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Changer l’école, c’est d’abord nous changer nous-mêmes

Mais que signifie « changer l’école » dans un monde par bien des aspects menaçants ? Comment transformer une institution façonnée par ses héritages religieux, sociaux et politiques, sans perdre de vue l’humain ? Cette réflexion, issue du colloque « Inventer l’école de demain » du CRAP-Cahiers pédagogiques, qui s’est tenu le 20 octobre 2025, invite à penser le changement non comme une énième réforme technique, mais comme une exigence anthropologique et politique : c’est en acceptant de nous changer nous-mêmes que l’on pourra renouer avec une éducation pleinement humaine.

« Changer » (l’école) ? En préalable à ce que je vais proposer, arrêtons-nous à quelques questions incontournables :

  • Comment imaginer un changement porteur de valeurs de justice dans un monde marqué par les changements innombrables qui assaillent aujourd’hui l’école dans le monde entier ? (A)
  • Jusqu’où, anciens élèves ou acteurs contemporains de l’éducation, et citoyens, accepterions-nous nous-même de changer ? Jusqu’à quelle profondeur accepterions-nous de labourer ? (B)
  • Sommes-nous certains d’une idée d’éducation que nous aurions à proposer ? Avons-nous arrimé la question de l’éducation à un mât suffisamment solide, dont le sens serait nécessairement politique ? (C)
  • Pensons-nous pouvoir convaincre tous les acteurs, enseignants, parents, citoyens, élèves ? Ou bien faut-il trouver autre chose, quelque stratégie acceptable ? (D)
A- Un contexte de puissantes menaces

Le premier élément à avoir en tête est celui de la marchandisation accélérée des savoirs, avec l’éclatement des savoirs de l’école en une quantité d’enseignements et de compétences pouvant être customisés et achetés séparément. L’idée d’un portefeuille personnel l’a emporté en bien des cas sur celle d’une culture, qui plus est définie comme commune.

Second point : comment faire vivre une école tournée vers des valeurs démocratiques quand est consacrée dans tant de systèmes la prééminence des idéologies de célébration du plus fort et du plus riche ? Tant d’écoles du monde devenues des ateliers d’inégalités et de domination1 !

Tout aussi essentiel : réfléchir au rapport entre l’école et toutes les technologies d’abdication de la responsabilité humaine ; on ne parle, par exemple, que de « s’adapter » à l’intelligence artificielle ou d’enseigner à s’en servir, mais quand enseigne-t-on que c’est au sein d’un épisode précis de l’histoire du capital mondial qu’est imposée cette gigantesque opération de marketing à paillettes ?

C’est aussi à tout le règne des algorithmes en matière d’éducation, comme des recherches fondées sur la « preuve » (evidence-based policies)2 qu’il faudrait opposer un propos prudent, éthique et informé de ce en quoi l’éducation n’est pas assimilable à n’importe quel domaine de l’action publique.

B- Affronter nos imaginaires et routines

L’école à laquelle nous pensons est celle de notre enfance, et, pour certains, celle qui est définie par l’exercice de nos métiers. Ne faisons pas comme s’il était facile de toucher à tout cela ! Dans nos têtes, à tous, existe un concentré d’imaginaires divers, que nous avons consacrés sans examen suffisant, comme ces croyances en l’élitisme républicain, en la valeur des notes, en la pertinence des programmes scolaires, ou dans le caractère démocratique de l’école française…

Pourtant cette école3 est tragique, dans son incapacité à contrecarrer des défauts sur lesquels tout le monde s’accorde : son élitisme social incurable, sa faveur constante donnée à un intellectualisme abstrait plutôt qu’aux travaux manuels, techniques ou artistiques, sa fermeture ancienne à l’apprentissage de la vie et de l’action, sa facilité à admettre que la réussite ne peut pas toucher tous les élèves. Pourquoi ?

Ils sont là, les vestiges de cette école archaïque profonde qui, au-delà de toutes les réformes, n’a jamais cessé de régner4 : celle par exemple qui a toujours tourné le dos à la vie, selon l’inspiration de l’école catholique originelle, celle héritée du collège des jésuites qui donna le modèle d’une école élitiste, compétitive, lettrée et mondaine.

Cette école qui continue à faire de la réussite scolaire quelque chose qui ne peut concerner qu’un petit nombre, inspirée par une influence janséniste ou pascalienne, tenant l’enfant pour mauvais et la porte vers le salut « étroite5 ».

Cette école moderne dite aujourd’hui prométhéenne qui s’est développée simultanément à l’industrialisation et au développement des industries extractives, mais aussi avec les nationalismes qui se déchainèrent dans la foulée, comme l’explosion des colonialismes. Comptons-nous, avec de simples retouches de détail, qu’elle invente un autre rapport entre l’humain et le vivant ?

Les mêmes analyses seraient à faire sur l’organisation du pouvoir dans l’école française : sommes-nous prêts à nous défaire de ces idées selon lesquelles notre école serait démocratique, quand elle n’est que la caricature d’une école de la démocratie ? 0n en fait un objet de cours, sans en faire le principe même de la vie collective dans l’école.

Avons-nous aussi en tête l’impact de l’idéologie néolibérale, pour laquelle toute dépense publique est à priori suspecte : le pouvoir central multiplie les injonctions visant une théorique « efficacité » et demande en permanence au « terrain » des « comptes » et des « résultats ». Tout cela est inscrit dans les profondeurs des routines : prêts à secouer cela ? Jusqu’où ?

Sommes-nous prêts à interroger la définition de la structure ministérielle elle-même, et le pouvoir de ministres de légiférer en termes de savoirs, qui devrait leur être interdit, comme de décider en matière d’éducation selon un calendrier, nécessairement de long terme, qui ne correspond en rien à celui d’un personnage politique pressé et de passage ?

C- L’utopie de l’humain

Les menaces mondiales sur l’école ont un immense mérite, que nous devons saisir : elles nous obligent, si nous ne voulons pas tout leur abandonner, à être plus au clair sur les finalités que nous estimons devoir être poursuivies.

Or, soyons honnêtes, il y a longtemps que notre école met en avant plusieurs finalités, ce qui revient à ne pas en avoir, chaque fois qu’elles s’opposent : l’école pour simplement réussir à des examens, ou pour répondre aux besoins de la croissance économique, ou pour faire des républicains, ou des personnes cultivées, ou dotées d’esprit critique, ce n’est pas la même chose. Alors même qu’aucune religion, aucune philosophie, aucune théorie de la connaissance n’emporte plus de consensus. Reconnaissons-le : nous sommes tout nus !

Ce qui nous oblige alors à nous demander ce qu’est l’éducation, et à nous souvenir qu’elle est inscrite par nécessité dans la condition première du petit humain. Enseigner l’humain à l’humain pourrait donc être cette finalité suprême que nous recherchons : l’humain comme unité de l’aventure de l’espèce, et l’humain comme créateur sans fin de cultures diversifiées6.

Aucun « changement » n’a de chance s’il n’arrime pas fermement toute entreprise d’éducation à ce cœur d’humanité, en prenant comme inspiratrice l’anthropologie scientifique.

Partant de là, une école de l’humain ne pourrait être celle qui, comme aujourd’hui dans tant de situations et tant de disciplines, continue consciemment, mais plus souvent par inertie, à valoriser les dominations, celles des riches ou des puissants, les servitudes, y compris celles vis-à-vis des technologies, ou celle encore de l’humain sur le vivant. Une école qui marquerait son humanité devrait savoir dire « non » et s’interdire !

D- Débloquer quelques verrous stratégiques

Nous avons resserré l’intention éducative sur son essentiel, et là, nous pensons tenir le cœur de ce qui pourrait guider le changement, avec une valeur politique et morale qui n’est pas sans rappeler ce que l’Unesco préconisait dans son Préambule constitutif.

Un tel changement proclamerait une modalité radicale pour penser autrement l’éducation, une utopie positive. La question se pose de savoir comment la promouvoir : la conviction ne suffira pas ; il est indispensable de définir une autre modalité d’action.

Et là, je propose – ce qui n’est pas un choix entre des « petits pas » que certains privilégient, et l’attente d’un « grand soir », qui bloque tout autant – de repérer ce que j’appelle des « verrous », c’est-à-dire de véritables centres nerveux du système dont le déblocage entrainerait en chaine des changements qui s’étendraient à l’ensemble.

Pour donner une idée, pointons-en quelques-uns : supprimer toute notion de « décision d’orientation », à tout niveau ; supprimer la notation sur 20 et les examens obtenus par moyenne de notes ; mettre fin aux évaluations nationales et sortir la France des enquêtes internationales PISA ; introduire de façon obligatoire au moins un enseignement professionnel dans le curriculum du collège ; supprimer le brevet des collèges et valider le socle commun en fin de 2de ; instaurer un socle commun interdisciplinaire pour le recrutement des enseignants, etc.

Tout est dans « etc. » : trouver des verrous authentiques, les débloquer, et laisser les changements s’opérer…

L’inspiration de ces propositions recoupe souvent celle de l’excellent ouvrage de Céline Cael et Laurent Reynaud, Et si on imaginait l’école de demain ? (Retz et Cahiers pédagogiques).

Le choix est simple au fond, si nous nous référons à l’ouvrage cité de Bernard Charlot : enseigner l’humain ou la barbarie ! Non, corrigeons cette dernière phrase : ce changement n’est plus un choix, mais une nécessité !

Roger-François Gauthier
Membre fondateur du Collectif d’interpellation du curriculum (Cicur)

À lire également sur notre site

Le quatre-quarts d’un changement éducatif, par Sylvain Connac

Construire l’école de demain, à petits pas, par Céline Cael

Quelle boussole pour l’école ? par Roger-François Gauthier (accès payant)

Imaginer l’école idéale, entre utopie artistique et récit d’anticipation, par Céline Cael

« C’est le bon moment pour se réapproprier l’école qui vient », entretien avec Nicole Priou, Laurent Reynaud et Jean-Michel Zakhartchouk


Sur notre librairie

Couverture du numéro 600, « 4 pistes pour l’école du futur »


 

Notes
  1. Voir notamment mon article pour AOC, « Menaces fascistes sur l’école : la grenouille va-t-elle se laisser bouillir ? ».
  2. Voir la recension par Jean-Pierre Véran de Les données probantes et l’éducation, de Sihame Chkair et Sylvain Wagnon.
  3. Voir notamment notre livre, à Philippe Champy et moi-même, Contre l’école injuste. Questionner l’imaginaire scolaire, discerner les pièges, repenser les savoirs à enseigner, ESF Sciences humaines, 2022.
  4. Sur ce qui suit, voir en particulier la conférence de consensus du Cnesco : https://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2025/03/Cnesco_CC-savoirs-competences_Gauthier.pdf
  5. Voir l’intervention d’Alain Boissinot au séminaire du Cicur en 2023, sur le thème « Quelques exemples d’imaginaires collectifs pesants ».
  6. Voir les travaux de Bernard Charlot et notamment Éducation ou barbarie. Pour une Anthropo-pédagogie contemporaine, et la recension que j’en ai faite dans la Revue internationale d’éducation, ainsi que les travaux de Bernard Lahire, dont Savoir ou périr, Seuil, 2025.