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Compétences psychosociales : vagues de surface ou lame de fond ?

Couverture du numéro 604 : « Enseigner les compétences psychosociales »

Couverture du numéro 604 : « Enseigner les compétences psychosociales »Objet d’une polarisation parfois épidermique, les compétences psychosociales voient deux types de vision s’opposer. Engouement pour le développement personnel et les compétences « douces », ou au contraire changement de paradigme éducatif profond ?

Entre stages académiques, webinaires, kits d’empathie, universités d’été, lab CPS ou même formations à initiative locale, les compétences psychosociales (CPS) semblent se diffuser à grande vitesse dans tout notre système éducatif, avec le rapport de Santé publique France comme référence majeure. Leurs détracteurs sont persuadés d’un effet de mode ancré sur la vague du développement personnel et des soft skills entrepreneuriales, un phénomène qui disparaitra aussi vite qu’il est apparu. D’un autre côté, les défenseurs des CPS y voient un véritable changement de paradigme, une lame de fond représentant un tournant dans notre manière d’enseigner.

Dans un contexte social marqué par l’accélération des rythmes de vie, l’écoanxiété grandissante ou même la situation géopolitique sous tension, les enjeux liés aux CPS présentent une actualité forte. Nous les retrouvons d’ailleurs dans le contexte scolaire avec les nombreuses problématiques du moment : pillage attentionnel des réseaux sociaux, décrochage scolaire, chute motivationnelle, anxiété scolaire, etc.

Ainsi, sur les terrains éducatifs, les attentes concernant les CPS sont parfois aussi grandes qu’empreintes d’urgence à agir. Un risque apparait alors, consistant à réduire ces compétences à des outils rapides, désincarnés ou saupoudrés, perdant ainsi de vue leur visée émancipatrice et collective.

Mais alors, d’un point de vue pratique, suffit-il d’appliquer les différentes situations CPS du rapport santé publique France 2025 en appliquant les critères d’efficacité SAFE (travail séquencé, actif, focalisé, explicite) énoncée dans le même rapport ? Il semble que plusieurs écueils se présentent à nous.

Pensée magique

Un des premiers écueils consisterait ici à glisser vers une approche centrée sur le développement personnel individuel, déconnectée des enjeux collectifs et éducatifs. Je pense que l’école n’a pas pour mission de façonner des individus « résilients » à tout prix, mais de leur donner des outils pour comprendre et agir sur leur environnement. Les CPS doivent donc s’inscrire dans une perspective critique et sociale, favorisant l’émancipation plutôt qu’une simple adaptation aux difficultés ou une soumission à une pensée « magique » issue du développement personnel.

Il me semble primordial d’aborder les CPS avec une démarche structurée adossée à des références scientifiques. Ceci est toujours assez facile lorsque l’on travaille sur les compétences cognitives mais devient parfois plus flou à l’approche des compétences sociales ou émotionnelles. Or, concernant ces dernières, s’appuyer par exemple sur les travaux de Paul Ekman, sur la théorie multidimensionnelle de James A. Russel, les marqueurs somatiques d’Antonio Damasio ou sur les travaux en sciences affectives de David Sander, peut déboucher sur des applications concrètes solidement référencées.

La première université d’été sur les CPS organisée en juillet 2025 par l’Observatoire du bienêtre à l’école1 constitue une belle impulsion de la part de nos collègues universitaires comme Rebecca Shankland, ou Damien Tessier, soutenue par l’inspecteur général Christophe Marsollier.

Individualisme

En lien avec l’écueil du développement personnel se profile celui de l’individualisme. En effet, penser nos interventions CPS sur un plan de travail uniquement individuel revêt certes une forme de simplicité didactique mais présente une carence essentielle : la perte du collectif. En effet, si les compétences sociales se résument à ma capacité à communiquer de façon constructive, ma capacité à développer des relations ou à résoudre des difficultés, alors nous risquons fort de tomber dans une vision individualiste des compétences psychosociales.

Il serait également essentiel d’aborder les CPS dans un cadre collectif favorisant des situations d’interdépendance, surtout lorsque la focale se positionne sur les compétences sociales, le tout avec un regard critique.

Travailler sur mon attention sans questionner le problème de santé publique que représente l’addiction aux réseaux sociaux et à leur pillage attentionnel, travailler sur la régulation de mes émotions sans questionner les facteurs anxiogènes de notre société et les changements à venir qui augmentent le stress des individus, travailler uniquement sur mes interactions sans questionner les dérives individualistes et la difficulté de débattre et de s’écouter collectivement, c’est commettre une lourde erreur par omission d’autrui. Il s’agit de viser ici un déploiement collectif plutôt qu’un développement personnel.

Cognitif absolu

Les CPS cognitives demeurent bien souvent les mieux traités et les plus travaillées dans les classes ou durant les formations CPS. En effet, celles-ci s’inscrivent dans les nombreux paradigmes qui imprègnent le milieu scolaire : la métacognition, la psychologie cognitive ou la neuropsychologie. Ces éclairages fournissent un corpus de théorie et d’exercices pratiques souvent bien documentés qui permettent une mise en situation rapide et efficace au sein des classes.

Un danger supplémentaire voit alors le jour : le risque de traiter sous un angle cognitif les autres CPS, émotionnelles et sociales. Il serait fortement préjudiciable de désincarner les CPS pour en faire de simples objets didactiques facilement ajustables à des situations de classes.

Vivre les CPS « par corps » est tout autant central. Même si la tâche devient plus ardue, expérimenter physiquement les CPS à travers des situations chargées d’émotions réellement vécues, chargées de situations collectives réellement éprouvées, doit rester un objectif constant de nos actions. Dans une école où nos élèves passent un temps conséquent assis sur une chaise, le projet s’annonce audacieux et il se pourrait bien que l’expérience et la vision des collègues d’EPS (par exemple) soient très précieuses sur ce type de problématique.

« Bisounoursification »

Un autre écueil prend forme autour d’une dérive « bonheuriste » des CPS. Confondre bonheur et bienêtre ouvre une faille sournoise dans l’enseignement des CPS. En effet, penser qu’« il suffirait d’écouter les experts et d’appliquer leurs techniques pour devenir heureux2 » relève d’une naïveté qui engendre deux problèmes majeurs.

Le premier consiste en l’effacement de la notion de bonheur collectif, socialement construit, au profit d’un bonheur individuel « normé » (dérive individualiste citée précédemment). Le second problème concerne une recherche d’exclusivité des sensations agréables. Évacuer une expérience désagréable par une recherche exclusive de « lieu refuge » ou de jolie couleur d’émotion représente une compréhension incomplète des CPS et une dérive que je qualifierais de « bisounours ». Le fondement des CPS consiste à préparer nos élèves à affronter les défis qu’ils rencontreront tout au long de leur vie, plutôt qu’à les éviter.

Il s’agit, de fait, d’enseigner les CPS avec une visée émancipatrice qui recherche le bienêtre pour favoriser, à l’instar des philosophes grec, la recherche d’un équilibre moral et d’une vie en harmonie avec la nature et la raison. Cet eudémonisme3, conséquence de la quête de sens et d’équilibre, sera alors à distinguer d’une vision hédoniste centrée sur la satisfaction des plaisirs à court terme souvent plébiscitée par la société de consommation.

Le bon cap

Loin d’être évident, l’enseignement des CPS peut faire l’objet de courants contraires qui nous détournent de nos caps initiaux, nous entrainant à la dérive, loin des rivages espérés.

Pourtant, en s’attachant à manœuvrer entre les écueils, tout en gardant un cap solide favorisant l’émancipation de nos élèves, une nouvelle manière d’enseigner pourrait surement offrir des alternatives désirables d’apprendre. Celles-ci favoriseraient alors un second souffle face à certaines problématiques contemporaines comme la chute de la motivation, l’addiction aux écrans et réseaux sociaux et plus largement la question de la formation d’un citoyen éclairé. Penser les CPS autour de démarches structurées adossées à la recherche scientifique, les travailler sous la forme de déploiement collectif, les incarner par des dispositifs d’apprentissage expérientiel « par corps », pourrait alors, peut-être, dans un cercle vertueux, favoriser un mieuxêtre pour soutenir un mieux apprendre.

Restera alors le grand piège à venir, celui de l’évaluation des CPS. Cette évaluation se voudra bien sûr formative dans un premier temps. Mais l’aspect certificatif de l’évaluation des compétences arrive toujours en bout de course. La dérive d’une évaluation de « normes comportementales » présentera alors un nouvel écueil non négligeable.

Finalement, les CPS représentent de toute évidence un objet fascinant, dont nous voulons nous emparer, mais auquel nous devons sans cesse réfléchir avec créativité et esprit critique. Il s’agira alors de tenir le bon cap, conserver notre équilibre et ne pas passer sous la vague.

Jordan Ivanovski
Formateur académique CPS dans l’académie de Versailles

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Couverture du numéro 604 : « Enseigner les compétences psychosociales »


Notes
  1. https://www.univ-lyon2.fr/recherche/actualites/obe-universitedete2025.
  2. Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2018.
  3. Doctrine morale selon laquelle le but de l’action est le bonheur.