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De l’accompagnement des élèves et de la contrebande

Quelle différence entre enseignement et accompagnement ? Qu’est-ce qu’une véritable évaluation des compétences ? L’enseignement explicite peut-il être une méthode universelle ? Retour en trois points sur la conférence interactive organisée pendant les rencontres du CRAP-Cahiers pédagogiques avec le chercheur et expert en formation d’adultes Philippe Peaud.

Nous avions souhaité cette année expérimenter une nouvelle approche, et transformer la conférence organisée pendant les Rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques en une occasion de retour réflexif sur nos propres pratiques. La commande était de nous éclairer sur ce qui, dans notre activité associative et dans nos métiers, relève de la formation, de l’accompagnement et de l’enseignement.

Philippe Peaud a accepté de jouer le grand témoin, et de passer deux jours d’immersion dans les Rencontres, en observant notre activité dans les ateliers comme dans les temps informels. Il s’est ensuite attaché à nous donner des repères pour agir de manière plus consciente et étayée par les apports de la recherche. Exercice délicat face à un public exigeant, bienveillant, mais pas toujours conscient de ses propres compétences, et fatigué après une journée de fortes températures et d’intense concentration de la part de tous et toutes !

Après un retour à chaud sur ce qu’il avait pu comprendre de nos fonctionnements et postures au sens buchetonien1 du terme, notre conférencier, alternant apports, pauses et mises en situation, est revenu sur les notions clefs.

Accompagnement : « D’abord, il ne peut pas y avoir d’accompagnement s’il n’y a pas de projet de l’apprenant. Il est d’abord nécessaire de créer une motivation, un déplacement (en latin, motivare signifie déplacer). C’est l’accompagné qui décide, ce qui constitue une grosse différence avec le conseil ou la remédiation. C’est en quelque sorte l’inverse de l’enseignement.

Il faut proposer une situation pour laquelle il n’y a pas de solution satisfaisante, pas de “bonne réponse”. Car le but de l’accompagnement n’est jamais de permettre à l’apprenant de trouver la solution, mais de lui permettre, face à une tâche complexe, de comprendre où est l’obstacle et quelles sont les différentes étapes de son raisonnement. Il n’y a donc pas de critères pour guider la réalisation des tâches, les élèves ont entière latitude dans leurs stratégies et dans l’utilisation des ressources dont ils disposent. L’enseignant doit faire le pari que les élèves vont mobiliser leurs connaissances et déclencher un comportement qui leur permettra de réaliser la tâche.

En tant qu’enseignant, si vous souhaitez adopter une logique de formation, et même d’accompagnement, il sera nécessaire de résister très fort à la logique de contrôle, de vérification, qui ne permet pas d’apprendre véritablement quand elle est seule à l’œuvre. Et si vous voulez accompagner, sachez que dans l’Éducation nationale, vous n’êtes pas dans la bonne institution, il va vous falloir jouer les contrebandiers ! Car notre système éducatif est d’abord et avant tout fondé sur la transmission des savoirs et des valeurs, et cela pèse d’un poids extrêmement lourd2. »

Évaluation par compétences : « La plupart du temps, on évalue par les compétences, autre chose que lesdites compétences. La compétence est un processus de mobilisation, un individu est compétent à partir du moment où il ou elle sait mobiliser ses ressources à bon escient pour répondre à une situation, comme le propose Bernard Rey, professeur en sciences de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles3 ; cela ne préjuge pas de la qualité de la performance, qui s’acquiert par la répétition. Pour évaluer les compétences, il faut donc ne pas mettre l’accent sur la construction des connaissances et leur application mais sur leur mobilisation, et pour cela construire une situation qui ne dit rien de ce qu’il va falloir mobiliser. Il faut aussi limiter le guidage aux critères de réalisation, ne pas attendre une conformité, c’est aux élèves de se construire des indicateurs de réussite. Cela suppose une solide culture didactique. »

Enseignement explicite : « Mettre en place un guidage fort est important quand on a besoin d’un conseil ou d’une aide parce qu’à soi seul on n’y arrive pas. Mais systématiser le guidage ne convient pas. Ma principale critique sur ce que certains préconisent comme enseignement explicite, c’est que cela fait complètement abstraction des conditions sociales et culturelles. Ils donnent à penser que la méthode serait valable urbi et orbi, dans n’importe quel contexte. On voit ressurgir là le positivisme, une tentative de déterminer des lois universelles qui s’appliquent en tout cas de figure, qu’on retrouve aussi dans le Conseil scientifique de l’Éducation nationale, qui cherche à décliner à partir d’expériences scientifiques des applications pédagogiques qui fonctionneraient quel que soit l’environnement des élèves.

En outre, l’état des recherches n’est pas si tranché que ça : il y a des recherches qui montrent qu’en cas de difficulté, un fort guidage peut être nécessaire, mais la recherche longitudinale menée pendant cinq ans à Mons-en-Baroeul (Nord) sur la pédagogie Freinet par Yves Reuter4 montre que d’autres pratiques sans ce fort guidage fonctionnent aussi.

Au fond, cela tient plus à une question d’éthique en éducation. J’aurais pour ma part tendance à dire qu’il faut se méfier quand on commence à préconiser aux enseignants des pratiques qui “doivent” marcher. Il faut tenir compte de la complexité de l’humain, qui fait que ça peut aussi ne pas fonctionner. Sinon, il peut y avoir une déception énorme des collègues. »

Propos recueillis par Cécile Blanchard

À lire également sur notre site

Six choses que vous ne savez peut-être pas sur nos Rencontres d’été (mais avez toujours rêvé de savoir), par Cécile Blanchard et Nathalie Noël

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Enseignant : un métier en « mutation », avec Luc Ria

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Sur la librairie

Notes
  1. Voir le texte de l’intervention de Dominique Bucheton lors de la Conférence de consensus sur la différenciation pédagogique organisée par le Cnesco les 7 et 8 mars 2017.
  2. Extrait de l’article L111-1 du Code de l’éducation : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. »
  3. Voir cette conférence de Bernard Rey du 21 octobre 2017 : https://youtu.be/cHdJDoSLwqk.
  4. Voir Une école Freinet. Fonctionnements et effets d’une pédagogie alternative en milieu populaire, Yves Reuter (dir.), L’Harmattan, 2007 ; et cette présentation de la recherche en question sur le site du Centre Alain-Savary de l’IFE.