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Amine Kessaci : « On veut nous faire croire que les jeunes ne sont pas engagés, ce n’est pas vrai »

Amine Kessaci en avril 2026. Photo Dèlio Grach.

Les Voix de l’éducation, média vidéo créé par les Cahiers pédagogiques et la Fabrique des communs pédagogiques, ont rencontré Amine Kessaci à Marseille. Engagé auprès des jeunes et très actif sur les questions sociales, environnementales et sur la lutte contre le narcotrafic, il est aujourd’hui quatrième adjoint au maire de Marseille. Extraits d’un échange sur l’engagement, la jeunesse et l’éducation.
Pourriez-vous nous parler de votre parcours scolaire ?

La particularité de mon parcours scolaire, c’est que j’ai été scolarisé dans ma cité à Frais-Vallon (quartier prioritaire dans au nord-est de Marseille, N.D.L.R.), puis, ma maman a décidé, pour mon petit frère et moi, de nous inscrire à l’extérieur de notre cité. Nous avons donc passé toute notre scolarité en dehors de nos quartiers. Le soir, nous étions avec nos amis, avec nos familles, avec les gens qui nous ressemblent, et la journée avec des gens qu’on ne connaissait pas, des gens qui ne vivaient pas de la même façon que nous, des gens qui n’allaient pas en vacances au même endroit que nous, qui ne faisaient pas leurs courses comme nous… Cela a forgé la vision de la mixité sociale que j’ai aujourd’hui.

Qu’est-ce qui vous a marqué pendant votre scolarité ?

L’humain. Les profs. Je pense que j’ai plus appris en discutant, en échangeant, en regardant mes enseignantes et enseignants faire et avec ce qu’ils ont pu nous transmettre de valeurs qu’avec les programmes scolaires. On sous-estime le rôle des enseignantes et enseignants et je pense que les premiers à éduquer les jeunes, ce sont eux. On passe plus de temps avec eux, la journée, en cours, quand on se construit, qu’avec nos parents. La journée, quand le cerveau des petits se construit, c’est leurs profs qu’ils voient. Leur rôle est à souligner et à applaudir parce qu’ils le font sans moyens.

Les enseignantes et enseignants sont des gens qui ne sont pas assez soutenus, pas assez accompagnés. On leur retire des moyens d’année en année et on leur demande de sauver le monde. On leur demande de porter la République sur leur dos sans jamais les remercier, sans jamais les traiter à leur juste valeur. Moi, ce que je suis aujourd’hui, c’est grâce à mes enseignantes et enseignants.

Quel rôle peut jouer la mixité sociale à l’école ?

Je pense qu’il y a un enjeu principal dans ce pays concernant l’éducation : redessiner les cartes scolaires pour travailler sur la mixité sociale. Mais la mixité sociale, ce n’est pas le fait de prendre deux bobos des centres-villes et de les mettre dans les quartiers nord. Ce n’est pas ça, la mixité sociale. C’est de permettre à des jeunes des quartiers nord d’aller dans les écoles des quartiers sud et de permettre aux jeunes des quartiers sud d’aller dans les écoles des quartiers nord.

Une fois qu’on a dit ça, on peut parler par exemple du lycée Thiers (le lycée réputé le meilleur de Marseille, N.D.L.R.). Pendant un moment, notamment en 2023, le lycée Thiers était classé premier lycée de France. Je disais que je voulais que tous les jeunes des quartiers, que tous les jeunes en dehors de Marseille, puissent venir et accéder au lycée Thiers. Et je me suis trompé. Il faudrait que tous les lycées de France deviennent des lycées Thiers. Il faudrait que tous les établissements aient les mêmes moyens que ce lycée-là, les mêmes capacités d’accueil que le lycée Thiers… C’est l’enjeu de l’école de la République, de reconstruire, de travailler, de structurer, de planifier, de faire sortir des écoles de terre et de réparer celles qui sont dans des états lamentables.

Comment avez-vous décidé de monter une association ?

En 2020, avec des amis de mon lycée, on a aidé des camarades de classe qui risquaient de se faire expulser parce qu’ils étaient en situation irrégulière. Puis, lors de la crise sanitaire, on a distribué des masques, du gel hydroalcoolique à tout le monde gratuitement, on a préparé des colis alimentaires pour ceux qui étaient dans des familles précaires et qui ne travaillaient pas pendant le confinement. Lorsque le confinement est passé, on a travaillé pour changer les horaires de notre lycée, parce que tout le monde arrivait en retard le matin du fait des horaires des transports sur lesquels on n’avait pas de prise.

On a porté plein de sujets puis on a décidé de créer une association, structurée. Puis les drames qui m’ont frappé personnellement (Amine Kessaci a perdu deux de ses frères, Brahim puis Mehdi, assassinés dans des règlements de comptes liés au narcotrafic à Marseille, N.D.L.R.) ont fait que cette association a pris une ampleur et une tournure différente, puisqu’on s’est concentré sur les sujets de lutte contre le narcotrafic.

Pourquoi vous être engagé en politique ?

Pour moi, l’engagement associatif, ce n’est pas un engagement politique partisan, néanmoins, c’est un engagement politique.

L’engagement associatif, c’est un des engagements les plus beaux qui puissent exister. Tu donnes de ta personne, tu aides vraiment les gens. Tu réponds à des situations individuelles, des situations concrètes. Mais cet engagement a une limite : c’est qu’à un moment, tu peux pas aider tout le monde, et si tu peux apporter des réponses ponctuelles, comme un colis alimentaire, tu ne peux pas combattre la faim.

C’est ça la complexité du tissu associatif. La République demande beaucoup aux associations. Elle nous demande de porter tous les désordres qui existent dans les quartiers sur nos épaules. Avec 2 000 € de subventions par an, ça n’est pas possible. Donc, lorsqu’on porte des sujets, par exemple la lutte contre le narcotrafic, l’insertion professionnelle ou l’éducation de la jeunesse, on a vite envie que les choses changent de façon systémique. Qu’il n’y ait plus uniquement des approches individuelles, mais une approche collective et globale. C’est ce qui m’a amené à m’engager pour les élections municipales.

Que signifie être jeune et engagé ?

Mon engagement est né d’une réflexion : si vous faites pour nous mais sans nous, c’est que vous faites contre nous. On veut nous faire croire que les jeunes ne sont pas engagés, ce n’est pas vrai, notre génération (Amine Kessaci a 22 ans, N.D.L.R.), c’est la génération la plus engagée qui puisse exister. Le 8 juillet dernier, à l’Estaque (le 8 juillet 2025, un violent incendie parti des Pennes-Mirabeau, commune au nord de Marseille, s’est propagé jusqu’à l’Estaque, dans les quartiers nord de Marseille, ravageant plusieurs quartiers et détruisant ou endommageant des dizaines d’habitations, N.D.L.R.), qui a éteint le feu ? Les pompiers, bien sûr. Mais qui est venu d’abord aider les gens ? Ce sont les jeunes, sur leur scooter, sans casque, qui ont essayé d’éteindre le feu avec des bidons d’eau.

Notre génération, c’est une génération incomprise par la politique, puisqu’elle a envie de faire de la politique à sa façon. Les jeunes sont toujours engagés, tout le temps motivés, tout le temps mobilisés. Mais de fait, ils ne veulent pas faire de la politique partisane, pas être dans des logiques de parti. Et c’est compréhensible.

Les enfants peuvent-ils être engagés ? De quelle manière ?

L’engagement s’exprime de plusieurs façons et personne ne doit fixer les règles ni même le contour de ce que doit ou peut être l’engagement. Un enfant, s’il veut changer les repas à la cantine, c’est une forme d’engagement. S’il veut aller dans tel parc et pas dans un autre parc après la classe, c’est un engagement. Choisir est un engagement.

Quel regard portez-vous sur la place des enfants dans l’espace public ?

Une ville qui protège et qui donne de la place à la jeunesse et notamment aux enfants, c’est une ville qui prévoit, qui planifie. L’action écologique, je la vois partout. Par exemple, quand l’été, il fait trop chaud dans les appartements et qu’on vient nous dire que, dans les quartiers nord, on est des sauvages parce que les jeunes sont encore à 23 heures dans la rue, alors que les appartements ne sont pas adaptés, que l’isolation thermique n’est pas faite…

Et en matière de lutte contre le narcotrafic, je ne connais pas de meilleure façon d’organiser la reconquête républicaine dans les quartiers que de créer des espaces sécurisés adaptés, organisés, pour que les jeunes s’installent – sans en faire des appâts pour autant –, que les parents viennent occuper ces espaces publics avec leurs enfants. Si dans les cités il n’y a plus d’endroits vides, de locaux vacants en pied d’immeuble, les dealers reculent et on traite une partie du problème, parce qu’on sait que c’est là-bas que les réseaux de trafic sont installés.

Quel rapport entretenez-vous avec l’art et la culture ?

L’art et la culture, c’est ce qui a beaucoup manqué dans les quartiers. On a beaucoup travaillé pour la jeunesse mais pas suffisamment à mon sens, parce qu’on a mis l’accent sur le sport, et pas n’importe quel sport. On a créé des clubs de foot et on a dit aux jeunes : c’est ça la culture, c’est ça le sport, c’est ça l’évasion. Mais ça doit aller bien au-delà ! Moi, j’ai toujours été passionné, admiratif des gens qui savaient manier les mots, qui utilisaient leur langue, les mots, la parole, le débat, comme une arme pour changer les choses, pour réparer, construire, déconstruire…

Avez-vous un message pour la jeunesse ?

Oui, je dirais aux jeunes de ne pas écouter les messages qu’on leur adresse, de se faire leur propre opinion, de réfléchir et décider par eux-mêmes. Il faut se tromper, se relever, faire des bêtises et les assumer – parce que c’est important, quand on fait des bêtises, de les assumer. Il y a cette phrase qu’on renvoie aux jeunes : « Sois acteur de ton destin ». Mais c’est nul ! Un acteur, c’est quelqu’un qui joue un rôle qu’on lui a déjà écrit. Il doit lire le script, suivre le scénario, et c’est tout. Il faut que tout le monde soit auteur, que tout le monde puisse écrire, décider, réfléchir par lui-même.

Propos recueillis par Dèlio Grach

L’interview complète est à retrouver sur la chaine des Voix de l’éducation sur Youtube


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