Les Rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques sont l’occasion, comme l’annonçait le titre de 2019, de « mettre en pratique nos valeurs, mettre nos pratiques en valeur ». Cette année, nous partîmes 130 pour des Rencontres placées sous le signe de la devise « Liberté, égalité, fraternité » et de l’inclusion. Voici quelques échos épars des ateliers et des pauses de ce temps de formation très particulier.

 

Une véritable ruche
Un nouvel arrivant aux Rencontres a une impression de fluidité dans l’organisation : tout est prévu, on sait à qui s’adresser en cas de problème, l’implicite est décrypté, les horaires tenus (et c’est une
institution au CRAP!)… Comment font-ils ?

C’est au cours d’un atelier de précédentes Rencontres, sur l’holacratie, que les choses se sont construites. Depuis 2019, les organisateurs partagent les tâches, et surtout la charge mentale, avec de nombreux participants. À chaque tâche précise un rôle, à chaque rôle une personne ! Certains se sentent l’âme d’un gardien du temps, d’autres voulaient tenir la table de presse, faire des mojitos, ou voulaient tester une possible reconversion dans un rôle de barman, propice à créer du lien et capter des brèves de comptoirs.

Cette organisation permet d’inclure des « nouveaux » sur des petites charges, tout en permettant aux organisateurs de se sentir plus sereins. Personne n’est irremplaçable, chacun peut s’inventer un rôle s’il trouve une faille dans l’organisation, à part peut être celui de notre formidable pompière qui est en charge de tout et surtout de coordonner cette véritable ruche. À chacun d’en faire son miel.

Débat avec Philippe Watrelot

Philippe Watrelot était présent le mardi 17 aout au soir pour parler de la sortie de son livre Je suis un pédagogiste, gommer les clichés, construire une meilleure école, chez ESF-Sciences humaines.

On présente l’auteur qui est bien plus : adhérent au CRAP depuis 1995, son président pendant dix ans, il a su porter les valeurs et améliorer la notoriété des Cahiers pédagogiques. Le militant s’appuie sur une anecdote afin d’expliquer son titre. À la télévision en 2015, il soutenait avec nuance la réforme du collège au Conseil national pour l’innovation et la réussite éducative (Cniré). Le journaliste catalogue alors Philippe de « pédagogiste». Les nuances sont au placard et les attaques pleuvent… L’agrégé de SES retourne alors le stigmate et s’approprie le terme ! C’est le point de départ du livre et de ses deux objectifs : démonter les procès d’intention et présenter des propositions intéressantes.

La salle est enthousiaste, le débat bouillonne, les propositions fusent autour de cinq questions issues du livre : « On devrait plus prendre de position politique ! » « La souffrance enseignante, ça fait 50 ans qu’elle est là, les institutions sont maltraitantes ! » « La formation oui,mais il faut de l’analyse collective de pratiques. » « Il faut qu’on parle aussi de nos échecs. » Les échanges questionnent, les participants doutent et se questionnent à nouveau. Le consensus revient cependant autour de la conclusion de Philippe, l’une des deux priorités politiques en 2022 devrait être de changer l’école, pour s’attaquer aux inégalités dont elle n’est pas seulement le réceptacle mais qu’elle participe à construire.

 

Au chevet de la cafetière

Le mécano de la cafetière

La machine à café est tombée en panne au début des Rencontres. Que faire sans cette machine qui représente à elle seule toutes les valeurs du CRAP ? Sans café, nous dirions au revoir à la convivialité, à la pause gourmande, aux brèves de comptoir, aux échanges de pédagogues passionnés…

Un membre du CRAP n’a pu s’y résoudre : Rémi. Dès l’annonce officielle de la situation à 12 heures, il a sorti sa trousse à outils et a passé le premier jour à démonter chacune des pièces, à nettoyer, détartrer les tuyaux, astiquer, laisser sécher, attendre… Et à 22 heures, la machine marchait à nouveau !
Pour un contrôle de sécurité, il a bravé son aversion du réveil matin, il s’est levé tôt. Il a testé une dernière fois la machine. Elle a fonctionné à 8 heures. Puis, il s’est remis à l’ouvrage et a refermé la bête. À 10 heures et demi, le café coulait à nouveau. Cœurs de barman sur Rémi…

Atelier humour, vous rigolez ?  

Il s’agit d’un atelier plutôt « conceptuel », proposé après l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020. Apprendre l’humour, enseigner avec humour, suppose qu’il ne soit pas l’apanage de l’enseignant ou de l’enseignante, qui doit accepter celui des élèves et proposer des activités développant l’art du décalage.

Cette capacité à mettre à distance s’entraine à travers tous les apprentissages, la vie de classe, en salle des maitres, dans les relations hiérarchiques, les contacts avec les parents. Dans la vie.

« Je n’ai pas d’humour, je ne  ris pas et ne fais pas rire en classe. » Oui, mais le rire et l’humour ne se confondent pas, l’un est biologique, involontaire, l’autre met en œuvre une intentionnalité. À savoir : les  mammifères ont un rire et certains chimpanzés seraient capables d’humour. Surtout, il y a entre l’humour et la raillerie, la moquerie, l’ironie ou la caricature autant de différences qu’entre le débat et la polémique.

Pourquoi valoriser l’humour à  l’école ? Ça détend, ça dédramatise, ça soigne le corps et la relation, c’est un antidote à la culpabilité, utile pour la maitrise des langages et l’argumentation.

Quelques précautions : s’assurer de l’existence d’une relation de confiance, centrer son attention sur l’autre (son âge, son état émotionnel, sa sensibilité), ne pas en faire un distracteur.

Alors, s’il faut discuter dessins de presse et liberté d’expression, il s’agit d’abord d’explorer une  compétence qui s’apprend dès le début de la vie, dans toutes les matières, à travers de multiples  langages, dans toutes les circonstances et qui contribue à la socialisation.

 

Dessin-collage réalisé par Émilie Pradel pendant l’atelier Croq’marchons

Former des citoyens, oui mais comment ? 

Connaître, découvrir, comprendre ou préciser les concepts liés à la citoyenneté. Voici les objectifs de  cet atelier, atteints grâce à la lecture de sept textes. Ils nous ont permis de  débattre et de clarifier nos positions et les principes sur lesquels nous pouvons nous appuyer dans nos  classes et en dehors.

Deux textes, respectivement de Claudine Leleux et de Céline Chauvigné, ont posé la définition de trois  compétences à enseigner : l’autonomie individuelle, la coopération sociale et la participation publique  que la seconde autrice désigne, elle, par civilité, civisme et citoyenneté.

Un texte de François Audigier nous a un peu laissés sur notre faim.

Quatre auteurs nous ont enfin permis de décliner le terme de laïcité : Jean Baubérot sous son aspect  sociétal, Alain Etchegoyen à travers une explicitation de notre devise nationale, Denis Meuret en  questionnant ce qui est sous-jacent au terme de fraternité et Abdennour Bidar le reprenant pour parler de  fraternité humaine.

C’est ensuite par un travail d’écriture que nous avons échangé nos expériences positives et négatives de la citoyenneté.

« Et cette jeune adulte que je découvre voilée, suis-je en accord avec l’accompagnement que j’ai pu lui  apporter ? »

« Et ce souvenir de primaire, responsable des rideaux pour éviter les éblouissements du soleil, quel  chouette moment de partage collectif ! »

« Et ce travail de partenariat avec tous les acteurs de l’école, je m’y suis sentie pleinement citoyenne ! »

L’oral dans la classe

Après quelques exercices oraux de présentation avec le photolangage, des débats ou l’utilisation de l’enregistreur vocal et des QR codes, les discussions s’engagent autour des enjeux sociaux du langage.

Que faire contre les déterminismes ? Entre fatalité et espoir, les participants s’écoutent et s’entraident dans leurs pratiques. Toute critique est constructive. Un apport en lectures et les échanges avec une formatrice sur les enjeux du grand oral nous font progresser dans nos réflexions. Mais nous avons
conscience que les enjeux vont aller bien au-delà des quelques heures d’atelier.

Des Rencontres inclusives  

Cette année, les Rencontres sont accessibles à toutes les personnes en situation de handicap. Plusieurs dispositifs ont été mis en place, et la conférence des Rencontres dédiée à l’école inclusive et animée par  Alexandre Ployé. Pour le CRAP-Cahiers pédagogiques, il s’agit de mettre ses valeurs en pratique.

Le lieu d’accueil a été choisi pour permettre l’accès aux personnes à mobilité réduite. Pour les enfants en situation de handicap, une animatrice supplémentaire a été recrutée. Les enfants ont eu l’occasion de  réfléchir à la place du handicap au sein de leurs écoles en participant à quatre ateliers conçus par Alexandre Ployé : casques anti-bruit, yeux bandés, entraves physiques, textes en désordre pour tenter de se mettre « à la place de ». Ils ont ensuite reçu une information sur les degrés et causes des handicaps.

Dans l’atelier des enfants

Enfin, ils étaient amenés à imaginer ce qu’il est possible d’adapter dans leurs écoles. Les réactions des enfants ont été d’une rare lucidité : « Ça doit pas être obligatoire, parce que dans les écoles, souvent, il n’y a pas les aménagements ! »

Quelques moments drôles aussi, lorsque le conférencier explique que tous les enfants devraient avoir accès aux mêmes classes, et tous les enseignants à une formation à l’inclusion: « Mais alors, plus personne ne voudra être enseignant avec tout ce  travail ! »

Ces temps ont aussi permis aux enfants porteurs de handicaps de parler de leurs difficultés, de leur quotidien, et à leurs camarades de mieux comprendre et de développer à la fois leurs connaissances et leur empathie.

Quelques solutions évoquées : le travail en équipe, les plans de travail individualisés et une meilleure formation à l’accessibilité généralisée de l’enseignement.

Des Rencontres durables 

Le second axe de ces Rencontres était le développement durable illustré par deux ateliers : l’un sur la création d’outils pour le futur (lessives, plats…) et l’autre, qui a apporté aux participants des informations scientifiques.

Ils ont ainsi réfléchi à la mise en place de projets, à l’aide d’outils comme le « design thinking ». Certains ont travaillé pour changer les idées reçues.

Le projet né de l’atelier chiffre l’empreinte carbone à travers des jeux et donne des moyens d’agir. Il a également été question du leurre des packagings et des salaires des acteurs du chocolat, pour aider au  choix entre industrie et commerce équitable. Enfin, un projet d’actions a été élaboré autour de la  question : « Comment impulser l’action des écodélégués ? »

Du point de vue du développement durable, ces Rencontres sont une réussite (inclusion, tri, vaisselle recyclable ou réutilisable…). Reste à réussir la diminution de proposition de viande.

Un marché de connaissances ?

Les bruits d’apéro ne mentent pas, gros succès autour du marché de connaissances ! Trois questions à Delphine Riccio co-organisatrice.

D’où vient l’idée ? 

J’ai découvert le marché des  connaissances avec Sylvain Connac aux rencontres de 2019. Les organisateurs cette année voulaient le faire, Nathalie Noël s’est lancée la première, elle a apporté une analyse politique. On a endossé le rôle à quatre, avec Aude et Sophie. Le marché de connaissances s’inscrit dans l’esprit des réseaux d’échange réciproque des savoirs. Le savoir étant une arme, il est important de le partager, de faire savoir aux gens qu’ils savent. Ça n’est pas que de l’affichage, c’est profond !

Quel est l’intérêt du marché ?

C’est génial, car ça respecte les singularités. C’est pas si fréquent de pouvoir allier personnel et collectif. C’est une porte ouverte pour la différenciation, pour les élèves peu scolaires, ça valorise d’autres formes de savoir, ça réinterroge la notion et les valeurs implicites derrière. Comme Psy-EN, on l’utilise comme outil d’appropriation du forum de l’orientation avec des collégiens.

Quelles difficultés ? 

Le plus dur, c’est la représentation mentale : organiser quelque chose pour quatre-vingt-dix personnes. Ouch ! On s’inquiète, car on ne maîtrise pas, c’était valable pour nous, mais aussi pour les passeurs de savoirs. Il est essentiel que l’organisation les sécurise. On a beaucoup discuté de traverser sa peur. Ça  m’a émue. Au final, ce sont les passeurs qui apprennent le plus.

Pour en savoir plus : retrouvez la  fiche n°7 « Les marchés de la connaissance » sur notre site.

L’heure des braves 

Le jour est tout juste levé. Le soleil n’a pas encore eu le temps d’éclairer le ciel. On peut les croiser dans les couloirs. En silence, des portes de chambre s’ouvrent et se referment. Des baskets sont discrètement enfilées. Des muscles sont étirés.

Qui sont-elles ? Où vont-ils ? Yoga ou jogging, chaque début de matinée rassemble, dès 7 heures, les  sportifs et les sportives des Rencontres.

Ces échos ont été rédigés dans le cadre d’un atelier destiné à assurer la chronique des Rencontres au jour le jour.

Ont participé : Stéphanie Bailliu, Cécile Blanchard, Annie Camenisch – Peggy Colcanap – Marie-Michèle Félix – Stéphanie Fizailne – Soizic Guérin-Cauet – Dominique Guy – Gaëlle Hallez – Rachel Harent – Claire Le Cornec – Claire Levassor – Pierre-Louis Marret – Elsa Panvier – Dominique Seghetchian – Suzy Salvadori – Antoine Tresgots – Christelle Wermelinger


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« Je suis un pédagogiste », interview de Philippe Watrelot