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Classe dehors : les enjeux d’une proposition de loi

© La Fabrique des communs pédagogiques

La classe dehors bientôt reconnue par la loi ? Jeudi 12 février, l’Assemblée nationale devrait examiner la proposition de loi « visant à promouvoir l’éducation en extérieur, au contact de la nature ». Ce texte transpartisan, déposé en juin 2025 et cosigné par un large spectre de députés (EELV, PS et Renaissance), s’inscrit dans un moment charnière où les enjeux éducatifs, écologiques et sanitaires convergent à l’Assemblée nationale d’une manière jusqu’ici inédite.

Mercredi 4 février, la proposition de loi pour l’éducation dehors a été largement adoptée par la commission éducation de l’Assemblée nationale (vingt-six pour, quatre contre), reste à voir ce qui se décidera le 12 février dans le cadre de la niche parlementaire du groupe Écologiste et social, un créneau d’une journée qui permet à un groupe politique de décider de ce qui sera débattu à l’Assemblée nationale.

Rapporteur du texte, le député de l’Isère Jérémie Iordanoff rappelle que l’objectif n’est pas de créer ex nihilo une nouvelle politique éducative, mais bien de structurer et sécuriser des pratiques existantes. « L’idée, c’est de favoriser quelque chose qui existe déjà, mais de l’harmoniser, de vraiment favoriser cette pratique », explique-t-il au média en ligne Les Voix de l’éducation, en soulignant l’importance des auditions menées auprès des acteurs de terrain comme des administrations centrales.

Une pratique pédagogique en plein essor

Depuis plusieurs années, et surtout depuis la pandémie de covid, la pratique de la « classe dehors » s’est développée en France, portée par des enseignants, des collectivités et des acteurs de l’éducation populaire et à l’environnement. Elle répond à un constat désormais bien établi : les enfants passent de moins en moins de temps à l’extérieur, avec des conséquences documentées sur leur santé, leur bienêtre et leurs apprentissages.

En trente ans, le temps que les enfants passent dehors a été divisé par trois, et près de 40 % des enfants de 3 à 10 ans ne jouent jamais à l’extérieur en semaine. Alors, la classe en extérieur apparait comme un moyen pédagogique nouveau pour permettre aux enfants de (re)découvrir l’environnement qui les entoure.

Concrètement, qu’est-ce que l’éducation au-dehors ? D’abord, elle ne constitue pas une rupture avec les exigences scolaires établies : elle propose une autre manière d’entrer dans les savoirs, par l’observation, l’expérimentation, l’engagement du corps et la coopération. Les recherches menées en sciences de l’éducation et en psychologie du développement soulignent ses effets positifs sur la concentration, la motivation des élèves… Loin d’être cantonnée à des activités spécifiques, cette approche concerne l’ensemble des enseignements.

Les effets ne se ressentent pas uniquement sur le volet individuel des élèves : en ce qui concerne le climat scolaire et l’ambiance de classe, elle contribue également à une meilleure inclusion des élèves dans un environnement différent de celui de la classe mais aussi à une relation plus apaisée aux apprentissages.

Donner un cadre juridique clair à l’éducation au dehors

Jusqu’à présent, ces pratiques reposent sur des initiatives locales et individuelles de la part des enseignants et enseignantes. Problème : elles sont souvent fragiles et inégalement réparties selon les territoires. La proposition de loi entend leur donner un cadre juridique clair : elle inscrirait l’éducation au-dehors et la transmission des enjeux de transition écologique parmi les missions du service public de l’enseignement. Elle précise, en se basant sur bon nombre d’expériences, que tous les enseignements peuvent être dispensés en extérieur et prévoit la création d’un réseau national de formateurs, destiné à accompagner les équipes pédagogiques.

L’enjeu est clair : lever les freins identifiés sur le terrain. « Aujourd’hui, c’est une pratique qui existe, mais il y a trop de freins : manque de formation, des enseignants qui n’osent pas, ou une hiérarchie qui est un peu frileuse », observe Jérémie Iordanoff. Au-delà des freins institutionnels, les parents peuvent eux aussi être réticents en cas de « mauvais » temps. Cette législation pourrait participer de l’explication de la démarche aux parents, nécessaire à l’installation de cette pratique dans la durée.

Le texte propose également un continuum éducatif, en étendant ces dispositions aux structures d’accueil de la petite enfance, en intégrant l’éveil à la nature et à la biodiversité dans leurs missions et dans la formation des professionnels. Cette articulation entre temps scolaire, périscolaire et extrascolaire souligne le rôle central des collectivités territoriales, notamment à travers les projets éducatifs territoriaux, déjà mobilisés dans de nombreuses communes pour végétaliser les cours de récréation ou soutenir les pratiques pédagogiques en plein air.

Un droit des enfants à une éducation en lien avec leur environnement

Au-delà des modalités pratiques, la proposition de loi pose une question de fond : celle du droit des enfants à une éducation en lien avec leur environnement. Dans un contexte de dérèglement climatique et de crise de la biodiversité, permettre aux enfants d’éprouver concrètement le vivant apparait comme une condition de compréhension supplémentaire des enjeux écologiques. Cela participerait du bienêtre et du développement global que la Convention Internationale des Droits de l’Enfant considère comme des enjeux essentiels de l’éducation.
Les débats que suscite ce texte, tant sur les moyens, la formation ou la liberté pédagogique, sont légitimes puisqu’ils témoignent de la nécessité de penser collectivement les conditions de mise en œuvre d’une telle ambition. Mais ils ne doivent pas occulter l’essentiel : reconnaitre juridiquement l’éducation au dehors, c’est affirmer que le contact avec la nature n’est ni accessoire, ni marginal, mais indispensable à une éducation complète.
À travers cette proposition de loi, c’est une certaine conception de l’école qui se dessine : une école qui, en plus de transmettre des connaissances, donne les outils aux enfants pour comprendre le monde qu’ils habitent, y prendre place et y agir. Ce texte invite donc à considérer l’éducation au dehors comme un levier pertinent pour répondre d’une autre manière aux défis éducatifs et écologiques contemporains.

Dèlio Grach
membre de La Fabrique des communs pédagogiques

Vidéo de la présentation de la proposition de loi lors des rencontres internationales de la classe dehors en mai 2025


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