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Un rêve de formation idéale

L’intelligence artificielle générative pour créer des parcours individuels de formation : est-ce prometteur ou inquiétant ? Le point de vue quelque peu ironique d’une formatrice pas franchement convaincue…

Je viens de découvrir une petite merveille pour les formateurs et les organismes de formation sur Linkedin : l’IA générative de parcours individuels de formatage, oh pardon ! … de formation !

D’après ce que j’ai compris, elle fonctionne ainsi :

  1. vous faites passer un prétest au futur stagiaire sur un thème identifié par l’organisation, qui pose problème à celle-ci et dont elle a les solutions ;
  2. l’IA générative analyse les réponses ;
  3. l’IA générative mouline et vous sort un parcours scénarisé, individualisé pour chacun ;
  4. chaque objectif-cible est l’occasion d’un apport d’un expert de… (selon le sous-thème) et des exercices sous forme de quizz permettent au stagiaire de voir s’il a compris ou non ;
  5. l’IA invite le stagiaire à projeter l’utilisation de l’outil dans sa classe ;
  6. vous pouvez suivre les progrès de vos stagiaires par des tests que l’IA génère périodiquement et vous pouvez en mesurer les effets ;
  7. l’IA félicite et encourage les tentatives ;
  8. l’IA veille au bienêtre des stagiaires en leur dispensant des conseils de sommeil, de sport et de nutrition (bon, là j’exagère un peu…) ;
  9. l’IA se charge de bifurcations et de prolongements de la scénarisation du parcours selon les réponses ;
  10. l’IA décerne à chacun un badge de réussite en fin de parcours.

Oui, vous avez bien lu : l’IA fait le travail à votre place ! Elle dispose de toutes les méta-analyses qui prescrivent la bonne manière de faire, plus que tout ce que vous pourrez ingurgiter en tant qu’être humain.

Plus précis, plus simple

C’est beaucoup moins usant pour vous que de vous démener en face à face, en présence ou en distanciel synchrone. C’est beaucoup plus précis parce que l’analyse des besoins et des attentes, vous n’avez pas le temps de la faire pour chaque stagiaire. D’ailleurs, plus besoin de fabriquer des maquettes de formation qui, de toutes manières, étaient trop standardisées. C’est beaucoup plus simple à gérer, pas de dynamique de groupe à initier, pas de conflits de personnes ou d’intérêt. Il n’y a pas d’abandon car chacun ne peut qu’être motivé, s’engager et persister dans le parcours proposé puisque c’est le sien, l’unique, qui lui correspond parfaitement.

L’apprentissage étant progressif, sur des objectifs ciblés de connaissances et de gestes professionnels, il aboutit nécessairement à une amélioration des pratiques enseignantes.

Quel beau rêve ! Vraiment ? Quel beau rêve ?

Je m’autorise quelques remarques.

Question de posture

La première tient au paradigme dans lequel nous replongeons, celui du béhaviorisme, qui a fait ses preuves par son manque d’impact. Il s’agit de la pédagogie par objectifs, avec un formateur en posture de sachant-aidant qui maitrise et contrôle, sans intégrer la complexité et la dynamique d’une formation, ainsi que sa dépendance à l’environnement de chacun.

Si, en lisant ce qui précède, vous avez réellement pensé, au fond de vous, qu’après tout, c’est un beau rêve et que l’IA peut vous remplacer avantageusement, alors, je vous rassure, ce sera bien le cas, seulement l’organisation n’aura plus besoin de vous. Mais le manque d’impact de la formation ne sera pas réglé.

Un mirage

La deuxième est le mirage de l’efficacité d’une individualisation de l’apprentissage, poussée à l’extrême grâce à l’IA, puisqu’adaptée à chacun. Elle reste cependant le fruit d’une standardisation déguisée puisque les attendus seront les mêmes pour tous.

La troisième propose une explication qui tient en la méconnaissance, voire l’ignorance, des recherches en sciences de l’éducation et de la formation sur la formation des professionnels. Plus exactement, la centration de la formation des formateurs sur des savoirs académiques, didactiques et pédagogiques est nécessaire mais pas suffisante pour former autrement.

Depuis quelques décennies, les différents cadres théoriques se rejoignent sur l’idée du développement professionnel qui n’est pas seulement l’acquisition de savoirs professionnels mais aussi une transformation de son identité professionnelle.

Pour le dire rapidement, le processus de développement professionnel est enclenché de manière effective autour de deux concepts-clé : intelligibilité du travail et négociation1 ; avec un formateur qui propose des analyses de situations de travail, des essais et des tâtonnements, soutenus par des éclairages théoriques, construits et débattus en collectif, le tout remué et remâché (si je peux me permettre, ruminé si vous préférez) individuellement, en réponse à des problèmes rencontrés dans l’environnement professionnel… Rien à voir avec ce qui est proposé ici avec l’IA générative !

Décidément, ce « rêve » n’est qu’un cauchemar. Une utilisation de l’IA générative intégrant un réel processus de développement professionnel est espérée !

Anne-Marie Cloet-Sanchez
Formatrice et docteure en sciences de l’éducation et de la formation.

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Sur notre librairie

Couverture du numéro 593, "Intelligence artificielle et pédagogie"

Couverture du hors série n° 60 : « Nouvelles formes de formation continue »

Notes
  1. Voir l’article : Laurent Filliettaz, Ayla Bimonte, Ghizlane Koleï, Alexandra Nguyen, Aurélie Roux-Mermoud, Sabrina Royer, Dominique Trébert, Constanze Tress et Marianne Zogmal, « Interactions verbales et formation des adultes », Savoirs vol. 56(2), 2021, p. 11-51. https://doi.org/10.3917/savo.056.0011