre le métier d’enseignant, et plus largement d’éducateur, on se réfère souvent à une éthique et une déontologie. Pourtant, elle n’est pas vraiment définie, et donc pas commune à tous les enseignants. On ne prête pas serment comme les médecins ou les avocats. Sans aller jusqu’aux apparats d’un serment, il me semble pertinent de réfléchir ensemble à ce que recouvre l’éthique professionnelle en éducation. Comme, par exemple, considérer les élèves comme des interlocuteurs valables.

Emma Bertoin (fondatrice du mouvement citoyen L’école change demain) : Absolument d’accord. Cela pourrait d’ailleurs être la première mission confiée au CNEP. Mais pour aller au bout de cette logique démocratique, ne devrions-nous pas faire intervenir les enfants directement dans ce CNEP ? Dans votre proposition, il y a des parlementaires, des citoyens et des professionnels de l’éducation tirés au sort, mais pas d’enfants. Pourtant, ils sont les premiers concernés par ces décisions. Leur participation à la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant a montré combien leur participation permettait de dépasser des clivages idéologiques.

Nicolas Loubet (administrateur de la Fabrique des communs pédagogiques) : Je rejoins cette proposition d’Emma. Intégrer les enfants à ce dispositif démocratique permettrait de faire respecter la Convention internationale des droits de l’enfant : que les enfants soient réellement considérés comme des sujets de droit et non comme des « citoyens de demain ».

Laurent Reynaud : Votre proposition à tous les deux est intéressante pour faire progresser les droits de l’enfant. Toutefois, sur ce point, nous restons prudents. Nous craignons que cela ne plaque sur les enfants des responsabilités qui doivent rester celles des adultes. Il ne faudrait pas que cette participation devienne une forme de dédouanement pour les décideurs. Cette prudence rejoint la pensée d’Hannah Arendt, qui rappelle que les adultes ont la responsabilité du monde et ne doivent pas la transférer aux enfants. Faire participer les enfants ne doit donc pas conduire à un déni de responsabilité des décideurs. Par contre, les décisions du CNEP pourraient être examinées, comme toutes les décisions étatiques, par une commission chargée d’étudier les réformes au regard de la Convention internationale des droits de l’enfant.

Céline Cael : Nous pourrions réfléchir à intégrer la parole des élèves au sein des établissements et au sein des académies afin qu’elle soit remontée jusqu’au CNEP. Cela permettrait de mettre le dialogue au cœur de la relation pédagogique, à travers la ritualisation de conseils démocratiques d’élèves par exemple. Cela me semble être un compromis par rapport à la responsabilisation totale des enfants.

Laurent Reynaud : Il y a un point noir dans la réflexion sur le CNEP. Le ministère a bien un aspect politique sur les décisions, mais nous avons occulté la partie administrative : qui s’occupera des ressources humaines, du recrutement des enseignants, de la gestion des battements ?

Céline Cael : Nous pourrions garder le ministère actuel qui prendrait le nom d’administration exécutive du CNEP, mais ce point doit-être discuté avec des juristes… Prochaine étape !

Catherine Hurtig-Delattre (formatrice, membre de l’ICEM-Pédagogie Freinet) : Je soulève un autre point de vigilance. Cette gouvernance démocratique est un pari risqué. Une grande partie de la population et de la représentation politique actuelle est très conservatrice vis-à-vis de l’éducation. Ne risquons-nous pas de voir l’école s’engager dans une voie réactionnaire ?

Personne souhaitant rester anonyme : Par ailleurs, il est difficile de dire que cela manquait de cap sous Jean-Michel Blanquer. Au contraire, ce dernier avait un cap clair : celui de Parcoursup et de la réforme du bac. Pourtant, les résultats de ces réformes n’en demeurent pas moins peu satisfaisants.

Céline Cael : C’est un risque que nous assumons, car c’est celui de la démocratie elle-même. Si nous l’écartons d’emblée, cela signifierait que nous acceptons une forme de « dictature de gauche » où seul notre avis prévaudra. Nous pensons que le processus de réflexion collective, étayé par la recherche, est le meilleur rempart contre les dérives.


Pour aller plus loin

Et vous, que pensez-vous quoi du CNEP ? Si vous voulez rejoindre notre collectif de réflexion sur une autre gouvernance pour l’école : lien d’inscription. Une réunion à distance est prévue le 11 février 2026.


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Sur notre librairie

Couverture du numéro 600, « 4 pistes pour l’école du futur »

Notes
  1. Pendant la révolution française, les Jacobins voulaient une République centralisée et indivisible, tandis que les Girondins défendaient une République décentralisée respectant les spécificités territoriales.