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Écologie : mobiliser les élèves, sans effrayer ni contraindre

Le CRAP-Cahiers pédagogiques organisait le 25 octobre un colloque sur le thème « Urgence écologique, un défi pour l’école », avec des ateliers et une table ronde. Au cours de celle-ci, deux tensions sont apparues : comment alerter et informer les élèves sans les désespérer, et comment respecter leur droit à ne pas s’engager, favoriser une prise de conscience tout en leur laissant leur liberté de conscience sur ce sujet ?

Un tableau général a été brossé d’emblée par David Wilgenbus, directeur de l’Office for Climate Education (OCE), qui a permis de bien mesurer l’ampleur de la tâche : 70 % des programmes scolaires dans le Monde ne comportent pas le mot « climat ». Mais par ailleurs, comme il l’a rappelé, « ce n’est pas parce qu’on a mis quelque chose dans les programmes que ça suit sur le terrain ». En outre, en matière d’éducation à l’environnement, il y a dans le primaire beaucoup de projets qui portent sur la gestion des déchets (40 % des projets), ce qui est, malgré tout, un sujet moins urgent que celui du climat (seulement 2%)…

Par ailleurs, il a dénoncé « un problème criant de formation des enseignants » et annoncé que l’OCE organisait la « COP des profs » pendant la COP 26 (conférence des Nations unies sur les changements climatiques) de Glasgow, du 1er au 12 novembre : « Ça ne s’était encore jamais fait. »

Face à ces difficultés, il faut une mobilisation de tous les acteurs. David Wilgenbus a ainsi rappelé que les questions liées au changement climatique ne concernent pas seulement les SVT (Sciences de la vie et de la Terre) ou la physique-chimie. Florence Bouteloup, IPR (inspectrice pédagogique régionale) d’histoire-géographie et cheffe de mission académique Éducation au développement durable dans l’académie de Versailles, a renchéri : « C’est important d’identifier dans chaque discipline les savoirs et les compétences disciplinaires qui sont en lien avec l’éducation au développement durable. Mais il faut aussi l’inscrire dans une démarche transversale. » Pour elle, afin que les élèves acquièrent des compétences en matière de développement durable, il faut recourir à des démarches pédagogiques adaptées, comme l’approche transversale ou la pédagogie de projet. Il faut aussi faire le lien avec une démarche globale d’école ou d’établissement et que l’ensemble des acteurs de l’école se saisissent de ces enjeux, « dans la classe, dans l’établissement, dans le territoire ».

Écologie de classe ?

Quant à Fatima Ouassak, porte-parole de l’association Front de mères, elle a alerté sur le risque qu’il y aurait à considérer qu’il existerait une écologie pour les classes populaires différente de celle des classes moyennes : « On ne s’en sortira pas ! ». Elle a rappelé que le Front de mères est né d’une revendication de parents d’élèves d’avoir des repas végétariens à la cantine dans des quartiers populaires, non reconnue dans sa dimension écologique mais renvoyée à un phénomène identitaire. Même si elle observe qu’aujourd’hui, en France, il y a « plutôt une écologie de classe, et plutôt de classe moyenne ».

Mais pour elle, « l’écologie, c’est la justice sociale et la justice environnementale ensemble ». À quoi elle a ajouté : « Il faut oser dénoncer le système capitaliste et le système impérialiste, poser la question politique et oser dire qu’il y a des solutions ! Il y a un combat, une lutte, qui sont nécessaires. Lorsqu’on cherche à mobiliser, il faut parler de lutte pour un début de solution, pour mobiliser toutes les populations. »

En retour, David Wilgenbus a alerté sur le risque de surinvestir le rôle de l’école sur ces questions, ainsi que celui des jeunes : « On ne peut pas faire peser sur leurs seules épaules la mise en œuvre de solutions. » Pour lui, une certaine retenue est nécessaire, afin de respecter le droit des jeunes à ne pas s’engager. De même, Florence Bouteloup a rappelé que « cet enseignement n’est pas conçu pour faire des élèves des militants. On ne “sensibilise” pas les élèves, parce qu’on leur laisse la possibilité de s’exprimer et de s’engager, ou de ne pas le faire. Le système prend son risque. »

Lutter ou se résigner ?

Fatima Ouassak a abondé dans l’idée qu’il ne s’agit pas de tenir un propos militant face aux élèves. Mais pour elle, « on peut aborder les questions de justice sociale et environnementale de manière scientifique, elles ne sont pas moins légitimes que d’autres. C’est important de montrer aux enfants, aux élèves, qu’il y a des solutions et qu’on se bat, de leur transmettre la capacité de ne pas se résigner. Après, ils choisissent s’ils veulent se résigner ou pas. Mais il faut leur enseigner qu’il y a des alternatives, et pas de fatalité. »

Depuis la salle, la question a été posée du rôle de l’école, entre la mobilisation d’adolescents parfois indifférents, et l’apaisement de leur inquiétude voir de leur anxiété face aux risques et aux enjeux climatiques. Florence Bouteloup a proposé de sortir de ce double écueil en abordant la complexité de la question : « il y a toujours un aspect, une conséquence qui concerne les élèves ». De fait, Fatima Ouassak a observé que beaucoup de jeunes sont venus participer à une journée organisée en aout dernier sur le rapport du GIEC. Selon elle, c’était « parce qu’on a communiqué sur les grands incendies de l’été en Algérie : ils se sont sentis concernés par les conséquences pour cette terre d’origine fantasmée ».

Débattre

Pour Matthieu Stein, enseignant de SVT inscrit dans des projets des Savanturiers, une des possibilités pour mobiliser les élèves est de leur donner la parole, pour leur faire acquérir les outils de la réflexion et qu’ils ne soient pas seulement dans la réaction. On peut ainsi leur proposer de dire ce qu’ils mettraient eux en place. « Quand on le fait, les idées sont souvent bonnes et souvent beaucoup plus restrictives que ce que les politiques peuvent nous proposer ! Mais ils n’ont pas toujours une idée des coûts de leurs mesures. L’école doit être un moyen de commencer ce débat mais pas de le terminer. »

Il a souligné qu’ « à la fin d’un projet des Savanturiers, il y a toujours un congrès des jeunes chercheurs, où les différentes classes engagées dans le projet viennent confronter leurs travaux et idées, quel que soit leur niveau, de la maternelle à la terminale. »

Il y a selon lui plusieurs formes de débats possibles, avec des objectifs pédagogiques différents : « le débat mouvant pour évoluer, le conseil d’élèves pour décider, la DVDP (discussion a visées démocratique et philosophique) pour conceptualiser, le conflit sociocognitif pour cultiver le doute fécond ». Et d’ajouter qu’il faut que les enseignants y soient formés.

Comme l’ont rappelé les intervenants, la question n’est plus seulement « comment limiter le réchauffement climatique ? » mais  « comment vivre avec ? », dans une perspective de 3 ou 4 degrés de plus et non 2. David Wilgenbus a souligné que les enjeux dépassent largement les écogestes et que « ce n’est pas l’action d’une classe de 4e qui peut régler le problème. Il faut une action à tous les niveaux, local, national, mondial. » Fatima Ouassak a confirmé cette nécessité, en rappelant que derrière l’« évidence de la voiture » pour beaucoup d’élèves pour venir à l’école ou au collège, il y a la dangerosité de parcours piétons dans certains endroits : « Il faut interpeller les autorités publiques pour qu’elles agissent. »

Ça tombe bien, la campagne présidentielle commence…

Cécile Blanchard
Photographie Catherine Rossignol

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