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Le cheminement d’une prof doc

Adeline Quéru souhaitait être enseignante depuis le collège, profs de mathématiques ou de langues. Elle était aussi attirée par le métier de bibliothécaire : « J’ai toujours voulu travailler avec les jeunes. Pendant dix ans, j’ai été animatrice puis directrice de colos et de centres de loisirs. Cela m’a donné des billes pour mon métier, comme savoir se débrouiller avec rien. »
Après avoir lâché les maths au lycée, abandonné les langues en classe préparatoire, elle choisit de s’orienter vers une maitrise de lettres classiques. Elle complète son cursus avec une maitrise en sciences de l’information et de la communication, pendant laquelle elle fait un stage dans le CDI d’un collège. Elle sait alors qu’elle a trouvé son métier.
Avant de franchir le pas, elle travaille dans le secteur jeunesse d’une bibliothèque angevine. Mais elle souhaitait travailler plus avec des classes, sur des projets empreints de pédagogie. Alors elle s’inscrit à l’IUFM (Institut universitaire de formation des maitres) de Rennes et passe le Capes.
« J’ai fait mon stage au Lycée pilote international innovant de Poitiers, un commencement royal ! » Là, elle s’immerge dans les projets où les élèves sont au cœur des actions, où ils apprennent les uns des autres et où, lors de journées banalisées, les enseignants proposent des ateliers. Ainsi devient-elle professeure-documentaliste, avec des idées plein la tête et certaine d’avoir choisi le bon métier.
Quelques années plus tard, elle a « fait le mouvement inverse de celui que généralement les profs font », en quittant le cocon du collège parisien Rognoni, école des enfants du spectacle, pour un lycée professionnel en banlieue.
Elle avait rejoint le collège après sept ans en éducation prioritaire, « avec plein de points et un bébé », dans l’idée de se rapprocher de chez elle. Rapidement, elle se sent bien dans l’établissement, où le CDI est si petit qu’elle passe beaucoup de temps dans les classes.
L’équipe est réduite, ses fonctions s’élargissent pour donner un coup de main au chef d’établissement qui n’a pas d’adjoint. « J’étais référente informatique, donc il faisait appel à moi chaque fois que cela touchait l’informatique. » Elle fait partie aussi du comité spectacle.
Elle se régale de cette diversité que lui offrent à la fois son métier et le contexte dans lequel elle l’exerce. Elle mène un projet sur la lecture, travaille avec les écodélégués, accompagne les élèves pour la conception d’un podcast autour des chansons. Elle répond aux défis lancés par la coordonnatrice ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire) pour renouveler sans cesse les séances qu’elles partagent à destination des élèves du dispositif.
Elle apprécie le dynamisme de ses collègues, l’implication des collégiens sans qu’il soit nécessaire de hausser le ton. Pourtant, comme pour son précédent poste, la septième année sonne le temps de la lassitude, l’envie d’aller voir ailleurs pour renouveler ses pratiques professionnelles.
Elle se heurte à la difficulté de trouver un autre poste dans Paris, vise l’académie de Créteil tout en sachant qu’elle ne pourra accepter un lieu de travail loin de chez elle. Elle obtient une mutation à Nogent-sur-Marne, dans un lycée professionnel, un univers qu’elle découvre car peu abordé en formation.
« Là, j’ai vu ce que le système engendrait de mauvais dans l’école, avec une situation qui se dégradait à vue d’œil. » Elle cite les trois AESH (Accompagnantes d’élèves en situation de handicap) présentes pour accompagner cinquante élèves bénéficiaires d’un PPS (projet personnalisé de scolarisation), avec des situations de handicap nécessitant parfois une aide importante, « des petits et des grands cas venant d’ULIS collège. Les parents, en choisissant le lycée professionnel, estimaient que leurs enfants seraient bien accueillis puisqu’il y avait aussi un dispositif ULIS. »
Elle déplore la voie de garage accueillant des jeunes souvent orientés là par défaut, pourtant déjà en situation de rupture scolaire, des élèves en orientation subie dans des sections où ils sont destinés à l’échec. Les classes de vingt-sept lycéens accueillent les élèves les plus en difficulté, venus des collèges environnants. « J’ai trouvé ça dur que le système les mette là. »
Elle côtoie « des collègues formidables ; souvent avec une expérience antérieure à l’Éducation nationale, qui viennent du terrain, qui savent concrètement ce qui va être demandé aux élèves en stage ou en entreprise ».
Elle exerce son métier différemment, contournant le rejet du livre avec une approche ludique, pour que les lycéens fréquentent le CDI, jusque-là quasiment déserté. Elle organise des ateliers théâtre avec des intervenants qui viennent les animer, elle ouvre un club jeu de société. « L’idée était de les aider à être bien dans leur corps avec le théâtre. Avec les jeux, ils apprenaient à bien respecter les règles, à développer des mécaniques de logique, de coopération et de stratégie. » Là encore, elle déploie une nouvelle facette de son métier.

Un défi lecture en 6e.
Elle change pourtant d’établissement au bout de deux ans. Cette fois, ce n’est pas par lassitude mais par opportunité. Un poste se libère dans un collège à côté de chez elle, à Créteil. Et puis, elle a toujours eu une préférence pour les classes d’enfants ou de pré-adolescents, rêvant même un jour d’animer une BCD (bibliothèque centre documentaire) dans une école primaire.
Là, elle s’immerge dans un nouveau contexte, celui d’un établissement coquet de centre-ville au public mixte, ce qui la réjouit. Elle redoute toutefois les stratégies d’évitement des familles d’un milieu plus aisé ou plus averti des règles de la scolarité et, à terme, des enfants des tours qui apprennent en vase clos.
Ici aussi, elle est accueillie par des collègues qui l’associent à des projets, la sollicitent. « J’aime bien découvrir avec qui je vais travailler, qui va me challenger. » Elle a initié un club journal avec une collègue pour réfléchir avec les élèves sur les canaux d’information, les droits à l’image, entre autres. « On en est au tout début. On a déjà discuté de la forme et, à notre grande surprise, ils souhaitent un format papier, alors qu’ils lisent peu la presse écrite. »
Elle raconte ses collaborations naissantes avec le coordonnateur du dispositif UEPE2A NSA (Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants, non scolarisés antérieurement), dédié aux élèves non scolarisés antérieurement. Elle apprécie de travailler avec des élèves à besoins particuliers, qu’ils soient en situation de handicap ou allophones. Elle propose des lectures à voix haute, des exercices à partir des albums jeunesse ou encore des jeux pour se repérer dans l’espace.
Elle fait aussi partie du groupe académique égalité filles-garçons. À Paris, elle a animé des formations à destination des délégués filles-garçons avec un temps d‘atelier où ils devaient créer des choses concrètes à mettre en place dans leur établissement.
Dans l’académie de Créteil, dans chaque établissement, il y a un référent égalité qui comprend également la dimension LGBTQIA+. « Au sein des établissements, comment faire en sorte que les élèves s’emparent du sujet, soient acteurs ? Car c’est plus facile pour eux de communiquer auprès des autres élèves que pour les adultes. »
Dans son collège, la conseillère principale d’éducation est très impliquée, avec comme relai le conseil de la vie collégienne. « Des collégiens ont animé des ateliers pour des CM2. C’est bien que les élèves aient des envies, des projets, aillent former d’autres élèves. On règlerait beaucoup de problèmes comme ça. »
Référente informatique, elle va s’atteler bientôt au sujet de l’intelligence artificielle générative, un outil dont les 6e se servent peu à leur arrivée au collège, mais dont ils s’emparent vite. Sur la question plus globale du numérique, elle constate des différences entre ceux qui sont à l’aise et ceux qui ne maitrisent pas du tout. « Il y a de moins en moins d’ordinateurs à la maison. Or, les évaluations de 6e se font sur ordinateur. Comment évaluer le niveau d’un élève alors qu’il a du mal à cliquer ? »
Chaque constat la fait avancer dans son métier pour trouver des solutions. Chaque fois, quand elle arrive dans un nouveau CDI, elle regarde le lieu, elle observe autour d’elle pour s’adapter et ouvrir de nouveaux projets. « C’est un métier génial où on va faire en fonction de ce qu’il se passe autour de nous. Chaque professeur-documentaliste fait à sa manière, selon son profil. »
Elle aime sa profession parce qu’elle lui permet d’être avec des jeunes, de les aider à apprendre, de les faire progresser, avec une certaine liberté.
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