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Filles et sciences : l’équation inachevée
Les filles ne sont pas moins douées en sciences que les garçons. Pourtant, elles se détournent massivement des filières scientifiques. En s’appuyant sur plusieurs études récentes, Ange Ansour, directrice de l’Association française pour l’éducation par la recherche (Afper), analyse les mécanismes sociaux et scolaires qui fabriquent ces écarts d’orientation et interroge la responsabilité du système plus que celle des élèves. Des questions abordées au cours du premier « labo-déj pédago » de l’Afper et du CRAP-Cahiers pédagogiques, un rendez-vous destiné à devenir mensuel.La désaffection des filles pour les filières scientifiques est un « thème très à la mode », observe d’emblée Ange Ansour, directrice de l’Afper (Association française pour l’éducation par la recherche). Mais elle souligne qu’il existe des « cycles de désenchantement pour tous les sujets », celui des filles et des sciences pourrait ainsi bien être chassé par un autre – comme l’a été le décrochage scolaire, omniprésent dans le débat il y a une quinzaine d’années et quasiment effacé depuis près de dix ans.
Pour ce premier rendez-vous de « labo-déj pédago » organisé par l’Afper et le CRAP-Cahiers pédagogiques dans les locaux de la Ligue de l’enseignement, elle a proposé un état de l’art en sciences et dans le monde institutionnel, en s’appuyant sur six sources : les enquêtes Cedre Sciences en fin d’école et en fin de collège de la DEPP parues en avril dernier, une note de la DEPP de mai 2026 sur les stéréotypes de genre dans l’orientation en 2de générale en collaboration avec le Lapsco (Laboratoire de psychologie sociale et cognitive), rapport Filles et mathématiques de l’IGF (Inspection générale des finances) et l’IGESR (Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche) de février 2025, séminaire « Filles et sciences » de l’école d’économie de Paris (laboratoire IDEE) en mars 2026, et enfin, l’étude du think tank Evidences Une science qui a du sens (juin 2025).
Première étape, déconstruire les mythes : la moindre présence des filles dans les filières scientifiques n’est pas liée à un écart de performances en science. Les écarts de performance en sciences sont anecdotiques : un point d’écart entre filles et garçons en CM2, et deux en 3e – en faveur filles –, « ça n’est pas significatif », souligne Ange Ansour. De fait, le creusement inégalités réel se fait selon le milieu social (32 points, soit l’équivalent d’une année scolaire).
Les divergences d’orientation existent pourtant bel et bien entre filles et garçons. Il y a 54 % de filles en filière générale en 2de, mais seulement 37 % choisissent les spécialités mathématiques, physique-chimie et NSI (numérique et sciences informatiques) ; et pour la spécialité mathématiques en terminale, il n’y a plus que 22 % de filles. Enfin, elles sont 25 % dans les filières supérieures d’informatique, d’ingénierie, de mathématiques.
Si ces divergences d’orientation ne relèvent pas d’un déficit de compétences, cela veut dire qu’« il se passe quelque chose » entre l’entrée dans le primaire et le lycée… La DEPP a publié en 2026 un focus sur l’orientation des élèves de 2de générale (à partir d’une enquête menée en septembre 2023, quelques années après l’entrée en vigueur de la réforme du lycée).
Cette étude révèle que 75 % des élèves ont des stéréotypes de genre en matière d’orientation, et plus les filles que les garçons, selon lesquels les garçons seraient meilleurs en maths et en NSI. Et à la question « qui va mieux réussir en sciences », on obtient des réponses de 12 points en faveur des garçons, alors que les filles ont de meilleures notes.
Il y a donc « un effet de la confiance et pas des compétences », explique Ange Ansour : « plus une fille adhère aux stéréotypes de genre et moins elle a confiance en sa capacité à réussir ».
Jusqu’à 24 points entre ce qu’elles attribuent comme chances de réussite aux garçons et à elles (leur donner les notes et les situer dans le groupe)
D’où proviennent donc ces stéréotypes ? La situation familiale pourrait expliquer jusqu’à 7 % de l’écart (selon qui fait le ménage à la maison, les métiers parentaux, le fait que les filles soient ou non habillées en rose, etc.), mais en réalité, on ne sait pas si c’est réellement à attribuer à l’organisation genrée des familles ou à leur situation sociale.
Ange Ansour insiste sur un autre facteur d’explication : « Ce petit écart en maths n’est rien par rapport au décrochage massif des garçons en français, qui explique l’orientation subie et massive des garçons vers la voie professionnelle quand ils sont faibles en sciences, quand les filles peuvent plus souvent aller en 2de générale grâce à leurs bons résultats en français. »
Quelle solution face à ces constats ? La formation ? Une étude menée à partir d’une formation de six heures sur les biais de genre pour 731 enseignants de CP dans trois académies (Bordeaux, Créteil et Paris) n’a révélé aucune réduction des écarts. Ce n’est donc pas le bon prisme.
En revanche, il faut relever que « les filles opèrent des choix rationnels selon elles. Elles font des arbitrages, donc le terme d’autocensure n’est pas adapté. » La bonne question à se poser est celle de la présentation qui est faite des études et des métiers auxquels elles conduisent. Est-ce que les études, et les disciplines qui les sous-tendent, sont orientées « personnes » ou « objets » ?
Alors que 74 % des lycéennes veulent travailler avec des personnes pour les aider, les garçons ne sont que 50 % à avoir cette motivation. Et 75 % des filles comme des garçons jugent que les mathématiques permettent de comprendre les machines (objets) et pas les personnes. L’exception notable étant les SVT et les études de santé, conçues comme orientées vers les « personnes », le vivant. Les métiers de la santé sont féminisés parce que les discours sur leurs finalités sont différents des autres métiers liés aux sciences.
Ainsi, le discours sur le métier de juge a évolué, perçu autrefois comme très juridique et technique mais désormais présenté comme un métier de justice sociale : « et les filles y sont allées », tandis que les garçons s’en sont détournés.
Voilà qui rappelle la fameuse expérience d’un même exercice donné à faire à des élèves, que les filles réussissaient mieux quand il était présenté comme du dessin, et les garçons quand on l’attribuait à la géométrie…
L’aversion des filles ne se porte donc pas tant sur les sciences que sur la construction sociale des sciences, consacrées aux « objets » (concepts, systèmes, techniques, etc.).
Un test simple a été à très grande échelle dans pays anglosaxons et reproduit en France auprès 500 élèves de 2de (étude Évidences citée plus haut) ; il permet de voir les effets du changement d’intitulé d’une filière d’enseignement supérieur.
À contenu disciplinaire et volume horaire identiques, selon que l’on parle d’« Analyse des systèmes mécaniques et électroniques » (orienté « objets ») d’« Analyse des réseaux sociaux et big data » (orienté « personnes »), l’intérêt des filles pour la formation augmente significativement et celui des garçons diminue d’autant.
Pour rééquilibrer les choix d’orientation des filles vers les sciences, « le sens perçu est un levier peu couteux, mais jamais activé en politique publique », observe Ange Ansour. Il pourrait suffire de changer l’intitulé des disciplines et des filières, mais sans faire fuir les garçons, donc en choisissant une présentation équilibrée qui évite les polarisations. Un autre levier possible serait d’inciter les élèves à aller aux portes ouvertes des formations supérieures dès la 2de, d’organiser des sorties dans les salons de l’étudiant, etc.
À la lumière de ce constat, Ange Ansour relève que la réforme du baccalauréat est parfois incriminée, alors que ce sont les filières supérieures qui n’ont pas changé. « Le bac S était celui des bons élèves, tout le monde y allait. Les filles ont joué le jeu de la réforme, pas les garçons. » Elles font des combinaisons de spécialités hybrides et originales (62,5 % par exemple choisissent mathématiques, SVT et SES, alors qu’aucune filière supérieure ne correspond), tandis que les garçons ont continué à suivre filière S, en choisissant mathématiques, physique-chimie et SVT)1.
Cela soulève une autre question : que dire aux filles qui veulent des parcours « exotiques » ? Faut-il le leur déconseiller, parce que ça ne « passe pas » dans Parcoursup ? Entériner ainsi que le système ne va pas changer ?
Il faut en tout cas arrêter de faire porter le poids des divergences d’orientation sur les parents ou les filles qui s’autocensureraient. C’est le système qui est en cause, quand la confiance des filles sur leurs chances de réussite est déjà fissurée en 3e alors qu’elles ont de meilleures notes.
L’effet de loupe est donc aujourd’hui porté sur ce sujet « filles et sciences ». Peut-être se sera-t-il déplacé vers un autre dans quelques années, mais il est à craindre que ce ne soit toujours pas sur l’ « abcès increvable » des inégalités sociales de réussite, déplore Ange Ansour.
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