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Qui est convaincu par l’uniforme ?

Alors que la DEPP publie une évaluation des expérimentations de la « tenue commune » à l’école, force est de constater que le bilan semble assez loin des promesses affichées. Que ce soit sur les questions de cohésion sociale entre les élèves, d’égalité ou de climat scolaire, les effets restent limités et souvent davantage perçus par les adultes que vécus par les élèves. Une étude qui interroge autant le sens pédagogique de cette mesure – cousue de fil blanc ? – que son cout et sa portée politique.

La DEPP, service public de statistiques de l’éducation, vient de publier en mai 2026 une étude : Évaluation des expérimentations du port de la tenue commune à l’école. Une enquête en ligne a permis de recueillir les avis de la plupart des directeurs d’école et chefs d’établissement ayant participé à « l’expérimentation » nationale, notamment sur les effets de cette introduction de ce qui n’est pas appelé « uniforme » bien que ce soit ainsi qu’il est perçu dans l’opinion publique.

Des monographies réalisées par FORS-Recherche sociale, un organisme indépendant, ont complété cette enquête avec des entretiens ou visites réalisés en mai-juin 2025, y compris auprès d’élèves, d’enseignants et de familles.

Comparer le cout et les objectifs atteints

La tenue commune a un cout, pour les familles et pour l’État (1,6 million d’euros pour une centaine d’établissements, ce qui laisse entrevoir le prix à payer pour une généralisation…). Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Les objectifs fixés étaient : renforcer la cohésion sociale entre élèves, améliorer le climat scolaire, valoriser l’image de l’établissement en créant un sentiment d’appartenance, contribuer à une atmosphère d’égalité. Ont-ils été atteints ou est-ce en bonne voie ?

On ne sera pas surpris d’un effet quasi inexistant sur les apprentissages. Mais après tout, on pourrait objecter qu’il faudrait un peu plus de temps pour que cet effet se produise, comme conséquence d’une amélioration du climat scolaire.

Mais en gros, ce qui ressort, c’est que c’est plutôt sur le sentiment d’appartenance à l’école que porte la satisfaction des responsables (à 75 %) qui ont été, rappelons-le, volontaires pour cette expérimentation, ce qui constitue forcément un biais dans l’évaluation.

Pas de véritable évolution positive

Concernant les autres objectifs, le rapport est beaucoup plus réservé et, la plupart du temps, on ne note pas de véritable évolution positive, y compris pour la cohésion entre élèves, qui était la motivation numéro 1 pour lancer l’expérimentation. Du moins s’agit-il surtout des avis des directeurs d’école, ceux des responsables second degré étant plus positifs, mais l’échantillon était réduit (16).

Notons que s’il y a eu une consultation pour que des écoles et établissements puissent faire le choix de se porter volontaires pour l’expérimentation, elle n’a guère impliqué les élèves. Et, par ailleurs, dans bien des cas, la tenue commune « a pu devenir un marqueur politique davantage qu’un outil pédagogique » et a donné lieu à des récupérations.

Élèves, enseignants, parents : des avis divergents

Concernant les monographies, réalisées sur une douzaine d’écoles et collèges, c’est encore plus mitigé. Si les parents se montrent favorables, dans les collèges en particulier, les enseignants sont partagés et les élèves en majorité hostiles.

Il est vrai que l’appropriation de la mesure a pu être perçue différemment selon la stratégie éducative globale de l’établissement : outil de cohésion et de fierté collective ou marqueur d’autorité. Et il est noté que l’expérimentation s’est aussi jouée sur le terrain de la gestion pratique, en particulier sur l’attitude à avoir concernant les manquements des élèves à cette nouvelle règle, avec des écarts plus ou moins tolérés, tout cela entrainant « une lassitude des personnels, un relâchement des élèves et la dilution du sens attribué au dispositif ».

En tout cas, plus des deux tiers des élèves de CM2 et de collège apprécient peu la tenue commune. Il y a donc un grand décalage entre l’appréciation des adultes et celle des élèves, surtout à partir du CM2. « S’ils reconnaissent parfois certains bénéfices – moindres moqueries, sentiment d’égalité vestimentaire –, ils soulignent aussi des contraintes, une perte de liberté et une forme de décalage entre le discours institutionnel et leur expérience quotidienne. » Pour les adultes, la tenue « est associée à l’image d’un élève maitrisé, conforme, cadré » (un ancien ministre dirait même « dompté » !).

Infantilisation et perte d’individualité

Il n’est pas du tout sûr qu’il y ait eu des effets notables sur les jugements entre élèves et les comparaisons, même si celles-ci portent moins sur les vêtements. C’est l’avis de 60 % des parents d’ailleurs. Et un membre du personnel éducatif, cité dans un verbatim, note : « pour les différences sociales, on voit qu’elles réapparaissent. On le voit aux états de l’uniforme : les uniformes déchirés, les affaires dont on ne prend pas soin, ça fait réapparaitre les différences. »

D’autre part, le port de la tenue peut être source de tension. Un enseignant témoigne : « Tous les matins, il faut rappeler qu’il faut mettre la blouse [sic]. »

En fait, les élèves perçoivent surtout une dimension disciplinaire accrue et parfois un élément d’infantilisation qui va à l’encontre de la reconnaissance par les adultes de leur individualité. Ils se plient globalement à la règle plutôt qu’ils n’y adhèrent. « Certains évoquent un durcissement des rapports entre élèves et adultes, ainsi qu’un sentiment d’exposition accrue à l’extérieur de l’école. »

Une expérimentation biaisée

Il reste difficile d’ailleurs d’isoler les effets positifs possibles de la tenue commune sur l’image de l’établissement, sur la cohésion entre élèves, sur un sentiment d’appartenance d’autres actions déjà existantes. Pour un enseignant, « il faut qu’il y ait un travail en amont [pour que ça marche] ».

Une phrase de la note de la DEPP semble bien résumer l’hétérogénéité des appréciations : « L’effet de cohésion, d’appartenance et de fierté […] apparait plus projeté par les adultes que réellement vécu par les élèves. »

À la lumière de cette note, peut-on vraiment dire que cette expérimentation, limitée à des établissements volontaires, avec une forte représentation de REP (où le brassage social reste très faible), a donné des résultats suffisamment positifs pour justifier une quelconque généralisation, eu égard, en plus, au cout engendré ?

La perception par les élèves tend à répondre négativement, mais l’argument ne touchera guère les partisans d’une « verticalité » accrue, renforcée par la tenue commune. Et pour ce qui est d’améliorer la cohésion, la confiance dans les adultes, le sentiment d’appartenance à une communauté éducative et à un projet global, n’y a-t-il pas bien d’autres actions à mettre en œuvre ?

Sans parler d’un objectif de combattre les inégalités sociales et culturelles, un des prétextes à l’adoption de la mesure et dont on voit mal les effets dans la réalité des établissements…

Jean-Michel Zakhartchouk

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