Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Convaincre les parents pour faire classe dehors même en hiver

© @lecolededoddie
Tout est parti d’une question adressée par mail à Benjamin Gentils, le directeur de La Fabrique des communs pédagogiques, qu’il a ensuite répercutée sur un groupe de discussion d’enseignants et enseignantes engagés dans la pratique de la classe dehors. En primaire, comment vaincre les réticences des parents sur l’école dehors en hiver ?
L’enseignante qui a écrit le courriel explique avoir installé une matinée d’école dehors par semaine, dans un parc à proximité de l’école elle-même. Une réunion a eu lieu avec les parents, pour expliquer l’importance de bien habiller les enfants ce jour-là. Mais aux premiers signes météorologiques défavorables, des parents lui ont demandé d’arrêter la classe dehors pendant l’hiver pour que les enfants ne tombent pas malades.
Les témoignages et réactions sont vite arrivés dans le groupe de discussion. La plupart disent adapter les sorties à la météo, tout en rappelant les bienfaits de l’école dehors même par temps froid, et insistent sur la nécessité de bien expliquer la démarche aux parents.
D’abord, la plupart des réponses insistent sur la nouveauté de la pratique pour beaucoup de parents : « Nous n’avons pas tous les mêmes rapports à la nature. Tenir compte des diversités d’expérience de nature des familles de nos élèves c’est comme tenir compte des différences d’accès à d’autres habitudes ou objets culturels. » « La nouveauté fait peur. Notre société française prend la pluie et le froid pour des mauvais temps. » « C’est une approche tellement nouvelle pour certaines familles. » « C’est à nous de rassurer les parents. »
Prendre le temps de bien expliquer la démarche aux parents est donc nécessaire pour installer la pratique : « Il faut prendre le temps d’écouter et réexpliquer que le froid est bon pour la santé. Et démarrer progressivement. Mieux vaut aller un peu moins souvent dehors au commencement pour gagner sur la durée. Les années passant, les appréhensions diminueront. »
Malgré tout, la pluie, surtout forte ou froide, peut faire renoncer : « Ma première année de pratique de classe dehors, j’ai fait sortir les élèves par tous les temps, cela n’a pas posé problème, nous arrivions à nous abriter lorsqu’il pleuvait, mais il est vrai que c’est moins agréable. » « J’ai décidé de ne plus sortir s’il pleut fortement. J’ai fait un message aux parents et maintenant, je l’annonce dès la rentrée. » « Je ne sors pas non plus les jours de pluie « froide ». »

En revanche, le froid semble un obstacle moins rédhibitoire, moyennant quelques adaptations de la durée, du lieu ou des activités : « Pour le froid, je n’ai jamais eu de remarques. Mais quand il fait vraiment très froid, je ne vais pas dans mon espace de classe dehors qui est à une vingtaine de minutes de marche de l’école, je reste sur la place juste à côté et je coupe ma matinée : on rentre à l’école pour le gouter, puis on retourne dehors. » « Cela m’arrive aussi de raccourcir les séances et bien sûr de les mettre davantage en mouvement. » « Par temps très froid mais sec, nous sortons mais pas de regroupements assis, pas de long de temps de langage mais plutôt des moments sportifs avec jeux pour se réchauffer, nous allons courir sur le terrain, rouler dans les pentes et remonter, pour vivre le froid et comprendre comment se réchauffer… »
« J’adapte les sorties aux conditions météo et les parents le savent : la matinée peut se trouver écourtée voire annulée. C’est une position « frileuse » par rapport au fait de pouvoir sortir par tous les temps, mais il faut se ménager et peut-être proposer des expériences graduelles de confrontation aux conditions météo. Le jour de notre première sortie « en forêt », par temps de brouillard et humidité, avec mes PS pas encore très habitués, j’ai décalé le départ et le retour pour rester moins longtemps et j’ai averti les parents que j’ai vus le matin à l’accueil ; pour les autres, j’ai transmis le message via le cahier de liaison le soir même. »

On le voit, la communication et les explications aux parents sont essentielles pour ces enseignantes : « J’explique aux parents que dès qu’un enfant a froid et se sent mal, on rentre. Et les jours de froid, j’explique en amont que j’écourte la sortie. » « Il s’agit vraiment d’écouter les craintes des parents et ne pas hésiter à écourter les séances, montrer aux parents qu’on ne fait pas « n’importe quoi » lorsqu’on va en classe dehors. »
Bien sûr, les enfants doivent être habillés chaudement pour profiter de l’extérieur, et cela peut aussi être un obstacle parfois : « Je n’ai pas connu de réticences particulières des parents, mais des difficultés au niveau de l’habillement par temps froid. J’ai beaucoup échangé avec les parents avant les séances pour les prévenir du temps qu’il allait faire, à l’issue des séances pour relater les inconforts vécus par certains à cause du froid, donner des conseils pour l’habillement, mais aussi pour des habitudes à prendre à la maison. J’ai aussi beaucoup travaillé avec les élèves à identifier leurs sensations et leurs besoins, à expliquer l’importance de les satisfaire. À la fin des séances, on faisait un point sur qui avait eu froid ou pas et on comparait l’équipement. Ils se faisaient ensuite les relais auprès des parents. »
Incidemment, même si cela n’a pas été souligné lors des échanges, cela soulève la question des familles qui ne peuvent pas financer ces vêtements chauds… De fait, certaines écoles prennent en charge une partie de l’équipement, en achetant des combinaisons, des bottes ou des capes de pluie pour tous les élèves.
Et au fur et à mesure, les enfants eux-mêmes réalisent qu’ils supportent mieux le froid : « Notre satisfaction avec les élèves a été de nous rendre compte qu’ils toléraient de mieux en mieux le froid ! J’avais un élève pour qui c’était très compliqué. On avait dû écourter une séance lors des premiers grands froids. Quelques séances plus tard, avec un meilleur équipement et des astuces pour se réchauffer, il ne se plaignait du froid que vers la fin de la séance. Je leur faisais remarquer cette meilleure adaptabilité, et ils étaient très contents quand ils n’avaient pas eu froid. J’ai eu un élève qui a gardé ses après-ski et sa combi jusqu’au printemps. J’avais chaud pour lui ! Il aimait tellement sa tenue ! »
Lorsque la pratique s’installe sur plusieurs années, les bénéfices sont de plus en plus aisés à démontrer et mieux connus par les élèves et les parents : « La pratique régulière au cours des années montre aussi que les enfants (et les adultes !) sont moins malades en étant dehors, mais il faut prendre le temps d’expliquer cela aux parents qui surprotègent les enfants vis-à-vis de la météo. Je m’appuie aussi sur des textes ou des conférences qui mettent en avant le bienfait de la classe dehors pour la santé [Voir par exemple cet article sur le site de l’université de Sherbrooke, au Canada, ou cette chronique de mars 2021 sur France inter.]. »
« La pratique régulière montre que les enfants sont moins malades. Cela montre aussi que les parents nous font plus confiance. Je le vois cette année. Les parents savent que je pratique la classe dehors depuis quatre ans. Ma collègue de PS/MS (qui ne pratique pas mais fait des sorties nature aux beaux jours) prépare ses élèves et leur parle de la classe dehors lorsqu’ils seront dans ma classe et je vois bien la différence avec les premières classes que j’ai emmenées. Tous mes élèves sont correctement équipés, ils se réjouissent de chaque séance de classe dehors et les parents sont très réceptifs. »
À lire également sur notre site
« La classe dehors, c’est aussi une question de santé !», entretien avec Moïna Fauchier Delavigne
Découverte des « curiosités » de la nature, par Cécile Choisi
La classe dehors pour faire évoluer la société, par Céline Cael et Jeanne-Claude Mori
Au cœur de la ville, la résidence en forêt, par Éric Richard
La classe dehors, une respiration collective, par Monique Royer



