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Ce qu’une dalle de béton fait pousser
Partez avec nous à la découverte du n³ — nature, numérique et nomade : six ans de classe dehors au lycée Lyautey de Casablanca. Un projet de « salle aérée » où l’on ne se contente pas de « repeindre en vert » la classe ou les enseignements, mais où, tout à la fois, on mêle numérique et vivant et on revoit la « forme scolaire ».7 h 30. Casablanca s’éveille. Sur la tablette, le dashboard IoT indique que Farmflow, notre aquaponie solaire1, a tenu la nuit malgré la fuite : niveaux d’eau corrects, 22 °C, poissons vivants, menthe qui pousse dans les gouttières. À quelques mètres, sous des toiles de jute, Insectopolis, où phasmes, cétoines, et mantes religieuses s’activent paresseusement. Le Tiny Garden sort de sa torpeur, les tomates grossissent ; les chats résidents de la Dar des chats s’étirent.
À 8 h 45 arrive une classe de 6ᵉ ; les élèves découvrent, non sans appréhension et effroi, la vie secrète des vers de terre de Freaks City qui transforment leurs restes de repas en engrais. Une tortue passe.
Ce lieu, c’est n³ pour « nature, numérique et nomade ». Une dalle de béton entre deux bâtiments il y a six ans, aujourd’hui un espace pédagogique permanent de presque 200 m² à deux pas des salles de cours, ouvert à toutes les disciplines et tout le pôle scolaire Casablanca-Mohammedia, où près de mille élèves passent chaque année, de la primaire à la terminale.
L’idée n’est pas ici de dire ce qu’est n³ (tout est là : n3.olution.info), mais de questionner en quoi il touche à la forme scolaire, en reprenant une question posée par Sylvain Wagnon. Pour celui-ci, « le risque aujourd’hui est de “repeindre l’école en vert” sans toucher à ses structures profondes2 ». Repeindre, c’est ajouter une cour végétalisée, planter quelques arbres, lancer un club. Mais toucher aux structures, c’est autre chose.
N³ est bien un espace scolaire complètement végétalisé, une salle de cours extérieure, mais en quoi cette proposition va-t-elle plus loin ? Nous ne sommes ni chercheurs ni didacticiens, notre vision est partiale. Nous souhaitons proposer une esquisse de réponse à l’aune de ce que nous avons créé très progressivement, en commençant par mettre en exergue trois aspects parmi d’autres.
Un élève de 2de est venu nous expliquer le principe de l’aquaponie avec la volonté de mettre en œuvre ce système au lycée. Nous l’avons testé, prototypé jusqu’au module actuel. Construit en cuve de chantier et palettes, automatisé et connecté, il est opérationnel depuis quatre ans. Le projet a reçu de multiples reconnaissances.
Un autre élève, engagé dans un projet voisin, a développé un outil cartographique de gestion que nous avons adapté : ForêtMap (foretmap.olution.info) est l’outil quotidien de la trentaine d’élèves qui font vivre n³ et devient l’outil d’accompagnement de nos visiteurs.

Deux exemples saillants où créativité et investissement des élèves sont la matrice de nos réalisations. Des idées « du bas » devenant briques structurantes. Ce ne sont pas seulement des actions ponctuelles, mais des éléments durables utilisés par tous.
La classe dehors se construit souvent en opposition aux écrans et à la technologie. Nous refusons ce cloisonnement, nous avons des besoins, et le numérique y répond.
L’été marocain ne pardonne pas : sans gestion à distance durant nos absences, certains des écosystèmes en place ne tiendraient pas un mois.
Le dashboard public (iot.olution.info) sert aussi de support aux apprentissages disciplinaires. En sciences et technologie, les élèves de 6e y travaillent la lecture de graphique. En SVT (sciences de la vie et de la Terre), une élève de 5e écrit, dans un questionnaire : « J’ai compris ce que les bactéries font. Elles transforment les excréments des poissons en nourriture pour la menthe. » En SNT (sciences numériques et technologie), le dispositif est un objet d’étude : capteurs, programmation, transmission Wi-Fi…
Ce que ce couplage fait à la forme scolaire, c’est qu’il sort le numérique et le vivant de leurs enclaves pour les faire travailler en synergie. À notre connaissance, cette approche n’est pas documentée en France.
À midi, des élèves déjeunent à l’ombre. À la pause, des collègues s’y croisent autour d’un café ou organisent une réunion. Parfois, sur des heures de permanence, des 2des y viennent lire ou s’occuper des fèves. « En classe, je me sens souvent exclue. Mais à n³, je me sens acceptée. J’ai l’impression d’être importante. » (une élève de 4e). On y tombe sur des échanges intercatégoriels entre un écodélégué, un agent et un administratif.
Aucune de ces scènes n’était dans le projet initial. Elles arrivent parce que l’espace n’assigne personne à sa place habituelle. Ce que finalement la forme scolaire ordinaire ne permet que peu : rôles, territoires, et usages y sont strictement définis. Quand l’espace cesse de les imposer, autre chose émerge.
Cet autre chose existe également par toutes les contributions spontanées issues des collègues, enseignants ou non.
N³ est devenu un commun, un tiers-lieu, concepts rarement convoqués au sujet d’un établissement scolaire, mais dont notre quotidien et différents témoignages attestent de la pertinence.

Toucher aux structures a un cout. Matériellement, ce sont des milliers d’heures gracieuses, des appoints compensant la rigidité des circuits institutionnels, de saines mais parfois vives frictions avec notre hiérarchie. Conceptuellement, il faut accepter le fait que le dispositif soit modifié par ses utilisateurs, que les meilleures intentions puissent conduire aux pires écueils, qu’une dette cognitive s’accumule sans répit, et qu’il faut accepter l’échec.
Il y a encore peu, un bloom bactérien détecté tardivement dans Farmflow a emporté une partie de l’écosystème. Nous avons subi, enquêté, compris, et nous l’enseignons comme ce que ce fut : une mauvaise conjonction d’évènements, cas instructif sur la fragilité des systèmes vivants instrumentés.
Nos codes ont des bugs. L’électronique vieillit vite dehors. Des légumes ne poussent pas. Des collègues essaient et ne reviennent pas. n³ présente de nombreuses aspérités. Mais c’est peut-être aussi en cela qu’on voit que le dispositif touche aux structures plutôt que de les épouser.
Initialement, nous bricolons en marge. L’institution finit par s’en saisir. Labellisations en tout genre, communication sur « l’établissement centenaire qui se réinvente » selon le chef de pôle… Nous collaborons tout en maintenant une défiance convenue. Nous savons que ce qui rend n³ vivant n’est pas une circulaire. Sans toutefois oublier les apports octroyés par l’administration une fois la confiance obtenue, ni qu’on a regardé ailleurs lorsque cette appropriation pirate de l’espace a débuté. Aujourd’hui, c’est un dispositif qui s’institutionnalise, est reconnu, mais sans renoncer à ses conditions d’apparition.
N³ n’est pas un modèle duplicable à l’identique. Il est transposable et l’on propose des outils pour cela. Chaque équipe désireuse devra construire son propre n³, dans son propre contexte, avec ses élèves, ses spécificités, et ses ratés. Les briques de n³ sont versées en open source sur nos différents sites et sur classe-dehors.org33 : planches et activités pédagogiques, codes sources, documents d’accompagnement à l’installation, tout est disponible. La part qui fait que le lieu vit, elle, se cultive et s’enracine avec le temps.
Une question demeure : comment maintenir cette créativité au centre, épine dorsale du changement, jusqu’à ébranler peut-être les structures en place ? La question reste ouverte.
Demain matin, une nouvelle classe de 6e arrivera. Les capteurs continueront leur veille. Les chats chasseront à l’ombre. Et, imperceptiblement, autre chose que des salades continuera de pousser. Du moins, nous le pensons.
Pour finir, nous tenions à exprimer nos remerciements à tous nos collaborateurs sans qui n³ ne serait pas.
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Notes
- L’aquaponie est un système de production alimentaire durable qui associe la culture de plantes et l’élevage de poissons.
- Sylvain Wagnon, « Faire de l’éducation verte un nouveau projet de société », entretien au Café pédagogique, 22 janvier 2026.
- Ressources pour la classe dehors de la Fabrique des communs pédagogiques.







