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« Les compétences psychosociales sont au service des apprentissages scolaires »
Dans le monde de la formation comme celui de l’enseignement, les compétences psychosociales sont de plus en plus mises en avant. Énième effet de mode ou signe d’un changement plus profond ? Le dossier du n° 604 des Cahiers pédagogiques fait le point sur ce que sont ces compétences et propose des pistes pour les enseigner, mais aussi pour éviter les risques de dérive. Entretien avec Andreea Capitanescu Benetti et Monique Royer, les deux coordinatrices du dossier.C’est un thème dont il est beaucoup question dans tous les lieux de formation initiale et continue, de la maternelle à l’enseignement supérieur. On trouve aussi du côté institutionnel des prescriptions et des référentiels. Il subsiste toutefois un certain flou dans la manière de s’y prendre ; les variations de vocabulaire en témoignent. Les appellations sont mises en tension, telles que les soft skills opposées aux hard skills, les compétences transversales aux compétences disciplinaires…
Le comité de rédaction des Cahiers pédagogiques a souhaité une exploration du thème à la fois pour mieux définir de quoi on parle, cerner les contours théoriques, mais aussi explorer la diversité des pratiques. L’idée était aussi de souligner l’importance du « s », du terme « sociales » – de ce qui relève du social et du collectif, de ne pas l’oublier pour ne pas dériver vers une concentration sur la psychologie, voire la psychologisation de l’enfant ou de l’apprenant, en ne prenant en compte que la responsabilisation individuelle voire une naturalisation des difficultés de chacun.
La dimension sociale des CPS est cruciale pour prendre en compte et favoriser les interactions avec le milieu dans lequel les apprenants grandissent, évoluent, se développent. Dans des sociétés de plus en plus fracturées, segmentées, individualisées, on a vraisemblablement besoin de ces compétences pour se rapprocher, réhabiliter les liens et la confiance partagée, outiller les processus de socialisation au-delà de la tâche partagée, et cela, pour se connaitre et se reconnaitre individuellement et collectivement.
Dans les référentiels, les CPS sont souvent présentées sous forme de liste d’items. On retrouve dans ces listes l’importance des interactions pour refonder ou renforcer les liens au sein des classes, des établissements scolaires, des lieux de travail et, plus largement, des collectifs.
Nous voulions voir en quoi et comment les CPS aident à développer la construction individuelle et collective d’apprentissages au sein de groupes pluriels dans lesquels il faut échanger, débattre. D’autant que l’on note une hétérogénéité et une complexité croissantes des situations dans lesquelles évoluent des groupes d’apprenants.
Notre hypothèse de travail est que, dans toutes les sphères, les collectifs sont arrivés à une telle richesse de pluralité, d’hétérogénéité, qu’il faut élaborer des outils et des méthodes pour vivre, travailler et se développer ensemble.
Lorsqu’on parle d’ « enseigner les compétences psychosociales », nous sommes loin de la notion de leçons, de cours spécifiques, de discipline en soi. Au contraire, l’enseignement des CPS se déploie et est intégré, imbriqué, en articulation. Ces compétences ne sont pas décrochées mais au service du développement des apprentissages scolaires et de la vie dans la collectivité. Le dossier montre comment les enseignants procèdent pour organiser et développer l’acquisition des CPS dans une imbrication avec les disciplines enseignées ; comment se comprendre et évoluer dans son propre fonctionnement, mais aussi en lien avec les autres, au sein de la complexité des situations.
Concernant l’évaluation, du fait de leur nature intégrative, on s’interroge sur une évaluation spécifique des apprentissages liés aux CPS, qui séparerait les comportements individuels de l’élaboration des travaux collectifs et de l’évaluation de leur qualité. Dans ce sens, il nous semble artificiel, infécond et incomplet de réduire l’évaluation CPS à la notation d’un comportement attendu mais décroché de nos activités humaines. Il est plus intéressant d’observer comment les CPS individuelles contribuent à la construction et la réussite de travaux collectifs, mais aussi du collectif en lui-même.
Ce dossier montre la diversité dans les niveaux, les approches, les dispositifs mis en œuvre par des enseignants qui imbriquent les CPS dans leurs pratiques. Les contributions émanent de chercheurs, d’enseignants, de formateurs d’enseignants futurs ou en poste, dans une perspective d’apprentissage des CPS tout au long de la vie. Les contextes explorés dans les contributions sont variés, de la salle de classe ordinaire aux lieux de vie dans l’établissement, et même au cadre de la prison. Les professionnels qui témoignent dans ce numéro mobilisent des dispositifs et des supports diversifiés et s’appuient aussi bien, par exemple, sur la littérature jeunesse ou l’art du cirque que sur l’enseignement de l’histoire, le jeu, la coopération. Ils ont en commun la préoccupation du soin à apporter à la relation, aux interactions, à la qualité du dialogue et de l’intercompréhension. Dans les écrits de pratiques, nous restons principalement en France, avec un détour vers les États-Unis.
Les récits de pratiques et de vécus dialoguent avec des articles de chercheurs, ce qui permet de voir en quoi et comment l’enseignement des CPS favorise les mécanismes d’inclusion. Le dossier laisse la place à un regard critique sur les objectifs, les interventions et les dispositifs pour identifier de possibles dérives.
Notre intention est de placer le lectorat à la fois du côté des élèves et du côté de ceux et celles qui mettent en place les conditions favorables au développement des CPS.
En premier lieu, nous avons constaté un fort intérêt pour le thème, avec beaucoup de propositions d’articles reçues. Nous l’attribuons à la préoccupation de développer un meilleur climat de classe et de travail pour prévenir le harcèlement, à la nécessité d’avoir des endroits de travail collectif pacifiés où l’on trouve des outils de compréhension. Nous avons dû mettre de côté des contributions pourtant fort intéressantes, faire des choix parfois difficiles, avec l’idée de valoriser ultérieurement des textes non retenus pour le dossier.
L’aspect intégratif de ces compétences nous a beaucoup intéressées. Nous pensions, au départ, recevoir quelques contributions reflétant des approches « développement personnel » ou des séquences collées à côté des cours, quasiment décrochées, ou externalisées. Or, cela n’a pas été le cas. Nous avons constaté que les enseignants visaient une intégration d’emblée des CPS pour mieux étayer les apprentissages et le vivre-ensemble. Les propositions montrent des idées et des dispositifs complémentaires, par une diversité riche de pratiques et d’approches.
Au vu de la profusion, nous avons le sentiment que le thème traité répond à un besoin et à des questionnements professionnels importants, qui résonnent beaucoup avec les urgences que nous observons aussi sur le terrain. Ce dossier mériterait une suite, afin de refléter plus largement questionnements et initiatives, ainsi que de comprendre les pratiques dans toute leur finesse et profondeur.
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