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Demander de l’aide : un apprentissage à construire en classe

Pyramide humaine

Pyramide humaine

Laie023, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Organiser la coopération en classe, c’est l’ambition pédagogique commune de quatre enseignants expérimentant les pédagogies coopératives. Tous sont d’accord pour encourager les interactions entre les élèves, notamment pour qu’ils puissent s’entraider. Mais la friction pédagogique commence quand ils se rendent compte qu’amener les élèves à demander de l’aide n’est pas si facile… Qui dit friction entre collègues dit étincelles pédagogiques. Les voici en partage dans une synthèse de leur dialogue.

Amine bloque sur son exercice de maths, il fixe la page du livre pour faire semblant et attend que l’heure passe. Pendant une heure coop – un temps où les élèves peuvent s’entraider grâce à un tableau en deux colonnes : « Je peux aider » et « J’ai besoin d’aide » –, Elsa préfère rester seule plutôt qu’aller inscrire son prénom dans la colonne « J’ai besoin d’aide ».

Une colonne qui semble de plus en plus désertée. Assia confie à son professeur : « C’est vrai qu’au collège, on était beaucoup sur Snap le soir et on s’aidait parfois sur les devoirs. Maintenant, je vais sur ChatGPT. » Nous observons toutes et tous ce phénomène : la réticence à s’exposer pour éviter le jugement – sur son erreur, sa lenteur ou son incompréhension – conduit insidieusement à une forme de repli sur soi.

Laurent : Avec l’équipe du lycée, nous nous demandons si nous ne ferions pas mieux d’enlever la colonne « J’ai besoin d’aide » du tableau d’aide. Je vous avoue que j’hésite. D’un côté, je suis gêné d’entretenir ce format qui expose les élèves. De l’autre, je me dis qu’il ne faut pas forcément enlever ce qui incommode les jeunes, notamment l’exposition aux jugements des autres, car il y a sans doute là un apprentissage à faire.

Aurélie : Franchement, les élèves sont déjà pas mal confrontés au jugement des autres, et les ados y sont particulièrement sensibles. Mon avis est qu’on peut se passer de l’affichage systématique de la demande d’aide. Une discussion informelle avec les élèves qui peinent à solliciter de l’aide suffit, en général. C’est pour cela aussi que je n’aime pas trop la coévaluation entre pairs. Bien souvent, l’élève évaluateur est perçu ou se place comme juge, ce qui provoque un stress inutile pour celui qui est évalué. Mettons-les plutôt, et le plus souvent possible, dans des situations où ils affichent, au regard de tous, leurs réussites. C’est, me semble-t-il, ce dont nos ados ont le plus besoin.

Hélène : Oui, mais chez les adolescentes et les adolescents, afficher les réussites est aussi difficile. Il faut déjà suffisamment se connaitre, se faire confiance, et là aussi, ne pas trop avoir peur du retour des autres. J’ai l’exemple d’une élève qui se sous-évalue régulièrement et d’un autre qui ne dit pas qu’il aime les maths et qu’il est performant, de peur de perdre un peu d’estime du groupe qu’il fréquente. Ce n’est pas seulement afficher sa difficulté, qui pose problème.

Laurent : Les adultes aussi ont du mal avec cela, non ? Aurélie, ta nuance sur la coévaluation m’interpelle beaucoup, car je la pratique régulièrement en classe. J’ai l’impression que cela pose moins de problème au niveau de l’exposition aux autres. En particulier parce que l’organisation du travail, notamment croiser les productions, ne repose pas sur l’initiative individuelle de se déclarer aux autres ; et que cela ne se fait pas à l’échelle de la classe, mais plus souvent dans des groupes de deux ou trois élèves.

Cyril : Je rejoins Laurent sur le fait de conserver l’interaction et l’exposition. J’utilise aussi un tableau d’aide, mais je l’ai adapté pour contourner la peur du jugement. La colonne « J’ai besoin d’aide » s’appelle maintenant « Je veux apprendre ». Et on peut solliciter de l’aide dans un cours sans s’y inscrire. Je la laisse aussi, car je félicite celles et ceux qui osent s’y inscrire. C’est une simple question de sémantique, mais qui change tout : on passe de « J’ai une faiblesse » à « J’ai un objectif d’apprentissage ».

Aurélie : Oui, je comprends le pouvoir des mots, Cyril. De mon côté, quand je cherche à les faire travailler à partir des erreurs ou des réussites de leurs pairs – pour analyser, critiquer, ou s’inspirer – je choisis des travaux d’élèves d’autres classes que j’anonymise (c’est l’idée du « présentoir »). S’il y a un type bien précis d’erreur ou de réussite que je vise, il m’arrive même de faire appel à l’IA (c’est un des rares usages que je m’autorise). Par exemple, pour un travail d’écriture, je demande au chatbot de faire plusieurs versions d’un même texte, avec ou sans répétitions, descriptions, anachronismes, etc. Pour l’analyse, l’IA nous offre des erreurs parfaites et sans auteur.

Laurent : C’est inspirant, ce recours à l’IA, pour une fois ! Mais puisque tu lances le sujet de l’IA, il y a selon moi un lien clair entre la peur de s’exposer aux jugements des autres et l’utilisation pulsionnelle de l’IA pour le travail scolaire par nos élèves. La linguistique sans jugement de ces outils, et leur consultation par l’écran qui donne l’illusion d’une discussion intime – occultant la collecte de données – est bien plus séduisante que demander de l’aide à un camarade. Mais précisément, c’est pour cette raison que je pense qu’il faut apprendre aux élèves à s’exposer aux autres même si cela n’est pas facile. Pour éviter ces replis individuels, c’est aussi à nous d’offrir des espaces hors menace collective. « Espace hors menace », facile à dire bien sûr, plus compliqué à construire concrètement en classe. Peut-être que, justement, la ritualisation des temps encadrés d’exposition aux autres, comme l’utilisation du tableau d’aide, les évaluations croisées, les temps informels d’entraide… peuvent contribuer à faire de la classe un lieu d’habitudes et de confiance de travail.

Hélène : J’aime beaucoup cette idée de « hors menace collective ». Pour permettre la ritualisation de ces temps d’exposition de productions d’élèves au regard des autres, je pense qu’on doit apprendre aux élèves à s’estimer (au sens propre, se donner une valeur) et à pouvoir estimer les autres. Depuis cinq ans, à partir du 1er décembre, je propose à chaque début d’heure de noter sur un bout de papier un « compliment » pour deux élèves de la classe. Chaque papier est rangé dans une enveloppe au prénom de l’élève et cette enveloppe lui sera remise le vendredi des vacances pour qu’il ou elle découvre en classe ces mots. Cela prend cinq minutes à chaque début d’heure de français.

Une enveloppe à « compliments ».

À travers la rédaction de ces mots, c’est l’occasion pour les élèves et moi de travailler sur la notion de compliments et d’encouragements à l’école. Au départ, les mots tournent autour de « tu es beau », « t’es gentille ». Certains élèves m’interpellent pour me dire qu’ils ne parviennent pas à écrire un mot, car l’élève destinataire n’est pas leur copain ou parce qu’ils sont incapables de formuler un mot « gentil ». On réfléchit alors à ce que peut être à l’école un compliment, un encouragement, une félicitation (oser prendre la parole dans un cours, aider un camarade, prendre les photocopies en cas d’absence…).

Cette année, j’ai des 3es, je ne tenais pas à leur proposer cette activité, me disant que c’était un peu trop « bisounours ». Mais elle m’a été demandée par les élèves eux-mêmes, qui d’année en année, gardent, pour certains, les mots et les relisent. Je pense sincèrement que cette activité décrochée participe au climat de confiance de classe : en aidant à accepter les remarques des autres, à « vivre ensemble », elle œuvre à l’engagement dans les apprentissages qui suivront et, partant, à « faire ensemble ».

Aurélie : Oui, là on se rejoint. Si je veux mettre en place un échange critique entre pairs, je vais privilégier des groupes d’entraide dans lesquels chacun va tour à tour être en position d’aide. En amont, on construit collectivement des règles de fonctionnement du groupe pour sécuriser les échanges (« De quoi avons-nous besoin pour que ça se passe bien, pour que l’on se sente à l’aise ? »).

Cyril : Pour moi, il faut aussi clarifier ce qu’on attend quand on encourage les élèves à être autonomes. En discutant avec des élèves en difficulté, j’ai constaté qu’il n’y a pas uniquement une crainte de jugement, mais la croyance qu’être autonome, ce serait savoir faire seul. En début d’année, lorsque je précise qu’ils vont travailler en autonomie, je projette la définition du Larousse et celle de Wikipédia en leur demandant quelle est la différence entre autonomie et indépendance.

Et si le rôle de l’enseignant, à l’heure de l’engouement pour l’IA, était de transformer la crainte du jugement en une compétence sociale critique ? Savoir interagir avec d’autres, savoir formuler et prendre en compte une critique ; reconnaitre la capacité de demander de l’aide comme un signe de force et non de faiblesse.

Aurélie Guillaume et Hélène Dargagnon
Professeures de français au collège
Laurent Reynaud
Professeur de SVT au lycée
Cyril Lascassies
Professeur de mathématiques au lycée

Ce phénomène de peur de la honte, que des élèves peuvent avoir au moment de demander de l’aide, s’appuie sur plusieurs travaux de recherche. Certains l’expliquent comme relevant d’une stratégie d’évitement de penser (notamment Serge Boimare) ou d’une résignation acquise (Martin Seligman) pour parvenir à compenser suffisamment de confiance en soi (ou sentiment d’efficacité personnelle) en ne s’exposant pas dans des activités aux issues incertaines.L’utilisation d’un tableau d’aide mobilise également l’exposition sociale de la difficulté, avec tous les obstacles que cela peut générer pour gérer sa propre image (Erving Goffman parle de face en matière d’interaction sociale). Ce serait donc pour ces raisons que des élèves en situation de vulnérabilité préfèreraient ne pas exposer leur difficulté et feindre une aisance en réalité fausse.

Les travaux sur la demande d’aide pour apprendre insistent sur deux leviers pour favoriser le dépassement de la peur de la honte. Le premier est relatif à l’initiative de la demande d’aide. Plusieurs écrits de Minna Puustinen insistent sur l’importance que cette demande soit à l’initiative de l’élève qui ressent un besoin d’être aidé.Les enseignants et autres adultes-éducateurs (par exemple des AESH) ne pourraient ainsi qu’aller jusqu’au rappel de pouvoir demander de l’aide, sans l’imposer ni même insister.

Le second levier est la réciprocité (les travaux de Jean-Marie Labelle, entre autres). En faisant en sorte que chaque élève dispose dans son vécu d’expériences authentiques d’aide apportée, il deviendrait ainsi plus capable de passer outre la peur de paraitre fragile parce que, justement, il n’a pas cette image au sein de son groupe d’appartenance.

Ce contre-don originel (en référence à l’essai sur le don de Marcel Mauss) faciliterait ainsi une meilleure résistance face à la peur de la dette générée par le don. Des pratiques pédagogiques comme les marchés de connaissances ou les réseaux d’échanges réciproques de savoirs (Claire et Marc Héber-Suffrin) existent pour faire vivre à chaque jeune ces expériences de compétences socialement reconnues.

Sylvain Connac
Professeur en sciences de l’éducation, université de Montpellier Paul-Valéry, laboratoire Lirdef

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L’aide, l’entraide et le tutorat, par Guillaume Caron

3 outils simples pour organiser la coopération en classe, par Sylvain Connac et Laurent Reynaud

Super, le présentoir !, par Aurélie Guillaume (accès payant)


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