Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Miracle ou imposture ?
Les partisans de la méritocratie aiment bien les contes de fées, les réussites inattendues à coup d’efforts et de volonté qui prouveraient que « quand on veut, on peut ». Le cas d’une « école du miracle » aux États-Unis était sans doute « trop beau pour être vrai »… Quant aux emballements médiatiques, on n’a pas forcément besoin de franchir l’Atlantique pour en trouver d’équivalents !En janvier 2018, l’un des talk-shows les plus suivis aux États-Unis, The Ellen DeGeneres Show, parvenait, comme souvent, à émouvoir de nombreux téléspectateurs américains. La présentatrice, Ellen DeGeneres, avait invité sur son plateau deux frères africains-américains, Ayrton Little et Alex Little. L’un venait d’être accepté à Harvard, l’autre à Stanford, deux des universités les plus prestigieuses et les plus compétitives des États-Unis.
La vidéo mise en ligne lorsque ces deux frères avaient appris leur admission dans ces écoles avait été vue plusieurs millions de fois. Leur école, la T.M. Landry College Preparatory Academy, située dans une petite ville de Louisiane, Breaux Bridge, avait déjà attiré l’attention des réseaux sociaux et des médias nationaux, mais les vidéos des frères Little et leur participation à une émission-débat en faisaient désormais un phénomène national, celui d’une petite école de moins de deux cents élèves qui parvenait, année après année, à envoyer des élèves afro-américains dans des universités de l’Ivy League1.
Non seulement ces élèves étaient issus d’une communauté historiquement exclue de l’élite universitaire, mais ils avaient dû également surmonter de nombreux drames familiaux et provenaient tous de milieux sociaux défavorisés.
L’histoire de cette école avait donc tout du conte de fées : chaque année, des adolescents qui statistiquement n’avaient quasiment aucune chance d’intégrer ces universités y parvenaient à force de travail et de détermination, sous la houlette d’un leader charismatique, lui-même afro-américain.
Or quelques mois après l’émission d’Ellen DeGeneres, deux journalistes du New York Times, Erica L.Green et Katie Benner, publièrent un article intitulé « Une école de Louisiane a fait la une pour avoir envoyé des élèves noirs dans des universités d’élite. Voici la réalité2 ». En janvier 2026, ces mêmes autrices ont publié un livre basé sur cette enquête : Les enfants du miracle : race, éducation et une histoire vraie de fausse promesses3. L’histoire de la T.M. Landry College Preparatory Academy est une fraude monumentale…
Pour pouvoir intégrer une prestigieuse université aux États-Unis, il faut d’une part des relevés de notes et des résultats à des tests standardisés solides et d’autre part pouvoir montrer des compétences extrascolaires (une pratique assidue du sport, d’un instrument de musique, un engagement caritatif, etc.).
Le fait d’avoir surmonté des circonstances personnelles et familiales difficiles est également pris en compte. Les résultats à des tests étant très difficiles à falsifier, Michael Landry, fondateur de l’établissement, faisait travailler ses élèves pendant des heures et des heures en ayant recours, si besoin était, à des violences physiques et psychologiques.
Pour le reste, tout pouvait être fabriqué. Les dossiers de candidature mentionnaient des cours sélectifs qui n’existaient pas, des prix académiques jamais obtenus, ou encore des réussites à des compétitions de science ou de mathématiques totalement inventées. Sous la pression du directeur de l’école, un élève a ainsi indiqué dans son dossier de candidature avoir un père violent qui battait sa femme et ses enfants et mettait en valeur le fait d’avoir créé une association de lutte contre l’alcoolisme et les violences domestiques. Rien tout cela n’était vrai.
La fiction permet ici de nourrir les stéréotypes qui frappent la communauté africaine-américaine et également de susciter l’émotion chez les personnes chargées de sélectionner les dossiers dans un contexte de légalité des politiques de discrimination positive (affirmative action) jusqu’en juin 20234.
Au-delà de la fraude, Les enfants du miracle met en lumière les conditions sociales qui permettent qu’une telle escroquerie soit possible. Tout d’abord, la T.M. Landry College Preparatory Academy, est une école privée avec une tutelle quasi inexistante des autorités locales.
Une école de ce type n’a pas à donner de tests ou d’examens standardisés, peut créer son propre curriculum sans avoir à le faire valider par qui que ce soit, ou encore n’a pas à recruter des enseignants titulaires d’un diplôme d’éducation. Les inspections en Louisiane sont rares, voire inexistantes. Cette « liberté » est propre aux écoles privées en général mais encore plus prégnante dans certains états tels que la Louisiane, le Texas ou l’Oklahoma.
De plus, les universités américaines cherchent depuis longtemps des solutions à la sous-représentation de certains groupes sociaux et ethniques. Face aux inégalités sociales et culturelles qui réduisent considérablement les chances de millions de candidats, et dans une société très attachée aux notions ou mythes de la méritocratie et de l’égalité des chances, les récits de vie des élèves de Michael Landry tombaient à point nommé.
Le succès de ces élèves permet en effet à la fois aux libéraux de dire que ces universités font un effort pour lutter contre les inégalités sociales et aux conservateurs de montrer qu’à force de travail et de volonté, tout élève, quelque que soient les défis à relever, peut réussir.
Les universités, en particulier les plus prestigieuses et les plus élitistes sont de fait en recherche d’élèves défavorisés pour répondre aux nombreuses critiques qui leur sont adressées.
Pour reprendre une idée bien connue de Marc Bloch, ces faux récits ont eu donc d’autant plus de succès qu’ils répondaient à des représentations collectives qui leur préexistaient5. Plus intéressées par des symboles que par des récits authentiques, ces universités ont fait preuve d’assez peu de curiosité, ne se demandant jamais comment une petite école de la Louisiane de moins de 200 élèves pouvait produire autant d’excellents élèves.
S’ajoutent à ce besoin des universités de tenter de diversifier les profils des candidats, le rôle des médias et des réseaux sociaux, ravis de pouvoir mettre en lumières des parcours de réussite improbables et une certaine cécité des parents.
Dans un système d’admissions qui ne repose pas uniquement sur les résultats scolaires, il est en effet très tentant en tant que parent de ne pas poser trop de questions et de payer ses frais de scolarité sachant qu’à la clé se trouve une possible entrée dans une université très cotée qui pourra transformer l’existence de ses enfants.
Les enfants du miracle offre donc, au-delà du récit très documenté d’une escroquerie financière et intellectuelle, un excellent aperçu des risques liés à la dérégulation de l’enseignement privé et des difficultés du système universitaire américain à trouver des réponses au racisme et aux inégalités structurelles qui caractérisent ce système et la société américaine dans son ensemble.
À lire également sur notre site
Gaza : en parler ou pas ?, par Fabrice Urrizalqui (accès payant)
États-Unis : Coup de froid sur l’école et la démocratie, par Régis Malet
Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine, recension et interview de Jean-Paul delahaye
Sur notre librairie
n°s 603 et 595
Notes- L’Ivy League regroupe huit universités américaines situées sur la côte est, dont Harvard, Princeton et Columbia. D’autres universités ont un même niveau de prestige, telles que Stanford ou le Massachussetts Institute of Technology.
- « Louisiana School Made Headlines for Sending Black Kids to Elite Colleges. Here is the Reality », New York Times, 30 novembre 2018 (non traduit en français).
- Miracle Children: Race, Education and a True Story of False Promises, Metropolitan Books, 2026.
- Le 29 juin 2023, la Cour suprême des États-Unis a jugé inconstitutionnelles les politiques de discrimination positive basées sur l’origine ethnique dans les admissions universitaires, longtemps un acquis du mouvement des droits civiques.
- Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », in Revue de synthèse historique, vol. 7, 1921, p. 13–35.




