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De l’autre côté du périph, les valeurs de la République

Carole Couderc enseigne l’histoire-géographie là où elle a souhaité être, là où elle se sent utile et où les projets pour former les futurs citoyens sont encouragés et soutenus : à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Elle nous raconte comment elle inscrit ses pratiques pédagogiques dans le souci constant de faire commun, de faire société.

La passion de Carole Couderc pour l’histoire s’est épanouie dans le cercle familial, avec les récits de ses grands-parents sur la Seconde Guerre mondiale, l’expérience du STO (service du travail obligatoire) et de la Résistance pour l’un de ses grands-pères ; sur la Pologne aussi, avec là-bas des racines du côté de sa grand-mère.

Elle emprunte une phrase de René Char pour qualifier cette enfance nourrie de récits : « Je me suis tapi dans des roseaux, sous la garde d’êtres forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux. » Elle enseigne avec la constante présence d’une approche humaniste. « Lorsque je sens que mes élèves considèrent chaque être humain comme un être humain, alors je pense avoir fait mon boulot. »

Rendre accessible la culture et l’histoire

Son parcours d’enseignante a commencé à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne), en tant que stagiaire. Elle est ensuite nommée au collège Romain-Rolland à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), en zone d’éducation prioritaire plus et quartier prioritaire de la politique de la ville. Quinze ans après, elle y exerce toujours avec le même enthousiasme et des projets plein la besace. « Je crois encore à la force de l’école. Les enfants ici y croient aussi. S’ils te font confiance intellectuellement et s’ils comprennent où tu veux aller, ils te suivent quel que soit ce que tu vas proposer. »

Elle apprécie le travail en équipe autour des projets, les initiatives du département autour de la valorisation du patrimoine, tout le foisonnement porté par de multiples acteurs dans le souci de rendre accessible la culture et l’histoire. Elle souligne la mise en lien interdegrés, la façon dont les enseignants sont associés dans les projets départementaux qu’ils soient, par exemple, mémoriaux, avec un focus sur la mémoire de la Shoah, ou contre le sexisme.

Elle enseigne auprès de classes de 6e, de 4e et de 3e avec pour chaque niveau des projets adaptés.

Résidences d’artistes

Pour les 6es, l’approche artistique sera accentuée. L’an passé, les élèves ont exploré la mythologie avec la réalisation de fictions radiophoniques sur le thème de « Méduse super héroïne ». Le projet a été réalisé avec la compagnie L’Ile de la Tortue, dans le cadre du parcours CAC (culture et art au collège) financé par le département et organisant des résidences d’artistes dans les collèges. Il a également impliqué Sofiane Benzina, son collègue enseignant de français. « En optant pour Méduse comme héroïne, on a choisi d’inverser le prisme. Les élèves ont fait un travail sur les textes, enregistré des podcasts. »

Les résidences d’artistes ont donné lieu à des créations sur les droits des enfants et des femmes comme « Chapeau l’insoumission ! », un spectacle en chansons et en défilé rendant hommage à la figure du bonnet d’âne. Cette approche artistique lui permet de « faire des pas de côté, d’utiliser un panel large pour que les élèves puissent exprimer des choses, des émotions qu’ils n’ont pas l’occasion de verbaliser ».

Au fil des projets, la complicité a grandi avec la compagnie l’Ile de la Tortue et notamment avec Sarah Mathon, sa codirectrice. La confiance instaurée a été telle qu’à leur tour, Carole Couderc et une douzaine de ses collègues de toutes disciplines ont décidé de s’embarquer dans une aventure artistique à destination de leurs élèves.

Un chœur de professeurs

Ils ont joué les chœurs lors de la représentation d’une adaptation d’Antigone donnée par la compagnie dans le collège. Le spectacle, sur le thème des violences policières, a touché les élèves par la force des scènes et la qualité des textes. Côté enseignants, l’expérience a été forte. « Cela nous a permis de comprendre ce qu’il se passe pour les élèves lorsque nous leur proposons des projets de spectacle, de nous mettre à leur place. »

Et, au-delà de l’aspect pédagogique, cela répondait à une envie de sortir de la zone de confort, de faire bouger les lignes comme les élèves sont amenés à le faire, de montrer et vivre une confiance réciproque qui ôte la crainte de s’exposer. « C’est une aventure humaine au-delà du professionnel. »

La complicité artistique se déploie, irrigue le collège, inclut largement, comme la classe UPE2A qui accueille des élèves allophones primo-arrivants. « Avec les élèves, la compagnie va très vite et très loin et cela fonctionne. Il y a d’abord un temps d’écriture rapide, puis une mise en texte avec quelques consignes, puis la mise en scène. » Déjà, les idées pour l’année prochaine fleurissent, avec en tête un projet de création par les élèves de 4e d’un parcours muséal sur les représentations stéréotypées de l’esclavage et des colonies dans le contexte de 1848.

Une approche mémorielle forte

L’approche mémorielle est également fortement présente dans les pratiques pédagogiques de Carole Couderc. La ville et le département encouragent les initiatives dans ce sens.

À l’occasion de la commémoration du 17 octobre 1961, date de la répression meurtrière de la manifestation pour l’indépendance de l’Algérie, l’enseignante a accueilli dans sa classe de 3e quatre témoins : un harki, un appelé, un ancien membre du FLN et un pied-noir. « Cela permet de lutter contre l’essentialisation, de montrer qu’en histoire, il n’y a pas de jugements binaires avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. »

Rencontre avec les témoins de la Guerre d’Algérie.

Là, c’est l’Office national des combattants et des victimes de guerre qui lui a apporté un appui. Elle a répondu présente pour un voyage à Auschwitz organisé par le département et le Mémorial de la Shoah. Violaine Morin, journaliste au Monde, était présente pour relater l’expérience.

Suite au reportage, la classe a reçu des courriers, dont une lettre d’un ancien député de Versailles avec un poème sur la déportation des enfants juifs. « À priori, nous n’avions pas l’occasion d’échanger ensemble. Mais on s’est retrouvé sur une communauté de valeurs. L’approche mémorielle nous montre que nous ne sommes pas si éloignés les uns des autres, que nous avons des valeurs communes. »

Semer des petites graines, source d’humanité

Elle aime changer la focale, favoriser des rencontres imprévues, improbables, qui sont autant de petites graines, source d’humanité. Dans ses cours d’enseignement civique et moral, elle s’écarte du « lutter contre ». À partir de notions essentielles, elle préfère susciter les réflexions individuelles puis collectives sur les valeurs qui rassemblent, font commun et donnent envie de s’engager. « Les valeurs de la République, ce sont leurs projets. »

Le projet qu’elle mène sur la résistante Charlotte Delbo illustre à merveille son approche pédagogique ambitieuse et humaniste. Elle a une véritable passion pour l’autrice de Aucun de nous ne reviendra, et lorsqu’on lui parle d’une troupe de théâtre qui a adapté Je reviens de la vérité, de la même autrice, elle sent qu’il y a là matière à initiative.

Elle saisit l’occasion d’une exposition au fort de Romainville consacrée au convoi des « 31 000 », nom tiré du nombre par lequel le tatouage des résistantes déportées commençait. L’idée était d’accueillir l’exposition au collège et la pièce de théâtre.

Des élèves acteurs de parcours mémoriaux

Les élèves de 3e se sont faits guides pour les élèves de classes primaires et du lycée environnants, mais aussi pour ceux du dispositif ULIS du collège. « C’est important que les élèves soient acteurs de parcours mémoriaux. » Chacun, chacune s’est emparé d’une biographie en particulier, avec un questionnaire à la fin. Des classes de primaire ont choisi à leur tour des résistantes dont elles ont fait le portrait. Les élèves du dispositif UPE2A ont été étroitement associés.

L’exposition sur les 31 000 dans le collège et la visite guidée menée par des élèves.

L’exposition était placée dans un lieu de passage et a éveillé la curiosité des collégiens comme des personnels. « Pour mes élèves, c’était un exercice intellectuel intéressant, car ce n’est pas forcément leur histoire. En réécrivant les cartels, en étant guides, ils ont fait un vrai travail d’enseignant. »

La représentation de la pièce de Charlotte Delbo a été un choc partagé par les collégiens et les enseignants. Elle retrace l’histoire des résistantes déportées à Auschwitz, de leur solidarité. « La première chose qui ressort, c’est la description crue de l’univers concentrationnaire. Ensuite, c’est l’idée que l’on survit pour les autres et l’absolue nécessité qu’à la fin il reste quelqu’un pour témoigner, sauver des individus par le collectif. »

Loin des clichés, de futurs citoyens éclairés

Pour verbaliser, prendre du recul, les collégiens ont pu puiser dans le travail réalisé auparavant sur l’exposition. Ils sont désormais dépositaires d’une mémoire, témoins à leur tour. Carole Couderc se souvient des mots de Ginette Kolinka, venue rencontrer les élèves : « la rencontre d’une vie ». « Elle a regardé les élèves droit dans les yeux pour leur dire que, désormais, ils ont la mission de témoigner. » Une marque de confiance pour une jeunesse parfois reléguée par de stigmatisants stéréotypes.

Le voyage à Auschwitz a été une expérience marquante où la classe peu scolaire a été appréciée partout où elle passait. « Foncez, montrez-vous tels que vous êtes », leur a dit leur enseignante. « Ils se sont aperçu que leurs connaissances leur permettaient de comprendre le monde, d’être légitimes pour interagir. »

Elle a ressenti, là encore, toute la force d’une véritable communauté de valeurs, la conviction partagée que « si un humain est attaqué, ce sont tous les humains qui le sont ». Elle se souvient des mots si forts d’une élève d’origine sénégalaise : « Quand on est à Auschwitz, on a l’impression de marcher sur des âmes. » Alors, elle regrette ce décalage entre ce que sont et font ses élèves, leurs capacités, leur envie de devenir des citoyens éclairés, de vivre et faire vivre les valeurs de la République, et la façon dont ils sont perçus par une partie de la société.

Monique Royer

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