
Six dilemmes en quête de hauteur
Pour un formateur, visiter un stagiaire est une source abondante de questions identitaires et professionnelles, pris qu'il est dans une multiplicité de regards, de ceux qui sont à la fois un peu ses collègues, mais aussi des étudiants en formation, des enseignants en exercice, des responsables de la formation.

Israël-Palestine dans les manuels scolaires en France
Au Sénat, un colloque sur « les représentations du conflit israélo-palestinien dans les manuels scolaires » a été organisé en novembre 2013. Sandrine Mansour-Mérien est docteure en histoire et chercheuse au Centre de recherches en histoire internationale et atlantique à l’université de Nantes, et auteure d'une étude sur le sujet. Elle présente dans cet article le déséquilibre, dans les manuels scolaires, de la présentation de la situation israélo-palestinienne. Yannick Mével, professeur d'histoire-géographie et membre du comité de rédaction des Cahiers pédagogiques, sans contester ces conclusions mais en les relativisant, insiste sur le rôle de l'enseignant pour éviter, quoi qu'il en soit, de s'enferrer dans la logique de guerre, camp contre camp, par trop manichéenne.

L’observateur observé
Mai 1983. Le gouvernement Mauroy 3 l’a fait sans le dire. Le tournant de la rigueur. Finies les grandes réformes, on gère. Pourtant, pour ce qui touche à l’enseignement, tout n’est pas joué : la réforme des universités reste à adopter, le grand service public de l’éducation qui doit intégrer public et privé n’est pas encore enterré. Le ministre Savary peut espérer changer le lycée (Antoine Prost lui remettra un rapport en ce sens dans quelques mois) et d’abord le collège. Le rapport Legrand (février 83) donne naissance à la rénovation des collèges. C’est la révolution culturelle, mille fleurs vont s'épanouir. Les militants pédagogiques n’ont pas attendu ce grand soir pour s’engager dans le changement ! Ainsi ces professeurs de biologie dans le dossier des Cahiers pédagogiques n° 214, « Enseigner la biologie ». Et parmi eux, Nicole Dubois. Est-elle en avance sur son temps ? Sans doute pas tant que cela. Sauf sur un point : elle s’intéresse à l’observation. Observer en classe ? L’idée serait-elle si nouvelle ? Le terme est rare dans les Cahiers pédagogiques. Ou est-ce un effet de vocabulaire qui fait que l’on nommait autrement ce geste professionnel ? L’article fonctionne comme une mise en abime de différents niveaux de l’observation dans la classe. Voici une enseignante qui fait observer ses élèves, sa matière n’est-elle pas une science où l’observation joue un rôle déterminant ? Et tandis qu’ils observent, elle les observe observant, pour adapter ce qu’elle leur enseigne. Mais voilà qu’un troisième larron s’en mêle. L’inspecteur. Il vient l’observer, elle, enseigner et, la voyant observer ses élèves observant, il ne voit rien. Du coup, c’est elle qui, par un spectaculaire effet de miroir observe l’observateur en difficulté d’observer. À la page suivante, un décalogue imaginaire non signé. Juste là pour montrer la diversité des discours des inspecteurs, en ces temps révolus.

Tous des stars
Janvier 1986. Après cinq ans de changement et de virages plus ou moins avoués, la désillusion et la torpeur semblent avoir envahi furtivement le pays. Les élections législatives qui se profilent sanctionneront la gauche au pouvoir.…

Voir et dé-voir
Ce qui fonctionne n'est pas toujours ce que l'on croit. Donc autant tout essayer.

Gâtisme professoral
Février 1963 .La France s’ennuie, la presse s’ennuie : la fin de la guerre d’Algérie, la fin de la crise politique de 1962 ont tari les sources principales de gros titres de la « bête curieuse » (Alain Souchon). La signature…

Quand la maternelle entrait dans le débat
Février 1991. En ce glacial mois de février paraissent au Journal officiel des décrets relatifs aux droits et obligations des élèves du second degré. Les textes officiels avancent prudemment qu’il ne s’agit pas de modifier le statut…

exercice de style
Mai 1953. Le dossier des Cahiers pédagogiques pour l’enseignement du second degré associe des articles sur l’enseignement de la philosophie et sur l’instruction civique, dans un rapprochement plus provocateur que fortuit. B. Guillemain, professeur à Saint-Maur, y proclame son socratisme et conclue ainsi : « Et je m’assure de n’avoir d’unité que stylistique. Faire la classe en ami, non en maitre ; ne rien sacrifier pourtant de la tradition et des problèmes : tel est le but que je me suis assigné. Je crois ouvrir par mon exemple quelques voies possibles. J’ai trop le respect de l’originalité de chacun pour encourager quelqu’un à m’imiter. » Unité stylistique et respect de l’originalité de chacun, n’est-ce pas la ligne éditoriale des Cahiers pédagogiques ? Le texte de ce mois paraitra peut-être un peu décousu. J’ai coupé l’introduction trop générale, pour entrer d’emblée dans la classe ; j’ai fait quelques coupes et rajouté des transitions entre les paragraphes, supposant le lecteur suffisamment habitué à combler les ellipses pour reconstituer la pensée de l’auteur. J’ai surtout tenu à en conserver le style : c’est celui des Cahiers pédagogiques. C’est un style où alternent les niveaux de langue et les lexiques, passant de la langue savante qui multiplie les références à la langue fleurie de métaphores les plus surprenantes en passant par la langue quotidienne (faussement quotidienne bien sûr) de la salle des professeurs. Le style des Cahiers pédagogiques, c’est l’emploi du présent : tout à la fois celui de la théorie, par définition atemporelle, et celui du récit qui immerge le lecteur par l’effet de réel. Le style des Cahiers pédagogiques, c’est le sérieux de celui qui défend des principes, des valeurs et cherche à convaincre, allié à l’humour de celui qui refuse le dogmatisme et cherche davantage à ouvrir le débat qu’à imposer sa façon de faire.

Jeu de rôle
Mars 1983. La gauche prend une claque aux municipales. Pire, à Dreux, l’extrême droitiste Stirbois devient maire, avec le soutien d’une partie de la droite locale dans le rôle des affreux. La claque. Pas de ces claques de comédie qui…

Les classes sociales et l’école
Les études de mobilité montrent que la classe ouvrière est reproduite largement à partir d’elle-même (70 % environ des fils d’ouvriers sont ouvriers), de la classe paysanne et de la petite bourgeoisie ; les classes moyennes à partir d’elles-mêmes et, assez largement, des classes supérieures et ouvrières ; les classes supérieures à partir d’elles-mêmes et des classes moyennes. Si l’on impute non pas à des qualités psychologiques des individus (les aptitudes, les motivations, les désirs), mais à des déterminations structurelles (l’organisation de la production économique, les fonctions du système d’enseignement) la sélection qu’opère l’école, on voit que la question de la démocratisation doit être retraduite en ces termes : par quels moyens l’école joue-t-elle son rôle de conservation sociale ?De nombreuses recherches ont mis en évidence que, à leur arrivée à l’école primaire, les enfants se différenciaient déjà fortement selon leur classe d’origine. Basil Bernstein a pu montrer qu’en Angleterre (mais ces résultats sont surement généralisables), il existe de grandes différences dans l’apprentissage de la langue entre les enfants des classes populaires et ceux des classes moyennes. Non seulement les conditions de l’apprentissage de la langue sont, selon Bernstein, différentes, mais la forme même de la langue apprise : celle des enfants de classe moyenne leur permet de se différencier du groupe, de prendre conscience de leur propre individualité, d’exprimer des nuances et facilite l’usage de l’abstraction. Comment s’étonner dès lors de leur meilleure adaptation ultérieure à l’école, si l’on reconnait là justement les caractéristiques de la langue de l’école et des instituteurs, membres eux aussi des classes moyennes ? L’élève de classe populaire dont la langue est syntaxiquement plus simple, et qui n’explique pas verbalement les nuances et l’intentionnalité dans les relations à autrui, doit, pour s’adapter, acquérir péniblement le code qui permet de répondre aux demandes de l’école et, en quelque sorte, de réussir une véritable acculturation.Bien loin de n’agir que dans les premières années de scolarisation, cet effet d’héritage culturel joue encore un rôle important, même dans l’enseignement supérieur. Les travaux effectués par le Centre de sociologie européenne ont mis en évidence l’importance des savoirs et des dispositions à l’égard du savoir qui, tout en n’étant jamais explicitement transmis par l’école, jouent un rôle déterminant dans la réussite scolaire. Parmi les conclusions les plus importantes de ces recherches, on peut retenir :1. La réussite scolaire des élèves dépend fortement de la familiarité avec la culture, familiarité qui n’est produite, dans l’état actuel de l’enseignement, que par l’application diffuse dans les familles cultivées. Cette relation est démontrée en particulier par le fait que le niveau de diplôme du père (ou de la mère) est plus fortement lié statistiquement à la réussite scolaire que, par exemple, le niveau socioéconomique.2. Cette relation entre réussite scolaire et niveau culturel dépend en grande partie du caractère explicite de l’enseignement. Les techniques et méthodes de travail ne sont pas systématiquement enseignées à l’école, ce qui désavantage les élèves des classes populaires qui ne les possèdent pas naturellement (c’est-à-dire par le seul fait de la familiarité avec la culture scolaire) comme les élèves des classes supérieures.3. L’analyse des critères implicites du jugement des enseignants (par exemple aux examens) montre l’importance de ceux qui réalisent les valeurs des classes supérieures (distanciations, désintéressement, brillant et habileté d’expression). D’une manière générale, l’école dévalorise ce qui est proprement scolaire (d’où la fréquence d’annotations dépréciatives reprochant à un travail d’être scolaire), et valorise ce qui ne peut être acquis au cours d’un apprentissage extrascolaire, c’est-à-dire, d’abord dans la famille : ce sont donc les élèves originaires des familles non cultivées (donc des classes populaires) qui sont condamnés à être scolaires et dépréciés par l’institution.Ces analyses permettent de comprendre le rôle que joue l’école dans la reproduction de la structure sociale. En affirmant l’égalité (formelle) de chaque élève devant l’enseignement qui lui est offert, en sélectionnant préférentiellement par examens et concours, l’école fonde l’idéologie qui la justifie, et, traitant de manière égale des individus inégaux vis-à-vis d’elle, accomplit son rôle de différenciation sociale. Ainsi elle ne justifie jamais mieux la structure de la classe que quand elle ne semble poursuivre que ses propres fins (la sélection des meilleurs selon ses propres critères), transformant ainsi des différences sociales en différences scolaires. En ce sens, l’inadaptation apparente de l’école au monde moderne (programmes démodés, etc.) est plus fonctionnelle qu’il n’y parait : elle contribue à fonder l’illusion de l’autonomie de l’école et de l’action de ses agents. La diffusion parmi les enseignants du secondaire et, surtout du supérieur, de l’idéologie du don, qui interprète en termes d’aptitudes innées, et subsidiairement, de mérite individuel, et différences de réussite scolaire, montre que ce rôle de conservation sociale reste très souvent dissimulé aux agents mêmes de l’institution, ce qui s’explique partiellement par les critères selon lesquels les enseignants eux-mêmes ont été sélectionnés.Nous voudrions, à titre de conclusion, mettre le lecteur en garde contre certaines lectures fautives, mais fréquentes, des travaux de sociologie de l’éducation dont nous avons rendu compte. En premier lieu, on ne saurait imputer à la volonté des agents de l’institution scolaire, et, d’abord, des enseignants, le rôle de conservation sociale de l’école. Comme les agents des autres institutions sociales, les enseignants ne sont pas, le plus souvent, en situation de percevoir immédiatement toutes les fonctions de l’institution qu’ils servent.En second lieu, la mise en évidence de la fonction de conservation sociale remplie par l’école ne signifie pas que celle-ci conserve et reproduise à elle seule, en toutes circonstances, la structure de classe : l’affectation des travailleurs aux différents emplois ne dépend pas exclusivement de l’institution scolaire, puisqu’un nombre considérable de cadres moyens et supérieurs ne possède pas les diplômes qui correspondent formellement à leur emploi. L’école n’est pas non plus le seul agent d’inculcation idéologique ; la famille et, dans une mesure variable les églises, les partis politiques, les relations de travail jouent également un rôle important.

Création, imagination, invention
DÉCEMBRE 1995. « Strumming my pain with his fingers, singing my life with his words, killing me softly with his song, killing me softly with his song, telling my whole life with his words, killing me softly with his song. » La reprise d’un standard par les Fugees, un groupe de hip-hop venu d’Haïti à New York, même si elle choque les puristes, illustre le métissage du monde autant que la formule de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Reprise, détournement, recréation, triomphe de l’imagination, la mélodie géniale de Charles Fox écrite et interprétée en 1971 par Lory Lierbeman, et transformée en tube en 1973 par Roberta Flack, questionne les chemins de la créativité, de l’invention, de l’imagination : entre contraintes du déjà là et des genres à la mode et liberté de la pensée divergente.

Comme un oiseau
Mars 1955
Le 12, Charlie Parker, surnommé « Bird », s’est éteint. Écoutez « Ornithology », le standard qu’il composa avec Benny Harris dans la version de 1946 puis dans la reprise en scat d’Ella Fitzgerald dans « How high the moon » (Ella in Berlin, 1960). Certes, c’est un peu tiré par les plumes, mais comment échapper au rapprochement avec les chants d’oiseaux que l’on entend en arrière-plan du dossier que vous avez entre les mains ? Le 15, les Cahiers pédagogiques publient le troisième dossier, depuis leur création, consacré à l’étude du milieu. C’est dire l’importance de ce thème pour les fondateurs des classes nouvelles et de la revue. Le dossier s’ouvre sur un florilège de textes de référence, de Michel Montaigne (1580) à Henri Lefebvre (1947), en passant par François Fénelon, Jean-Jacques Rousseau, Hippolyte Taine, Paul Vidal de La Blache, etc. On y lit la défense de l’étude du milieu dans la science, la littérature, les apprentissages. Ainsi ce précepte de Rousseau : « En général, ne substituez jamais le signe à la chose que quand il vous est impossible de la montrer ; car le signe absorbe l’attention de l’enfant et lui fait oublier la chose représentée. » (Émile ou De l'éducation, livre II). Nous reprenons ici de larges extraits d’un article d’Alfred Weiler, l’un des promoteurs de l’éducation nouvelle et des classes nouvelles à la Libération. Certes, l’étude du milieu n’était pas l’école dehors, mais le lecteur d’aujourd’hui retrouvera bien des idées et des arguments défendus dans le dossier de ce numéro. Le contexte a changé, bien sûr, l’entrée des auteurs de 1955 par la dimension sociale du milieu a fait place à une entrée par la dimension environnementale, mais la volonté de les faire converger est partagée.
Yannick Méve

