Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative qui vit de ses abonnements et ventes au numéro.
Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !

Tillie Martinussen : « Au Groenland, la terre appartient à tout le monde »

Dans le cadre de L’Appel des pôles, une action scientifique et sportive pour découvrir les pôles autrement, des collégiens de Saint-Nazaire ont eu l’opportunité d’interviewer Tillie Martinussen, femme politique groenlandaise devenue célèbre après avoir interpellé Donald Trump en janvier 2026, lorsque ce dernier voulait annexer le Groenland. Les élèves l’ont interrogée sur la culture des Inuits, leur façon de voir la terre et ses richesses, de vivre avec les saisons.

Dans son roman Sans dessus dessous (1889), Jules Verne met en scène l’acquisition de la calotte glaciaire arctique par une mystérieuse société américaine. La North Polar Practical Association se porte acquéreur de cette partie du globe pour en exploiter les houillères, avec l’idée de redresser l’axe de la Terre afin que le soleil réchauffe la glace et autorise l’extraction de charbon.

C’est cette fiction que des élèves de 3e du collège Saint-Louis, à Saint-Nazaire, étaient en train d’étudier, en janvier 2026, quand le Groenland, objet de nouvelles convoitises, a soudainement fait la une des journaux. Souhaitant recueillir la parole des Inuits du Groenland, ils ont sollicité une interview auprès de Tillie Martinussen, une femme politique groenlandaise, membre du Parti de la coopération. Prenant appui sur le roman de Jules Verne, les élèves l’ont questionnée sur la notion de terre au Groenland, les ressources, la relation à la nature et le rôle des saisons. L’interview a été préparée par les élèves et réalisée en anglais.

Les élèves pendant l’interview en visio.

Octave : Dans le roman de Jules Verne, une partie du Groenland est mise en vente. Quelle est la signification de la terre pour les Inuits ?

Tillie Martinussen : Au Groenland, vous ne pouvez pas posséder de terre. Nulle part. Personne. Pour nous, tout ce qui se trouve dans nos mers et tout ce que nous avons comme richesses se partage. Chaque Groenlandais a le droit d’utiliser la terre. Chacun a le droit de bénéficier de tout ce que nous produisons, de toutes nos ressources. C’est inscrit dans nos lois. Vous pouvez obtenir un lot pour construire une maison, mais vous ne pouvez pas posséder le terrain. Avant, dans les villages, chaque personne comptait. Nous essayions toujours de résoudre les conflits sans aucune violence, parce que si une personne tombait, alors il y avait une personne de moins pour travailler pour la communauté. Chaque personne comptait, pour la survie du village, pour la survie de notre peuple. C’est de là que vient notre état d’esprit aujourd’hui. Tout le monde est important. Nous partageons avec tout le monde.

Blanche : Comment les Inuits aimeraient-ils évoluer à l’avenir ?

T. M. : Nous espérons bien sûr obtenir plus d’autonomie, assumer plus de responsabilités et gagner plus d’argent. Nous vivons de manière moderne, mais notre façon de penser est traditionnelle. Nous voulons nous développer à un rythme lent. Comme les Occidentaux, nous sommes instruits et savons calculer nos budgets financiers pour notre pays. Mais nous n’envisageons pas nos richesses de la même manière qu’eux.

Je pense que ça surprend les Danois de nous voir refuser l’argent, protester contre les exploitations minières et l’exportation d’uranium. On pourrait gagner tellement d’argent. Mais personne ne veut vendre son âme. Nous ne voulons pas vendre des choses qui alimenteraient des guerres. Nous ne voulons pas nuire à la planète ou aux gens de quelque manière que ce soit. À quoi bon bouleverser le monde si le monde est bon tel qu’il est ? Juste pour gagner de l’argent ? Pour faire du profit ? Sans en connaitre les conséquences ? Les petites choses peuvent avoir de grandes conséquences.

Anatole : Dans le roman Sans dessus dessous, le Groenland est convoité pour ses ressources minérales. Aujourd’hui, quelle est la ressource la plus importante pour les Groenlandais ?

T. M. : Oh, ce sont les gens, et de loin ! Nous avons des minéraux. Nous avons de l’or, de l’uranium, des terres rares, probablement du pétrole. Nous avons des pierres précieuses, des rubis, des saphirs, des diamants. Nous avons certainement les plus anciennes pierres de l’univers qui sont tombées ici, depuis l’espace. Mais ce que le peuple groenlandais valorise avant tout, vraiment, ce sont les gens. Rien n’a plus d’importance qu’eux. Vous ne pouvez pas manger un saphir. Vous ne pouvez pas vous réchauffer avec de l’or. Notre plus grande ressource est notre peuple et notre culture.

Kevin : Comment faites-vous pour conserver votre culture ?

T. M. : Le Groenland est un si grand pays… partout, les gens sont différents. Ils ont des climats différents, des populations différentes, des environnements différents, des mentalités différentes, des langues différentes. Donc, nous tenons beaucoup à ce que la transmission se fasse par ceux qui étaient là avant nous. Par exemple, quand Hans Egede1 est arrivé ici, à Nuuk, et qu’il a fondé la ville, il l’a fait à un mauvais endroit. S’il avait demandé à des Groenlandais, il serait allé à 50 kilomètres dans le fjord et il aurait toujours fait beau. Il ne l’a pas fait, donc nous voilà dans la Ville du Vent. Nous faisons confiance aux gens qui ont été là avant nous.

Pénélope : Quelle est la place du kayak dans votre culture ?

T. M. : C’est fou de penser que nos ancêtres, le peuple de Thulé, ont survécu uniquement en chassant en kayak. Tous ceux qui sont venus avant nous – les Norvégiens, la culture Saqqaq – sont tous morts. Ils ont tous disparu, probablement affamés ou parce qu’ils ne pouvaient pas survivre aux conditions. Nos ancêtres l’ont fait. C’est pour ça que nous sommes ici aujourd’hui.

Le kayak est à la fois notre patrimoine culturel et, en quelque sorte, le symbole qu’on peut avancer, être fort, agile, même quand on est petit. À bien des égards, c’était très inventif et très moderne, cette façon de vivre à l’époque. Avec le kayak, vous pouviez tuer et manger des animaux qui sont tellement plus grands que vous, tellement plus forts, tellement plus féroces.

Survivre n’est pas une question de force. Ce n’est pas une question de taille. C’est lié à votre manière d’utiliser toutes vos compétences et à la façon dont vous coopérez avec votre environnement. Donc le kayak est pour nous à la fois une tradition et un symbole d’innovation et d’intelligence.

Augustine : Dans le roman de Jules Verne, le responsable des opérations pense que le génie mathématique de l’homme permettra de redresser l’axe de la Terre. Quelle est la relation des Inuits avec la nature ?

T. M. : Ici, l’eau est toujours glacée. Mon grand-père me disait : « Si tu tombes à l’eau, tu as une ou deux minutes pour remonter, sinon tu es morte. » C’est comme ça qu’on apprend. Si tu n’as pas de vêtements appropriés à l’extérieur, tu es mort. Si tu pars dans les montagnes seul, probablement mort. Si tu vas chasser seul, probablement mort. Si tu te perds quelque part, probablement mort. C’est une nature dure, mais si belle, que nous avons ici ! Nous avons certaines des montagnes les plus mortelles. Nous avons l’une des mers les plus mortelles. Nous avons l’un des climats les plus mortels. Mais nous avons appris à les respecter. Je pense que c’est grâce à cela que je suis ici. Toutes les personnes qui étaient là avant moi, avant mes parents, n’auraient pas survécu sans cela. Ni moi.

Le temps est maitre au Groenland. Tout est décidé par des forces. Il faut être en harmonie avec la nature. Vous le savez, vous qui avez essayé le kayak, de glisser sur l’eau et de vous redresser quand vous êtes retournés. Si vous n’êtes pas capables de sentir votre corps, si vous n’êtes pas capables de sentir l’eau, si vous n’êtes pas capables de sentir l’état de vos muscles, vous pourriez mourir. Réaliser un esquimautage2 en kayak, c’est très difficile à faire si vous n’avez pas la technique. C’est quelque chose que les Groenlandais pratiquaient sans relâche dans les temps anciens. Cette kinesthésie, cette connexion corporelle avec le temps et avec le monde extérieur, nous l’avons en nous.

Chloé : Pensez-vous que les Inuits sont plus habitués à suivre leur instinct ?

T. M. : On nous trouve souvent lents dans notre façon de vivre. Il est important d’évoluer, mais en prenant le temps. Il faut respirer. Il faut être silencieux. Il faut sentir son corps. Il faut sentir ce qui est autour de nous. C’est quand vous êtes présent, bien ancré, que vous pouvez prendre de bonnes décisions. Pas avant cela.

Anna : Les saisons, dans le livre de Jules Verne, sont présentées comme inutiles et négatives. Comment les saisons influencent-elles votre mode de vie ?

T. M. : Si tu n’es jamais triste, comment sais-tu que tu es vraiment heureux ? Si tu n’as jamais mal, tu ne sais pas ce que ça fait d’être en bonne santé. Les saisons rendent le monde digne d’être vécu pour nous. Chaque saison a une fonction. C’est l’équilibre de la Terre et de la pluie. Ce sont aussi des sensations que nous ressentons. C’est un sentiment que nous avons sur notre peau. C’est une façon de ressentir les choses dans le monde. Nous avons beaucoup de tempêtes violentes. Parfois, cela peut fermer toute une ville pendant un jour ou deux. Mais c’est une partie du cycle naturel, et cela nous dit en quelque sorte que nous vivons. Dans la façon dont nous vivons, nous nous habituons à regarder le temps. Nous nous habituons à le ressentir.

Jeanne : Pensez-vous, comme dans le livre, que nous serions mieux sans saisons ?

T. M. : Si le temps était le même chaque jour, si tout n’était ni bon ni mauvais, rien n’aurait de valeur. Il n’y aurait pas de poésie. Il n’y aurait pas de culture, pas de curiosité à l’égard du reste du monde. Ce serait horrible. Les gens deviendraient fous et probablement éteints. Donc nous vivons vraiment au rythme des saisons, selon la météo du jour. Nous suivons le mouvement. Les émotions sont belles ici. Si tu es en colère, tu dis que tu es en colère. Si tu pleures, tu pleures. Si tu ris (ce qui est mieux), tu ris. Nous ne perdons pas le contact avec les émotions.

Propos recueillis par Albane, Alexis, Anatole, Anna, Armel, Augustine, Bertille, Blanche, Capucine, Chloé, Christophe, Eden, Eliott, Jeanne, Juliette, Justine, Kevin, Maceo, Marie, Marie-Alix, Mathias, Maxime, Nathan, Octave, Pénélope, Sevan, Valentin et Yaël, élèves du collège Saint-Louis à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), et Nicolas Terré, professeur d’EPS.
Avec la participation d’Olivier Jouanicot, professeur d’EPS, Victoria Lebrault, professeure d’anglais, Isabelle Le Goff, professeure de français

À lire sur notre site

Appel des pôles : des collégiens apprentis ethnologues, par Nicolas Terré et Olivier Jouanicot

L’interview, un outil propice à progrès, par Carine Bert

Enseigner le climat, un défi pour le futur, par Cécile Blanchard

Une pièce à conviction, par Guillaume Loock (accès payant)


Sur notre librairie

Couverture du numéro 597, « Apprendre avec le corps »

Notes
  1. Hans Egede était un missionnaire dano-norvégien qui a fondé une colonie et une mission luthérienne près de Nuuk en 1721, marquant le début de l’ère coloniale du Groenland.
  2. L’esquimautage est la technique qui permet de redresser un kayak chaviré sans quitter son bateau.