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L’espérance à tout prix ?
Derrière une vitrine médiatique au succès indéniable, les intentions réelles d’Espérance banlieues sont très éloignées du projet pédagogique affiché de raccrochage scolaire des élèves : partir à la conquête des périphéries, coloniser les quartiers et se développer à tout prix.
« Cette école pas comme les autres […] peut être un pavé du chemin vers l’objectif qui doit être le nôtre : sauver et réconcilier la France réelle, qui seule existe. » Voilà, selon son prestigieux parrain, Harry Roselmack, journaliste vedette de TF1, l’ambition de la fondation Espérance banlieues.
Avec onze établissements scolaires hors contrat et un demi-millier d’élèves en uniforme, c’est une goutte d’eau dans le paysage éducatif français. La fondation Espérance banlieues est pourtant à l’origine d’un étonnant tourbillon médiatique : plus d’une centaine de reportages à la télévision, à la radio ou dans la presse écrite dont la plupart, à quelques exceptions près1, se contentent de relayer un plan de communication particulièrement bien ficelé. Pour lisser son image et engranger les financements (défiscalisés), la fondation affiche le soutien de quelques people et joue sur la dramatisation : « Pour 400 personnes donnant 100 euros, lit-on dans un tract du cours Espérance banlieues de Marseille, ces jeunes verront leur avenir s’ouvrir. Voulez-vous faire partie de ces 400 héros de demain ? Faites un don en faveur des enfants en détresse ! » On en oublierait presque le parcours politique de ses animateurs et de leurs soutiens, tout comme les véritables racines idéologiques du projet et ses pratiques pédagogiques rétrogrades.
« Espérance banlieues », le nom rappelle celui du plan « Espoir banlieues » lancé en 2008 par Xavier Darcos et Fadela Amara, respectivement ministre de l’Éducation nationale et secrétaire d’État à la politique de la ville sous la présidence Sarkozy, pour faciliter l’implantation d’écoles privées sous contrat dans les quartiers, avec l’aide et l’appui de l’État. Pour la Fondation pour l’école, reconnue d’utilité publique par le gouvernement Fillon, il faut aller plus loin et convaincre l’État de subventionner aussi les écoles hors contrat. Cette Fondation et sa présidente, Anne Coffinier, l’une des porte-paroles de la Manif pour tous, inscrivent leur action dans le sillage des Créateurs d’écoles, réseau informel animé dans les années 90 par d’anciens du Club de l’Horloge, mais aussi par le futur ministre de l’Éducation Xavier Darcos2. Cette mouvance rassemble alors des libéraux, partisans du chèque éducation, et des conservateurs religieux, nostalgiques de la mainmise de l’Église sur l’éducation et adversaires de l’école publique.
En 2012, la Fondation pour l’école entend profiter de l’élan de la Manif pour tous afin de médiatiser sa croisade éducative. « L’urgence, selon Anne Coffinier, est de créer des écoles dans les quartiers où Notre-Seigneur est particulièrement méconnu. […] Pour rester fidèle à sa vocation, l’Église n’a d’autre choix que de partir en mission, et de proposer l’éducation catholique à toujours plus d’enfants, sans se laisser assigner à résidence par un État qui lui est hostile. » C’est le lancement de la fondation Espérance banlieues, qui se veut « plus en phase avec la conjoncture sociopolitique actuelle3» et dont les écoles se définissent comme étant « aconfessionnelles » (et non pas laïques).
L’objectif proclamé est de « faire aimer la France » : salut au drapeau, Marseillaise main sur le cœur, médailles Clovis ou Jeanne d’Arc en guise de « bon points » et uniforme différent pour les filles et les garçons. Dans le contexte de crispation identitaire à la suite des attentats commis en France, Espérance banlieues fascine la mouvance « réac-publicaine ».
En 2015, sous le titre « À l’école de la patrie », Le Figaro Magazine consacre huit pages à l’école Espérance banlieues de Montfermeil : « Le communautarisme et la désintégration des valeurs gagnent du terrain dans les écoles de la République, principalement dans les quartiers défavorisés. Mais des établissements d’un genre nouveau refusent cet abandon. Reportage en banlieue parisienne, où l’on apprend aux écoliers le respect de l’autre et celui de la nation. » Les ténors de la droite s’emparent du modèle. Quant à l’actuel ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, il apporte tout son soutien à Espérance banlieues : « Un modèle qui devrait inspirer le service public. »
Selon un responsable du ministère, cité par le Café pédagogique, le projet s’apparente à un « néocolonialisme », bien loin de « l’innovation pédagogique » que certains médias évoquent. C’est en réalité une reconstitution fantasmée de l’école des années trente où sont mises à l’honneur les méthodes les plus traditionnelles (manuel Boscher pour l’apprentissage de la lecture, roman national illustré par les fameuses images d’Épinal, sciences réduites à la seule observation de la nature).
« L’innovation », c’est de cibler le public des banlieues, s’attirant au passage la sympathie de quelques people. De quoi présenter une belle carte de visite et acquérir une image « humanitaire » redorant le blason du hors-contrat. C’est aussi un sérieux atout pour attirer les investisseurs, sans lesquels le projet ne serait pas viable économiquement. Grâce à ses réseaux, Espérance banlieues peut compter sur la manne financière des grandes entreprises du CAC 40.
Si le succès médiatique est indéniable, la réussite scolaire est beaucoup plus incertaine. Le modèle pédagogique, mélange de scoutisme et de méthodes traditionnelles (mais qui se revendique aussi de Montessori !), propose un enseignement au rabais délivré par un personnel éclectique, sans références professionnelles attestées.
À l’école de Marseille, ce défaut d’encadrement a même conduit des familles à déposer plainte, à retirer leurs enfants et à ouvrir une page Facebook : « Attention aux écoles Espérances Banlieues ». Au nom du recentrage sur les fondamentaux, on abandonne des disciplines (les sciences, les langues en primaire, la technologie), on en caricature certaines (l’histoire ramenée à un « roman national » ; un cours sur la Première Guerre mondiale consistant à faire creuser une tranchée dans le jardin de l’école) et on brade les exigences. L’école de Montfermeil a ainsi créé une 3e bis, la classe B1, destinée à celles et ceux qui ne vont pas dans la véritable 3e. Quant aux résultats, les chiffres du brevet, malgré des effectifs de cinq à six élèves par classe, sont en dessous des moyennes départementales. L’objectif est avant tout l’amour du pays pour celles et ceux qui en manqueraient, le rappel à l’ordre naturel des choses. Le hors-contrat, souvent considéré comme une école de l’entre-soi, devient ici une école de l’entre-eux.
Ces écoles ne brillent d’ailleurs pas par l’ambition qu’elles portent pour leurs élèves. Les départs sont nombreux, souvent à la fin du collège, quand se pose la question de l’orientation, qui n’est pas du tout anticipée. Pour d’autres parents, c’est le prosélytisme sournois qui inquiète : « On y trouve des photos de saints dans des classes, la Croix de Jésus dans le bureau du directeur. […] Le prêtre en tenue religieuse qui vient expliquer aux élèves son parcours de vie et son cheminement vers la foi, là encore à l’insu des parents. » Le retour dans le système public met en lumière les lacunes accumulées, comme l’attestent les enseignants qui récupèrent ces élèves. Selon Jordi Le Cointe, professeur dans un des collèges de Montfermeil, les parents « ont pensé faire le meilleur choix pour leurs enfants en les inscrivant dans une école privée, donc, dans leur imaginaire, prestigieuse. La désillusion n’en est que plus grande ».
Malheureusement, ces témoignages d’enseignants ou de familles désillusionnées pèsent peu face aux reportages élogieux et aux parrainages prestigieux. Une mère de famille de Marseille le reconnait : « J’en veux aux médias. Ces écoles sont présentées comme le remède miracle de l’Éducation nationale. À chaque fois que j’ai vu le président d’Espérance banlieues sur un plateau télé, il a été reçu avec beaucoup d’éloges, de félicitations et d’encouragements. […] Vous savez, mon choix s’est concrétisé quand j’ai vu le reportage de France 3. Il m’a convaincue de cette école et du bienfait qu’elle pourrait apporter à mon fils. » Ces images contribuent certainement à égarer un public souvent déstabilisé, en première ligne pour assister au délitement du service public d’éducation. Pour lutter efficacement contre ces écoles au rabais et leurs méthodes rétrogrades, il convient surtout de ne pas abandonner nos combats syndicaux et pédagogiques pour transformer l’école publique et en faire une école du commun et de l’égalité.
- IPar exemple, « L’école de l’antiRépublique prend ses aises », Alicia Bourabaa, Causette, mars 2017, à ce jour probablement l’enquête la plus aboutie sur Espérance Banlieues. Ou encore « Uniforme, vouvoiement, levée des drapeaux… le retour de l’école à l’ancienne », Aurélie Collas, Le Monde Éducation, mars 2017
- Voir Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi, Main basse sur l’école publique, éditions Demopolis, 2008.
- Rapport d’activité de la Fondation pour l’école, 2013


