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Personnel de direction « faisant fonction » : prendre la place, trouver sa place

Occuper un poste sans en avoir le statut, répondre à des attentes fortes tout en construisant sa légitimité, telle est la réalité du « faisant fonction » de personnel de direction. À partir d’expériences de terrain, on explore ici les exigences, les tensions et les richesses d’une fonction exercée dans l’urgence et l’incertitude.

À l’heure où l’attractivité des fonctions de personnel de direction semble s’essouffler, j’ai souhaité partager mon expérience d’un an et demi en tant que « faisant fonction ». J’étais, je dois bien l’admettre, profondément convaincue par la fonction avant même de l’exercer, et y accéder s’est très vite imposé à moi comme une évidence.

Conseillère principale d’éducation (CPE) de corps d’origine1, j’ai vécu cette bascule comme un prolongement naturel. Ce témoignage, c’est aussi un temps de réflexion sur cette expérience enrichissante et complexe, où il m’a fallu tout à la fois prendre la place et trouver ma place, une évidence professionnelle mise à l’épreuve du réel.

Changement de fonction et de regard

Comme quelques-uns avant moi, j’ai un jour osé candidater pour devenir personnel de direction remplaçant, ce qu’on appelle aussi une « faisant fonction ». Quelques mois plus tard, j’ai intégré un collège en tant qu’adjointe pour une mission de deux mois, prolongée in fine à six mois.

Dès mes débuts, je me doutais que ma relation à la communauté éducative évoluerait. Mais si, de mon côté, je ne me suis pas sentie différente de la veille, où j’étais encore CPE, en entrant dans mon nouvel établissement le vendredi matin, le regard porté sur moi, lui, avait changé.

Se fondre dans son nouvel établissement

Être « faisant fonction », c’est être attendu. Quand l’adjoint est absent, le chef d’établissement assure l’intérim. Dès que le remplaçant arrive, la passation est immédiate : il doit s’emparer des dossiers, souvent nombreux, parfois complexes, et s’y consacrer pleinement.

Cela demande de plonger dans la réalité du nouvel établissement, d’en adopter les méthodes, d’en décrypter les équilibres et de s’y fondre, parfois en mettant à distance ses expériences antérieures ; le tout dans une logique de continuité et de respect du travail engagé. Un exercice délicat, mais fondamental.

En outre, il n’est pas rare d’être amené à changer plusieurs fois d’établissement au cours d’une même année scolaire. Ces opportunités successives apportent une richesse indéniable : celle de découvrir des fonctionnements variés, des cultures d’établissement différentes et des modes de pilotage singuliers.

Une mobilité inévitable

Dans la perspective de devenir personnel de direction, cette diversité constitue un véritable apprentissage. Elle prépare, de manière très concrète, à la réalité de la fonction, marquée notamment par une mobilité inévitable.

Mais au fil de ces prises de poste, une évidence s’est vite imposée à moi : si la politique éducative nationale fixe un cap commun – celui de la réussite de tous les élèves –, sa mise en œuvre se décline de manière très diverse selon les contextes.

Territoire, culture d’établissement, public accueilli, dynamique d’équipes, autant de facteurs qui influencent les choix et les priorités de chaque établissement. Enfiler le costume de personnel de direction m’a demandé un réel travail d’introspection et de réflexion sur les gestes professionnels mis en œuvre.

Disponibilité, écoute active et polyvalence

Tout au long de la journée, le personnel de direction est sollicité et doit pouvoir se rendre disponible. Chacun – élèves, personnels, parents – attend d’être écouté.

Cela suppose non seulement une certaine disponibilité, mais aussi discernement, capacité de priorisation et sens de la décision. Cela exige également une écoute active pour comprendre en profondeur les situations, entendre au-delà des mots et instaurer une nécessaire relation de confiance. Cela mobilise enfin une capacité d’organisation : toutes les situations ne pouvant être traitées immédiatement doivent pouvoir être reprises ultérieurement, sans oublier les engagements pris.

La diversité des missions à accomplir au quotidien exige une grande polyvalence. Être personnel de direction, c’est savoir rapidement passer d’un sujet à l’autre, s’adapter à des contextes variés et faire face aux situations imprévues. Chaque jour est différent, et aucun ne se ressemble.

Une adaptation permanente

Pour le « faisant fonction », cette exigence de polyvalence est d’autant plus forte. J’ai compris combien est grande la diversité des missions ; missions qui peuvent, qui plus est, sensiblement varier d’un établissement à l’autre. Chaque établissement possède ses habitudes de travail, son organisation propre, son mode de pilotage.

À cela s’ajoute le moment de la prise de poste. Arriver en début d’année scolaire lors de la mise en place des organisations ne place pas dans la même dynamique qu’arriver en période d’examens où les enjeux et les priorités sont déjà largement fixés mais la pression plus grande.

Être « faisant fonction », c’est s’inscrire dans une réalité professionnelle mouvante qui oblige à une adaptation permanente et réfléchie.

Entre légitimité et fragilité

Être « faisant fonction », c’est aussi occuper un poste sans en avoir officiellement le statut, tout en répondant à un besoin immédiat. S’il est communément admis que certains aspects de la fonction ne sont pas pleinement maitrisés, en particulier les plus techniques voire les plus contextuels, le poids de l’attente de résultats se ressent vivement.

Il est indispensable alors d’agir rapidement, d’apprendre vite et de progresser en situation. La montée en compétences doit pouvoir s’accompagner d’une réelle prise de responsabilités : décider, arbitrer, assumer, parfois (souvent) dans l’urgence, sans toujours disposer de tous les repères.

Dans ce contexte, j’ai dû apprendre à composer avec les doutes. Ceux parfois exprimés par certains acteurs de l’établissement qui ont pu interroger ma légitimité à occuper ce poste. Mais aussi les miens.

Car leurs doutes viennent parfois faire écho à mes questionnements plus intimes, qu’il faut apprendre à dépasser pour continuer à avancer et incarner pleinement la fonction de personnel de direction. Mon sentiment de légitimité à l’exercer s’est construit progressivement, à travers ce que je définirais comme une autorité de compétence fondée sur la maitrise des dossiers, sur ma capacité à décider et sur ma posture professionnelle.

L’aptitude à convaincre

Être « faisant fonction », c’est devenir un adjoint au chef d’établissement. Cela implique un travail d’équipe étroit, de savoir rendre compte, et de s’inscrire dans une ligne de pilotage. C’est aussi faire face aux résistances, aux contestations, aux incompréhensions, à la peur du changement.

Un seul levier possible : convaincre, convaincre en s’appuyant sur ses connaissances du système éducatif et sur une veille constante de ses évolutions, convaincre en rappelant que la vie de l’établissement et l’institution scolaire reposent sur le collectif.

Pour autant, le sentiment d’isolement au sein des équipes de direction n’est pas loin. L’impression de porter seuls (ou presque) les valeurs de l’école républicaine est parfois présente. Convaincre reste difficile.

La communication, un défi permanent

La communication constitue également un défi permanent et un exercice périlleux où rien n’est jamais acquis.

Communication : un mot qui concentre à lui seul de nombreuses attentes, souvent contradictoires, et dans lequel s’immiscent trop souvent les reproches de la communauté, majoritairement enseignante, à l’égard de la direction. Trop de mails reçus ou pas assez d’informations données, trop de réunions ou pas assez de temps d’échanges, trop de sollicitations pour des missions particulières ou pas assez de reconnaissance pour telle ou telle compétence, qualité ou expertise.

Au cours de mes diverses expériences, j’ai rapidement compris que la communication était un écueil auquel la direction se heurte fréquemment, confrontée aux inquiétudes et difficultés de chacun, parfois aux frustrations et colères envers l’institution qui dépassent le cadre de l’établissement.

J’ai ainsi découvert qu’il n’existe aucun modèle unique transposable, si ce n’est des ajustements constants faits d’expérimentations et de compromis.

Une expérience riche et exigeante

Ces dix-huit mois de « faisant fonction » ont été une expérience exigeante mais riche et formatrice. Ils m’ont permis de découvrir divers contextes d’établissement, de questionner ma pratique, d’interroger ma posture, de développer des gestes professionnels, d’entrer dans un processus de développement professionnel.

Au final, être « faisant fonction », ce n’est pas attendre d’être prêt. C’est accepter de ne pas l’être tout à fait, et choisir malgré tout d’y aller. Prendre la place est une étape, trouver la sienne est un processus. Être « faisant fonction », c’est précisément cheminer de l’un vers l’autre.

Elsa Véniant
Faisant fonction de principale adjointe au collège des Lavandières à Bizanos (Pyrénées-Atlantiques )

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Notes
  1. Lire les précédents articles d’Elsa Véniant : « Accueillir en vie scolaire » ou « Harcèlement : une nouvelle responsabilité pour les chefs d’établissement » (article payant)