Ce sont dix textes de dix à quinze pages écrits à la première personne par des professeurs stagiaires du second degré. Enseignant diverses disciplines (lettres, anglais, sciences et techniques médico-sociales, histoire-géographie, philosophie, mathématiques) à mi-temps en région parisienne, dans des collèges, lycées et lycées professionnels, ils préparent le master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation au sein de l’Institut de formation de l’enseignement catholique d’Île-de-France.

Ils nous donnent à lire l’entrée dans le métier, avec en son cœur la classe, mais aussi sa première périphérie, tous ces lieux où le travail avec les élèves se prépare, se pense, se réfléchit, ces lieux où se l’on «rejoue le match» avec en arrière-plan l’institution de formation.

À la première lecture, je suis entré dans un jeu troublant d’identification. L’enseignant «chevronné» (drôle d’expression pour éviter de dire «vieux prof») est renvoyé à ses propres débuts : l’agacement de Claire face à une réponse blasée d’un collègue («C’est normal, c’est des CAP») et sa détermination face aux interpellations tout aussi blasées de ses élèves («À quoi ça sert…»), la tentation de la typologie des élèves en fonction de leur capacité d’attention et de dispersion de Constance, l’intérêt pour la prise en compte de l’histoire personnelle d’un élève en détresse scolaire de Sarah ou de Mathilde, les hésitations de Philippe entre sa volonté de «ne pas punir» et son inquiétude de perdre parfois le contrôle…

Autant de situations, de difficultés, qui m’ont immédiatement évoqué ce que j’ai vécu en débutant et que l’expérience (comme on dit) m’avait fait en partie oublier ou enfouir. Alors bien sûr, je sais que cela existe et a existé et je le dis d’ailleurs aux stagiaires que j’accompagne : «Vous savez, c’est normal cela, c’est un stade que tout le monde traverse, c’est le métier qui rentre…» Mais la confrontation à ces textes déclenche d’abord une réactivation des émotions, un rappel des sommeils agités, des remises en cause profondes qui mettent en évidence l’inutilité de cette formule faussement rassurante du «métier qui rentre», comme s’il fallait absolument souffrir pour devenir.

Et pourtant il rentre ! Ces récits montrent la professionnalisation en acte, la transformation des premiers étonnements en questionnements professionnels. Marie interroge l’usage des grilles de correction, Benjamin ceux du cours dialogué et des interactions langagières qui y sont associées, Nathalie énonce le dilemme des «progressions» en année d’examen : «Faire vite ou faire bien ?», Alexandra questionne la mise en activité des élèves et «l’approche actionnelle» en langue vivante… Tous et toutes mettent en évidence une constante préoccupation de comprendre. Dans sa très belle préface, Anne Barrère souligne le fait que «l’expression “je comprends” fait leimotiv» et salue «ce double effort de connaissance des élèves et de soi dans l’appropriation d’un nouveau rôle».

Dans cette fabrique du questionnement professionnel, ce que montrent ces écrits, c’est à quel point la confrontation personnelle au réel enclenche la réflexion.

Il me faut ici dire un mot sur le travail d’adaptation réalisé par Agnès Berthe, Nathalie Bineau et Patrice Bride, membres de la coopérative Dire le travail, avec un exceptionnel souci de compréhension des auteurs, des personnes et de leur écriture.

Au commencement il y a une action de formation à et par l’écriture professionnelle. Les adaptateurs ont fait le choix quasi photographique de régler la mise au point sur «les situations de classe» et «le travail concret de l’enseignant», laissant dans l’arrière-plan, forcément un peu flou, «la plus grande partie des considérations générales et des références à des travaux de sciences de l’éducation et à des contenus de formation». C’est un choix gagnant qui permet au lecteur d’éviter les lourdeurs de l’écrit professionnel et l’inévitable effet scolastique de l’exercice d’écriture réflexive.

Cela rend peu visible la part de la formation dans l’émergence du questionnement et la construction des réponses. Cela laisse dans l’ombre aussi la part des discussions entre collègues, entre professeurs stagiaires notamment, et celle des lectures. Quelques «visites» sont évoquées, quelques «conseils» qui ne tombent pas forcément bien, qui ne sont pas forcément adaptés, voire qui renforcent un certain sentiment d’incompétence. Au point, probablement, d’exagérer un peu la dimension de tâtonnement solitaire et d’autoformation.

Mais après tout, s’il faut dire l’entrée dans le travail, ne faut-il pas dire qu’elle se fait, quoi qu’on y fasse, dans cette solitude-là ?

Le plus extraordinaire, au final, c’est qu’on sort de ces 133 pages avec une énorme admiration pour ces jeunes enseignants qui dégagent une énergie formidable, une belle confiance dans leur engagement pour leurs élèves et transmettent au lecteur leur plaisir d’enseigner.

Yannick Mével